mercredi 2 février 2011

RESISTANCE ARMENIENNE


Mon oncle Edouard et ses compagnons d'infortune 

Cela se passa à Vaise, dans la banlieue lyonnaise, durant la période de la guerre 39-45, comme on a coutume de l'appeler, et plus précisément en 42-43.

Marie, adolescente de 14 ans, dans un de ces moments que souffle l'amorce d'un certain esprit d'indépendance, auquel s'ajoute l'ennui d'une après-midi oisive, Marie donc pensa que c'était le moment, en l'absence de son frère aîné Edouard, séduisant jeune homme de 18 ans, employé chez un patron, de profiter de l'aubaine pour prendre le vélo en vue d'une promenade. Emprunt que n'aurait jamais autorisé son frère s'il l'avait su, car ce vélo représentait tout son bien en même temps qu'il lui était indispensable pour se rendre à des rendez-vous secrets et dont Marie pensait qu'ils étaient des rendez-vous d'amour ...

Marie enfourcha le vélo d'un coeur léger, pédala avec entrain le long de cette route de Vaise jusqu'à l'amorce d'une pente assez vertigineuse, et même un peu trop pour Marie, dont le vélo s'emballa jusqu'au moment où, dépassés par une vitesse qu'elle ne maîtrisa plus, chevauchant et chevauché versèrent dans le fossé ... robe déchirée, coudes et genoux écorchés, Marie tremblante se releva et trembla plus encore lorsqu'elle aperçut l'état du vélo bien plus amoché qu'elle ... Edouard va me tuer ! Oh la la ...

Une femme s'est approchée pour secourir Marie ; ensemble, elles se dirigent vers un garage dont un hasard bienveillant a voulu qu'il soit à proximité...
Marie y laisse le vélo - que faire d'autre - et rentre à la maison où elle va devoir annoncer la catastrophe au grand frère ... Il est rentré justement.

Timidement Marie émet un "Edouard..." qui ne laisse rien présager de bon au jeune homme : d'autant qu'il aperçoit en même temps le piteux état de sa soeur "quoi, quoi, qu'est-ce qu'il y a ? tu t'es blessée ? Comment ? Tu as mal ? "
- Non, non, ce n'est pas grave mais ... tu sais ... ton vélo ...
- Quoi mon vélo !
- i-il est au garage !
Edouard qui prenait un café bondit sur ses jambes et aboie : au garage ? Quel garage ? Pourquoi ? Qu'est-ce que ça a à voir avec toi ? Hein ?
- Je l'ai pris pour aller me promener ...
- Tu es devenue folle ? Prendre mon vélo ? Mais tu sais que j'en ai besoin de ce vélo ...Il s'assied et prend sa tête dans ses mains ... Soudain il se redresse :
- conduis-moi à ce garage et en vitesse. Elle trotte près de lui aussi vite qu'elle le peut car il fait de grandes enjambées le bougre !

De loin, ils aperçoivent des allemands en armes qui ont investi le garage. Tant pis, il faut y aller. Arrivés sur place, les soldats les interpellent aussitôt - Marie ne voit pas le garagiste ni son employé - où sont-ils ...
- Que faites-vous ici ? demande l'un des soldats d'un ton brutal
Marie bredouille en montrant le vélo posé contre le mur : nous venons le reprendre ... suspicieux, l'homme les observe un moment tandis que Marie regarde son frère qui n'a pas dit mot et dont le visage était devenu livide.
- C'est bon prenez votre vélo et rentrez chez vous ! s'entendirent-ils dire sur un ton glacial !

Ils prirent le chemin du retour, Marie le coeur battant, Edouard toujours aussi pâle ;
- Ben dit donc, t'es un sacré froussard ! t'as rien dit ! C'est moi qui ai dû parler ! ça alors ! j'en reviens pas !

Et ma vieille tante Marie, perdue dans ses souvenirs, d'ajouter avec un regard chargé de tendresse :
- et mon frère, sans mot dire, ouvrit alors sa vareuse et j'aperçus des paquets de tracts enserrés sur sa poitrine par des liens, et qu'il devait distribuer cette nuit-là.  L'expression horrifiée en même temps qu'admirative qu'il put lire dans mes yeux à cet instant lui évita tout commentaire.
 C'est ainsi que j'appris - ce dont je n'aurais jamais rien su sans ces circonstances - que mon frère était un de ces courageux soldats de l'armée de l'ombre. Quelques temps plus tard, avec deux de ses camarades, il gagna le front où il perdit la vie.




Edouard Galoustian (mon oncle mort à la guerre - 1945)
Sa tombe





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