dimanche 10 mars 2013

Ô LALAKE - Daniel Varoujan (trad. de l'arménien par Vahé Godel)


"Vignoble rouge à Arles" Vincent van Gogh - 1888

Ô Lalaké

T'en souvient-il, ô Lalaké ...
c'était à l'heure la plus lourde
de ta grossesse, au terme
d'un jour d'automne lourd de fruits ;
nous allâmes tous deux faire un tour dans mes vignes.
Dans l'éclat faiblissant du crépuscule,
les arbres semblaient d'or
et les raisins flambant de tous leurs yeux
répandaient sur le sol de subtiles douceurs.

Ô ma vigne, ma vigne,
comme engloutie dans la vendange ...
Par centaines, mes gens rivalisaient
de zèle pour traire d'un bout à l'autre
chaque rangée de ceps,
et l'on eût dit que leurs corbeilles
étaient tissées de toutes les lueurs du soir ...
Secouant un pommier dont les fruits lui roulaient
sur la gorge et le ventre,
l'Ethiopienne laissait fuir de sa bouche
une chanson surgie du tréfonds d'un désert.
Là-bas, on ramassait des noix :
c'étaient de jeunes métis à la peau
sombre, aux mains tachées de vert et de bleu.
Plus loin, au pied de la colline,
d'étranges convois s'ébranlaient
vers la ville : d'énormes boeufs à bout de souffle,
aux cornes parées de sarments,
tirant des chars où vacillaient
de ruisselants monceaux de grappes
- alors que des nuées de feuilles s'ébrouaient
dans le ventre des cruches
et le regard tremblant de toutes les fontaines ...

Ah ! ce jour-là ... tu t'en souviens, ô Lalaké ...
il n'était rien qui ne fût à son comble.
Dans tes flancs comme dans les sillons
gonflait le flux des forces telluriques.
Une sanglante grenade solaire avait
achevé de mûrir au coeur de tes entrailles.
Troncs et rameaux versaient des pleurs de sève.
Toute imprégnée de résine et de miel,
la terre avait l'humide pesanteur
de ton corps lumineux.
A ton image, le pêcher
ployait sous sa charge embaumée,
et les grappes parlaient la langue de tes seins :
allégresse future, douce promesse ... ah !
ce soir-là, oui, le sol gonflait
et palpitait de plus en plus ...
Nous allâmes nous griser des senteurs du jus
qui fermentait dans les pressoirs.
La jupe retroussée jusqu'au nombril,
à demi nues, ô Lalaké, des vendangeuses
joyeusement s'éclaboussaient
en foulant le raisin, le suc poisseux
empourprait leur toison ...
alors qu'auprès d'elles, selon
l'exemple de tes seins, d'énormes cuves
dégorgeant l'écume du vin, brûlant
du feu de l'éternelle vie,
savouraient à l'envi leur triomphe annuel.
Ensemble nous passâmes
parmi les rires fous et les chansons gaillardes
jaillissant des fourrés où l'on s'abrite
pour reprendre son souffle.
Les parfums de l'automne
montaient jusqu'aux étoiles.
Et le vignoble aux foisonnants trésors
avait l'air de brûler, une senteur d'encens
issue du fond des âges descendait
doucement vers la ville en fête, vers
la ville qui sans trêve
s'abreuve du sang de la terre.
Alors (ô Lalaké, te l'avouerai-je ?),
mon sang soudain se mit à crépiter,
j'enviai le soleil, je jalousai la terre,
ah ! pouvoir féconder tout ce qui m'était proche ...
Et, cependant qu'au loin tu venais de cueillir
une grenade (ô Lalaké, te le dirai-je ?),
pour aussitôt la mordre à belles dents
et pour en engloutir les rubis délectables,
je ne pus m'empêcher tout à coup, ici même,
d'étreindre la sombre Ethiopienne (qui nu-pieds,
foulait les grappes dans la cuve),
oui, l'empoignant par ses cheveux hindous,
je ployai contre moi son souriant visage
et pressai voracement mes lèvres
sur cette bouche offerte ...
Tu pleures ...
mais à quoi bon ? ... pour les parfums
trompeurs d'un automne lointain, vaut-il
la peine aujourd'hui de pleurer ?
  

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