samedi 28 décembre 2013

Les "Traders" des valeurs humaines par VAROUJAN SIRAPIAN


Varoujan Sirapian
 
 
AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DE VAROUJAN SIRAPIAN
Les « Traders » des valeurs humaines

Varoujan SIRAPIAN
Éditorial - revue « Europe&Orient » N°17
Décembre 2013
http://europeetorient.blogspot.fr/



Dans un monde de plus en plus matérialiste, certaines causes, même les plus sacrées, peuvent servir de monnaie d’échange à des joueurs de poker menteur dépourvus de toute véritable morale.
L’un des exemples qui, au-delà de son importance pour la mémoire collective d’une nation, est devenu un marqueur universel pour apprécier la valeur éthique des individus, est certainement celui du Génocide arménien.
Déjà à l’époque, au début du XXe siècle, quand ces massacres planifiés ont été commis par les Jeunes-turcs, Churchill avait stigmatisé le silence complice des Occidentaux avec cette formule lapidaire : « Le pétrole du Mossoul a pesé plus lourd que le sang des Arméniens ! »
Aujourd’hui les choses ont-elles changé ? Pas tellement si on prend les exemples, presque quotidiens, mettant en lumière le nationalisme toujours exacerbé et paranoïaque des dirigeants turcs, qui, même quatre-vingt-dix-huit ans après les massacres, non seulement nient les faits, mais se livrent à un véritable lavage de cerveau au détriment des jeunes générations, cela dès l’école primaire, afin de perpétuer la haine de l’Autre, principalement celle des Arméniens et des Grecs. En Turquie la négation du génocide arménien est institutionnelle et le chantage économique exercé vis-à-vis des pays reconnaissants le génocide arménien, de plus en plus fréquent à travers le monde. Un fait bien connu des analystes politiques qui suivent ce dossier.
Que l’État turc, pour qui le négationnisme du génocide arménien fait partie de sa panoplie politique, l’utilise aussi bien à usage interne que vis-à-vis de l’extérieur, n’étonne hélas pas les défenseurs des Droits de l’Homme. Depuis le Sultan Abdul-Hamid dit le Rouge, jusqu’à nos jours sous le régime islamiste de l’AKP du Premier ministre Erdogan, en passant par les Jeunes-turcs et les kémalistes d’hier, la Question arménienne, puis ensuite le génocide, sa reconnaissance internationale et sa négation, ont servi de levier de chantage face à des occidentaux, tantôt naïfs tantôt complices.
En revanche, comment expliquer qu’un autre État, Israël, qui a vu le jour après l’Holocauste, une épreuve terrible pour le peuple juif qui a perdu d’innombrables âmes lors de ce deuxième génocide du XXe siècle, puisse aussi cyniquement utiliser le Génocide des Arméniens comme une sinistre monnaie d’échange vis-à-vis du gouvernement turc ? Bien que de nombreux intellectuels juifs, en Israël et dans le monde, réclament la reconnaissance du Génocide arménien par l’État hébreu, non seulement ce dernier reste sourd à ces demandes, mais pire use de toute son influence, notamment par le truchement de ses groupes de pression aux États-Unis tels l’AIPAC ou l’ADL, pour empêcher le Congrès de voter une résolution reconnaissant le Génocide arménien. Ce jeu malsain, que nous avons dénoncé à de nombreuses reprises, dure malheureusement depuis des années.
Deux exemples récents ont démontré, encore une fois, le comportement du « deux poids, deux mesures » quand il s’agit du Génocide arménien, aussi bien de la part d’Israël que de la France.
Dans le cas d’Israël, il s’agit de Madame Zali De Toledo, présidente de l’Association des Juifs turcs d’Israël. Le président Shimon Peres, lui-même négationniste avéré, l’avait nommé comme attachée culturelle en Turquie de 1993 à 2003 pour « améliorer les relations entre les deux pays ». Or Madame De Toledo a déclaré récemment au journal turc « Today’s Zaman » :
« 2015 approchant, la Turquie devrait prendre en compte ses intérêts et normaliser ses relations avec Israël en nommant un ambassadeur le plus tôt possible. Si les liens entre ces deux pays n’étaient pas réparés, les groupes de pression juifs resteraient probablement neutres lorsque 2015 arrivera ».
Décryptage pour ceux qui n’auraient pas vu le dossier d’assez près : « Si vous [Turcs] ne normalisez pas vos relations avec Israël, les lobbies juifs de Washington pourraient rester neutres dans le cas où une résolution de reconnaissance du génocide arménien reviendrait à l’ordre du jour du Congrès. Les élus par le peuple américain n’étant pas l’objet de pression [amicales] de la part des lobbies juifs seraient alors libres d’adopter la résolution. Mais si vous normalisez vos relations, avec nous, nous demanderons à nos amis influents de tout faire (comme ils l’ont fait jusqu’ici) pour empêcher un vote favorable ».
On ne pourrait être pas être plus cynique et arrogant ! Non seulement Madame De Toledo, qui parle évidemment au nom du gouvernement israélien (pourrait-il en être autrement ?), utilise l’éventualité de l’adoption - ou son rejet ! - d’une résolution reconnaissant le Génocide arménien comme moyen de chantage, mais, dans le même temps, admet implicitement qu’Israël intervient dans les affaires internes d’un pays souverain pour interdire à ses élus de voter en leur âme et conscience, ceci afin de rendre justice au peuple arménien, lequel attend ce moment depuis 98 ans. Madame De Toledo est bien à ce titre une « Trader » des valeurs humaines.
Dans le cas de la France, Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères et Arnaud de Montebourg ont donné à quelques jours près, deux autres exemples similaires de la façon de piétiner les valeurs et principes universels.
Commençons par Fabius qui le 17 juillet 2012, répondant aux questions de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale, mettait entre guillemets, avec gestes à l’appui, le Génocide arménien. Exactement comme le font les négationnistes Turcs lorsqu’ils mettent des « guillemets » au mot génocide ou quand ils utilisent le terme dépréciatif de « soi-disant génocide ».
Quelques mois après ce 17 juillet, recevant au Quai d’Orsay « son ami Ahmet », son homologue turc Ahmet Davutoglu, M. Fabius se prononçait, à l’occasion de la conférence de presse qui suivit cette rencontre, contre une loi punissant la négation du génocide arménien. Cela ne manquait pas de sel puisque c’est ce même Laurent Fabius qui a été naguère l’instigateur de la loi Gayssot pénalisant le déni de l’holocauste juif. La raison de cette capitulation de la part de M. Fabius sur les valeurs fondamentales du genre humain était de prétendument « raccommoder » les relations franco-turques, malmenées selon lui, sous la présidence de M. Sarkozy.
« Raccommoder » était aussi le mot qu’avait en tête Arnaud de Montebourg (ministre de moindre importance dont le poste a été créé comme lot de consolation pour sa troisième position aux primaires socialistes), quand il s’est rendu en Turquie afin d’y promouvoir l’industrie nucléaire française. La France a besoin de fonds, coûte que coûte, et au diable les principes et les valeurs. Même si cela implique de fermer les yeux sur des Crimes contre l’humanité ou des génocides, aussi terribles soient-ils.
Dans la foulée, Arnaud de Montebourg n’a pas hésité à déclarer que la France souhaitait inaugurer avec la Turquie « de nouvelles relations après les turbulences inutiles qui ont empoisonné leurs rapports ». Les « turbulences inutiles » étant les tensions qui s’étaient manifestées entre les deux pays lors des discussions portant sur la loi Boyer en 2011/2012, texte qui devait sanctionner la négation du génocide arménien. Autrement dit, protéger les descendants des rescapés du premier génocide du XXe siècle de la haine nationaliste turque exportée aujourd’hui encore sur le sol français. Ainsi protéger la paix sociale ne serait aux yeux de ce ministre que des « turbulences inutiles » !
Il faut noter que les efforts d’Arnaud de Montebourg pour obtenir les marchés convoités en Turquie, ont été contrecarrés par les positions adoptées, le 10 novembre 2013, par M. Fabius à Genève lors d’un premier tour de discussions du Groupe 5+1 relatives au dossier nucléaire iranien. Négociation au cours de laquelle le ministre des Affaires Étrangères, au lieu d’agir au mieux des intérêts français, a fait capoter les négociations dans le but évident de complaire au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. En réponse (ou en mesure de rétorsion ?) Peugeot, entreprise française de premier plan, qui a perdu l’an passé d’importants débouchés en Iran, est désormais assuré de ne jamais retrouver les part de marché perdues.
En résumé, Zali De Toledo, Laurent Fabius et Arnaud Montebourg ne sont que de cyniques « Traders » des valeurs humaines. Ils ne sont d’ailleurs pas les seuls, mais l’Histoire les jugera !

REVUE E & O - " RUSSIE : LE RETOUR ?" - EDITIONS SIGEST : http://editions.sigest.net

2 commentaires:

  1. Je découvre avec stupeur qu'il existe des juifs turcs NÉGATIONNISTES ! D'après les récits du grand-père d'un ami quand j'étais enfant, l'horreur a dépassé tout ce que l'on peut imaginer

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    1. Hélas jeanmi Israël même est négationniste. Par intérêt financier d'abord mais aussi par une sorte de"monopole" génocidaire. Seul a de réelle importance celui subi par les juifs. C,est une attitude infantile, mais cela est.
      Quand on pense que la CEDH vient de casser un jugement rendu en Suisse a l'encontre d'un conférencier turc négationniste ! Je ne sais plus dans quel monde nous vivons.

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