lundi 2 juin 2014

Nous faisons un rêve ensemble -Denis Donikian

Nous, signataires de ce texte, faisons le rêve commun qu’une ère de paix entre Arméniens et Turcs s’ouvre dans le respect de l’histoire et de chacun des peuples.
Bien trop longtemps, la culture politique de la République de Turquie a voulu protéger un crime fondateur en barrant l’accès au passé, empêchant par là même un Etat de droit durable de se construire. Mais personne n’a en son pouvoir d’effacer l’évènement monstrueux qui a eu lieu en 1915, ni ses conséquences. Depuis une dizaine d’années, émergent de forts engagements humains dans bien des domaines : la recherche académique, les manifestations culturelles, les restaurations de monuments, la recherche personnelle des origines, les rassemblements de commémoration dans l’espace public. Un travail de mémoire sérieux, sincère et constant est possible, afin de réparer une partie de ce qui a été détruit, aider ceux qui ont subi un tort immense, leur reconnaître un droit particulier. Les fils de la mémoire et de la vie ont commencé à se renouer. Notre volonté prolonge ces initiatives et suppose que l’Etat turc non seulement ne les gêne pas, mais y prenne sa part.
Cent ans après, les Arméniens de la diaspora sont irrités d’être contraints à répéter un débat factice sur l’Histoire. Ils sont tenaillés par l’envie de voir les terres de leurs origines, de les montrer à leurs enfants. La Turquie d’aujourd’hui ne les en empêche pas. Mais seule une parole de vérité des autorités de l’Etat les aidera à panser les plaies de leur mémoire. Seule une parole forte d’invitation leur permettra de créer de nouveaux liens avec les villes et les villages dont ils ne peuvent entendre les noms sans être bouleversés. Et « l’eau creusera de nouveau son sillon », comme le disait Hrant Dink.
Nous faisons donc un rêve, ensemble. La mémoire de la Turquie, à travers ses récits et ses lieux, honore les morts arméniens en admettant qu’ils ont été victimes d’un génocide, et en désignant les hommes et les idées qui en ont été la cause. Ses livres d’histoire et ses noms de rue louent les Justes qui ont sauvé des Arméniens plutôt que les dirigeants et les exécutants de leur annihilation. Elle rend à l’Eglise et aux fondations arméniennes les monuments dont celles-ci étaient propriétaires. Les Turcs et les Arméniens s’enorgueillissent de ce patrimoine commun.
 Dans notre rêve il y a aussi une citoyenneté pleine et entière dans la république laïque de Turquie : les non-musulmans peuvent accéder aux fonctions publiques, les procès de leurs assassins vont jusqu’au bout, les discours de haine sont bannis par la loi. Enfin, Arméniens et Turcs ont trouvé les moyens, chacun à leur façon, d’accueillir les Arméniens musulmans qui veulent vivre ces deux identités.
Nous faisons le rêve ensemble que ce sillon coulera jusque dans la jeune Arménie indépendante, qui abrite aujourd’hui une grande part de la vie arménienne. Plutôt que de l’étrangler par un blocus, le gouvernement turc entend les demandes venues de sa région limitrophe, ouvre sa frontière, aide au désenclavement de cette Arménie. Il accorde aux Arméniens un accès privilégié à un de ses ports de la Mer noire, proche de l’Arménie, Trabzon ou Samsun. Et à un autre port en Cilicie, sur la Méditerranée, Mersin ou Ayas, qui, au-delà de facilités économiques, devient un foyer de rayonnement du patrimoine médiéval et d’une nouvelle vie multiculturelle.
Enfin pour symboliser cette nouvelle ère, nous faisons le rêve que les deux pays partagent la montagne de l’Ararat spirituellement. Le mont Ararat se transforme en grand parc naturel, inscrit au patrimoine mondial de l’Humanité par l’UNESCO, et ouvert comme une sorte de zone franche que Turcs et Arméniens mettent ensemble en valeur. Ce lieu des origines de l’Humanité devient un phare de la paix.
 Pour commencer à réaliser ce rêve commun, les signataires de ce texte s’engagent à aider les Arméniens de par le monde qui souhaitent se recueillir sur les chemins de l’exode. Dès 2015, ils iront ensemble sur les terres de leurs aïeux pour retrouver leur mémoire et les traces de leur histoire.
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Signataires :
Samim Akgönül, Cengiz Aktar, Gorune Aprikian, Ariane Ascaride, Sibel Asna, Serge Avedikian, Ali Bayramoglu, Marie-Aude Baronian, Rosine Boyadjian, Anaîd Donabedian, Denis Donikian, Claire Giudicenti, Nilüfer Göle, Robert Guédiguian, Defne Gürsoy, Ahmet İnsel, Ali Kazancıgil, Jacques Kebadian, Ferhat Kentel, Raymond Kevorkian, Michel Marian, Gerard Malkassian, Umit Metin, Aravni Pamokdjian, Manoug Pamokdjian, Isabelle Ouzounian, Armand Sarian, Betül Tanbay, Gérard Torikian, Serra Yılmaz.

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