mardi 23 septembre 2014

"Vous avez dit : Nouvelle Turquie ?" - Jan Varoujan

Jean Varoujan Sirapian
Vous avez dit "Nouvelle Turquie" ?
( Paru dans Huffington Post  des 17 et 22 septembre 2014)

I - (17/09) - Monsieur Erdogan aurait pu penser qu’avec l’élection au suffrage universel il aurait les mains libres pour façonner la vie sociale, museler l’opposition, réprimer la société civile et mettre au pas la police et l’armée, mais, paradoxalement le nouveau locataire de Çankaya rentre dans une phase très difficile pour lui et pourrait vite atteindre la fin de sa vie politique.
Le slogan du candidat R. T. Erdogan lors de sa campagne pour les élections présidentielles était « Sur la route d’une Nouvelle Turquie, toujours en avant ».
Or depuis son élection le 10 août dernier, les observateurs, aussi bien en Turquie qu’à l’étranger, constatent plutôt une dérive autocratique dangereuse et une régression pour les libertés d’expression, du moins de ce qu’il en restait, et un recul sur le plan de la laïcité.
Faire la liste de ce qui ne va pas, sur les plans politique, géopolitique, social, économique, droits des minorités… exigerait un petit livre. Nous allons donc dans ces pages ne prendre qu’un sujet, fondamental s’il en est, l’éducation.
Dans deux articles, parus cette semaine dans le quotidien Taraf, le Prof. Taner Akçam, se penche sur les manuels scolaires pour la rentrée 2014-2015. Akçam se réfère à une étude de Serdar Korucu, parue dans le journal AGOS, concernant le traitement des questions arménienne et assyro-chaldéenne dans les manuels.
Akçam s’est limité à la « Question arménienne », mais incite le lecteur à examiner aussi le cas des tous les chrétiens, des Juifs, des Alévis et autres minorités.
Projet pour « une nouvelle Turquie »
Le sujet est important dans le cadre du « Projet pour une nouvelle Turquie » de l’AKP (le parti Justice et Développement). R. T. Erdogan a mis en avant ce slogan lors de sa campagne et avait publié un document intitulé « Une vision pour une nouvelle Turquie ». Ahmet Davutoglu, nommé premier ministre, a d’ailleurs basé son programme sur ce document. Certains intellectuels, proches du pouvoir, ont même lancé des invitations aux minorités arménienne et juive pour qu’elles participent à ce projet en tant qu’« éléments fondateurs ». Le refus des Arméniens et de quelques leaders d’opinion de participer à ce projet a donné lieu à des critiques sévères.
Les manuels scolaires donnent des indications précieuses sur la mentalité actuelle d’un pays et surtout sur la formation dispensée aux jeunes générations qui vont construire l’avenir du pays. Or la conclusion du Prof. Akçam est sans ambiguïté : en Turquie on veut préparer les jeunes générations avec la « mentalité Ergenekon ». Autrement dit, une éducation fondée sur un ultra nationalisme alimenté par une « menace permanente contre la sécurité nationale ». Dans les collèges on inculque aux cerveaux des jeunes que la sécurité nationale de la Turquie doit faire face à trois menaces : la première est la Question arménienne, la deuxième est le terrorisme (entendez le PKK) et la troisième ce sont les missionnaires ! 
« Vous avez bien lu ! » écrit Akçam, « la perception des ‘menaces’ qui a poussé les ultras nationalistes liés à Ergenekon à égorger les trois missionnaires protestants (un Allemand et deux Turcs convertis) à Malatya et à assassiner en pleine rue le journaliste, d'origine arménienne, Hrant Dink (deux crimes commis en 2007) est la même que celle perçue aujourd’hui par les adeptes de la ‘Nouvelle Turquie’. Et les jeunes sont éduqués avec cette même doctrine. »
« Dans les manuels scolaires », écrit Akçam, « la ‘Question arménienne’ n’est pas mentionnée seulement comme une menace contre la sécurité nationale, mais, de plus comme un élément à la solde de complots d’étrangers pour morceler la nation. Les Arméniens sont présentés comme des agresseurs et massacreurs de Turcs et de musulmans, et même, pour atteindre leur objectif, comme des inventeurs du mensonge d’un génocide. »
Akçam balaie d’une main les possibles objections de ceux qui mettraient en avant le fait que les manuels sont préparés un an à l’avance, donc antérieur à ce projet de la « Nouvelle Turquie ». « AKP est au pouvoir depuis près de 14 ans » poursuit Prof. Akçam, « néanmoins je suis prêt à accepter des excuses de la part du gouvernement pour ce genre de propos écrits dans ces livres, comme [nous présentons nos excuses, nous ferons le nécessaire pour changer le contenu des manuels le plus rapidement possible]. Il suffit qu’ils disent excusez-nous. Puisque la seule chose acceptable pour ce genre d’écrit est de demander pardon et de retirer les livres des étalages. »
Question d’« Éléments fondateurs » ou « Comment vivez-vous dans ce pays ? »     
« Quand on lit ce qui est écrit dans ces manuels scolaires on se pose la question de savoir comment peut-on proposer à des Arméniens de faire partie des ‘éléments fondateurs de la Nouvelle Turquie’ », poursuit Akçam. Il faudrait, selon lui, poser la question suivante : « Citoyens de la République turque, honorables Arméniens, dans un pays qui éduque ses jeunes en vous désignant comme des ennemis et des menaces, comment vous sentez-vous ? »
En résumé il n’y a rien de nouveau dans la « Vision pour une Nouvelle Turquie ». Sauf peut-être de la poudre aux yeux pour ceux qui veulent encore y croire. Tout est une répétition du passé. Sauf que dans cette répétition on ne trouve pas seulement les thèses dépassées de nationalisme teintées de négationnisme, des gens comme Esat Uras, Kamuran Gürün, Gündüz Aktan ou encore Yusuf Halaçoglu. S’y ajoute l’idéologie Ergenekon, héritée du régime militariste. En une phrase : les Arméniens sont des ennemis et une menace pour notre sécurité nationale.
L’histoire de la révolution de la République turque et ataturquisme dans l’enseignement secondaire  
L’ouvrage écrit par Salim Ülker, pour les élèves de la dernière année du collège, est composé de deux volumes : le manuel et les travaux pratiques. Le sujet qui nous préoccupe se trouve dans l’unité n° 7 des deux volumes dans le chapitre intitulé, La Turquie après Atatürk : la 2e Guerre et l’après. La leçon n° 5 est Les Menaces contre la Turquie. L’introduction décrit l’objectif : « Dans cette leçon, nous allons apprendre les menaces internes et externes dirigées contre notre pays et la vigilance nécessaire. »
L’objectif de la menace est désigné comme « la désintégration du Régime d’État ». Et qu’est ce qui constitue la première et la plus importante menace ? « Les relations turco-arméniennes » et le sujet à débattre demandé aux adolescents est « face aux allégations des Arméniens que doit-on (devez-vous) faire pour défendre les droits de notre pays ?
Une fois apprise la leçon des dangers envers le pays, le devoir donné aux élèves dans le livre des TP est : « Complétez les phrases ci-dessous avec les mesures que l’État et le citoyen devraient prendre contre les menaces dirigées envers notre pays. »
« Vous n’allez pas vous tromper si vous désignez comme première menace la Question arménienne », écrit Taner Akçam.
« Après avoir lu tout ça il est inutile que je rédige un texte pour expliquer d’où sortent les personnes qui ont assassiné Hrant Dink » conclut Akçam, « nous les engendrons dans nos écoles ! »

II - (22/09) - Le président Erdogan et le premier ministre Davutoglu ont lancé le projet d'une "nouvelle Turquie". Ce projet, porteur d'espoir pour certains, poudre aux yeux pour d'autres, est-il réalisable sans changer profondément les mentalités, en commençant par l'éducation des nouvelles générations?
Dans la première partie de cet article, nous avions étudié l'analyse des manuels scolaires de l'école primaire faite par des historiens ou journalistes turcs, comme le Prof. Taner Akçam ou Serdar Korucu.
Le Prof. Akçam poursuit son examen en feuilletant cette fois les manuels d'histoire, écrits pour l'enseignement secondaire. L'incitation à la haine envers l'Arménien prend des proportions inattendues. En lisant son article, un souvenir personnel a refait surface.
Nous sommes en 1967. Je suis étudiant à Edebiyat Üniversitesi (Université de Littérature) d'Istanbul. Le Prof. Cahit Tanyol était une personnalité que j'appréciais pour ses articles progressistes dans le journal Milliyet. J'étais particulièrement heureux de suivre son enseignement. Ayant manqué le premier cours, je dus rentrer en classe seulement en deuxième semaine. Tanyol s'est levé et s'est dirigé vers le tableau noir. "Comme nous l'avons vu la semaine dernière, nous, les Turcs, nous avons quatre ennemis", fit-il.
Je me préparai, comme les étudiants autour de moi, à prendre des notes, curieux de connaître nos ennemis. "En premier", a-t-il continué en écrivant le chiffre 1 suivi d'un trait, "les Arméniens". J'avais le sang glacé. Je regardais autour de moi pour constater que j'étais le seul non-turc dans la classe. J'attendais que quelqu'un proteste ou tout au moins pose une question. Rien. Les étudiants prenaient des notes, imperturbables. "En deuxième, les Grecs. En troisièmes les Bulgares et en quatrièmes les Arnavouts (Albanais)".
Ayant complété sa liste le Prof. Tanyol s'est assis et a continué tranquillement son cours. Je n'entendais plus rien. Tout un monde venait de s'écrouler en moi. Nous (les minorités en Turquie), nous étions quotidiennement confrontées au racisme ordinaire que nous faisait subir l'homme de la rue. Nous mettions cela sur le dos de l'ignorance. Mais un professeur d'université! De plus quelqu'un plutôt situé à gauche de l'échiquier politique et qui pouvait exprimer ce genre d'opinion au sein même d'une Université d'État, c'était pour moi inacceptable et surtout la cause d'une déception profonde. D'ailleurs, ce fait n'était pas un incident isolé dans cette université, d'autres professeurs avaient déjà proféré des propos semblables.
Revenons à l'article de T. Akçam et au manuel d'Histoire de la révolution de la République turque et de l'ataturquisme pour l'enseignement secondaire. L'ouvrage est écrit par une commission et publié par le Ministère de l'Éducation. Si on se réfère aux Massacres d'Adana de 1909 où 20.000 Arméniens ont péri dans des circonstances atroces, l'événement est décrit comme "la révolte arménienne d'Adana". Alors qu'en 1909, un communiqué commun publié par les Ittihadistes (Jeunes-Turcs) et leurs alliés les Tashnags (Fédération Révolutionnaire Arménienne) parlait de massacres contre-révolutionnaires, orientés contre le régime. "Autrement dit, précise T. Akçam, les visionnaires de la Nouvelle Turquie d'aujourd'hui sont encore plus réactionnaires que les Ittihadistes de 1909."
Une partie importante est réservée au génocide sous le titre Les Évènements de 1915. Toutes les thèses servant aux négationnistes y sont exposées; l'alliance des Arméniens avec les Russes, les révoltes provoquées par les organisations Tashnags et Hentchags, des massacres organisés par ces mêmes organisations contre des villages turcs sans protection, espionnage au profit de l'armée russe, agissements comme 5e colonne pour faciliter l'avancement de l'armée russe, etc.
Les déportations des Arméniens, toujours selon le livre d'histoire, ont été organisées "pour sauver les Arméniens des effets de la guerre", en les éloignant vers la Syrie! "Dans les années 1990, écrit le Prof. Akçam, des gens comme Gündüz Aktan, Sükrü Elekdag et Yusuf Halaçoglu diffusaient ces mensonges comme de la connaissance et moi je leur suggérais de lire les documents publiés par les Archives ottomanes du premier ministre. Une fois ces mensonges démasqués personne n'avait osé les reprendre."
"Mais aujourd'hui, les fondateurs de la Nouvelle Turquie ont apparemment décidé de fonder leurs visions sur les mensonges du passé", conclut Akçam.
Nous avons abordé à travers ces deux articles seulement le sujet, o combien important, des livres d'enseignement de l'histoire aujourd'hui en Turquie.
D'autres aspects de cette Nouvelle Turquie font couler beaucoup d'encre ces jours-ci dans les journaux turcs et étrangers. L'accent est mis sur la tendance pan-islamiste ou encore nationaliste-réligieux du couple Erdogan-Davutoglu, par Cengiz Candar (in What do Davutoglu's Cabinet choices indicate ?, Al-Monitor). " Je suis fatigué d'entendre cet air exagéré et emphatique de 'Nouvelle Turquie'" écrit Joost Lagendijk (in New, self-delusional Turkey, Today's Zaman). Fuat Keyman, (in Erdogan-Davutoglu dönemi : riskler, beklentiler, partiler aktörler..., Radikal) expose, quant à lui, les cinq risques que doit affronter le nouveau gouvernement dans les domaines suivants: Politique étrangère, Économie, la question Kurde, équilibres des contre-pouvoirs, polarisation politique et sociétale.
Contrairement aux apparences la voie n'est pas aussi libre pour R.T. Erdogan, dont le pouvoir pourrait trouver ses limites lors des élections législatives d'octobre 2015 qui s'annoncent dorénavant difficiles pour son parti, l'AKP.

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