mercredi 15 avril 2015

Quand la vie n'est pas un long fleuve tranquille (témoignage)

Koarig (seconde épouse d'Avédis), Avédis (mon grand-père) 
et Achkhène (ma mère)
Témoignage

ou

quand la vie n'est pas un long fleuve tranquille


Lorsque maman me racontait son enfance, elle revenait quelquefois sur ce terrible épisode
que fut le génocide des arméniens et dont "maman Koarig" sa belle-mère, rescapée, en  avait été
l'une des innombrables victimes.

 "Je suis née à Konia en 1899 ou 1900. Je me nomme Koarig Sinanian. Nous étions trois enfants  : ma soeur aînée 18 ans, moi 16 ans et notre petit frère Lévon 12 ans à l'époque de la grande 
catastrophe **(medz yeghern). 

Mes parents tissaient des tapis à la maison pour le compte d'un commanditaire et
 si nous en vivions chichement, notre sort n'était pas malheureux.
Jusqu'à ce terrible jour où des soldats, faisant irruption avec fracas dans notre maison, nous en ont brutalement fait sortir. Leur visage était barbouillé de sang, celui des victimes déjà exécutées, un sang qu'ils exhibaient tel un trophée de leurs immondes besognes. Ils ont tué mes parents distribuant leurs coups  aveuglément de telle sorte que leurs corps, en  s'abattant sur nous - mon petit frère et moi - furent le rempart qui nous cacha aux yeux des barbares.  Nous disparûmes sous leur corps mais j'eus le temps de voir avec épouvante celui de ma soeur aînée tranché en deux, à la taille. Lorsqu'ils s'éloignèrent, leurs macabres besognes accomplies, mon frère et moi émergeâmes de dessous
 les cadavres de nos pauvres parents. 

Nous avons erré par les rues et, quand nous aperçûmes la cohorte des Arméniens qui fuyaient en emportant ce qu'ils pouvaient, nous nous joignîmes à eux. Ce que fut notre existence sur ce chemin de l'exil, Deir ez Zor, en Syrie, est impossible à décrire. La faim, la soif, l'effroi, l'humiliation, une inhumaine fatigue, furent notre quotidien. La constitution de mon petit frère n'y résista pas et il mourut. 

Des images horribles me hantaient : j'avais vu ces barbares s'emparer de très petits enfants et les trancher comme des volailles puis suspendre leurs membres menus avec des "mandal"* à une corde à linge ! Et puis, tuer, tuer, tuer de façon atroce, encore et encore !    

Je fus sauvée de ce cauchemar par une tribu nomade arabe qui se déplaçait à dos de chameau. Le maître de la tribu me prit pour épouse et me marqua comme telle avec des tatouages sur le visage que je portai avec honte, toute ma vie, car rien ne put les effacer... 

Un jour pourtant,  alors que j'étais venue vendre au marché le sel que récoltait ma tribu, des membres de la Croix Rouge arménienne qui écumaient tous les lieux à la recherche d'orphelins, me virent et m'emmenèrent avec eux jusqu'à un orphelinat établi en Syrie. C'est là que des bourgeois arméniens venus de Bulgarie me prirent pour servante ; C'est ainsi que je les accompagnai lors de 
leur retour dans leur pays. 

Une autre servante qui venait laver le linge de la maisonnée me vit et me présenta son fils, Avédis, père d'une petite fille de 5 ans. Je l'épousai et un an plus tard, nous partîmes pour la France où
 nos cinq enfants virent le jour. " 

Aujourd'hui Koarig n'est plus. En épousant Avédis, elle avait aussi pris en charge l'avenir d'une petite fille en quête de maman : ma mère, qui recueillit les douloureux souvenirs de Koarig 
dont elle m'a  fait le récit. 

** Medz yeghern : grande catatosphe (Plus tard Raphaêl Lemkin créa le 
terme "génocide" pour traduire la destruction intentionnelle d'un peuple)
 * Mandal : mot turc désignant une pince à linge

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