samedi 11 juin 2016

Du vote du Bundestag en faveur du génocide arménien (4) - D. Donikian



4 – Fierté nationale : mystique et mystification

La grande souffrance des Arméniens est d’entendre encore aujourd’hui des Turcs non seulement proclamer qu’ils n’éprouvent aucun regret sur les massacres de 1915, mais encore en être fiers. Ce qui, au passage, montre bien que ces Turcs reconnaissent le génocide, non pour s’en repentir mais pour le répéter le cas échéant. Ils savent aussi que cette fierté dans le meurtre ajoute du mal psychologique au « Grand Mal » physique de 1915. Non contents de s’être acharnés sur les Arméniens en 1915, ils continuent de les harceler jusque dans l’exil où ils furent poussés. C’est dire que la chaine des haines de génération en génération ne s’est jamais interrompue. C’est dire aussi que la propagande anti-arménienne qui sévit depuis cent ans au sein du système éducatif a dépassé l’espérance des propagateurs de la fierté turque : elle a réussi aussi bien à falsifier l’histoire et à la faire admettre comme telle, qu’à instiller dans les gênes des générations le mépris de tout ce qui est arménien.

Cependant, loin de nous l’idée de refuser à quelque peuple que ce soit le droit d’être fier de lui-même, surtout quand ce droit est compris comme un élément constitutif de l’unité et du rassemblement. Tous les peuples se réclament nécessairement de ce genre de mystique. Les récents propos de Nicolas Sarkozy sur la France n’en disent pas moins : «  Je suis français, vous êtes français, nous sommes français, c’est une chance, c’est un privilège ! » « La France, c’est un corps, c’est un esprit, c’est une âme ». Or, à y regarder de près, toute fierté nationale repose sur des mensonges. Comme nous l’écrivions : «  Peuples qui se vantent : peuples qui mentent ». Mais aussi : « La mémoire des peuples n’est qu’une glorification d’un moi collectif fondé sur le déni de ses trous noirs ». Il n’y a pas de peuple sans tache, pas de peuple sans bassesse. On peut comprendre la fierté dont se réclament les Turcs ; mais la force avec laquelle ils l’expriment n’est qu’une manière de couvrir les raisons objectives et massives de ce que devrait être leur honte au regard de la chose humaine. A la longue, l’effort de l’effacement aura réussi à substituer du positif au négatif, de l’humanisme à la barbarie. L’obstination des Turcs à vouloir mettre un pied dans l’Europe n’est rien d’autre qu’une manière de vouloir se virginiser à bon compte, comme si un violeur cherchait à se convertir en puceau.

Qu’on ne se méprenne pas, les Arméniens pratiquent eux aussi la « fierté », avec la même technique d’aveuglement qui rend leur histoire lisse et rose comme une peau de bébé. Pourtant les motifs de honte sont légion, même si certains ne trouveraient qu’une main pour les compter, même si, grâce à Dieu, les Arméniens ont assez de sens et de conscience pour voir une âme derrière chaque homme qui souffre. Pour autant, se réjouir de savoir que les Arméniens n’ont jamais eu de penchant génocidaire ne doit pas faire oublier les motifs qui les ont déshonorés hier et les déshonorent encore aujourd’hui. A commencer par la dernière sortie de l’Archevêque Aram Atesyan demandant pardon à Erdogan pour la résolution allemande. Tous ceux qui cherchent bien, trouveront facilement d’autres raisons d’avoir honte à commencer par la délation dont est jalonnée l’histoire arménienne. Hier, c’était Haroutioun Meguerditchian, l’agent de Talaat qui donna des intellectuels arméniens, ou celui qui livra les caches d’armes des Arméniens durant le siège de Van. Aujourd’hui, c’est à une délation patriotique que nous avons affaire, comme de vouloir dénoncer aux autorités françaises les Arméniens qui raconteraient de fausses histoires sur leur pays rien que pour obtenir le statut de réfugiés. Un peu comme en 1936-1939 durant les purges staliniennes qui virent la condamnation de nombreux intellectuels arméniens donnés par d’autres Arméniens. Le système de la délation étant un moyen d’accroître la vigilance révolutionnaire. Combien de collabos se promènent encore dans Erevan et que protège, au nom de la fierté nationale, gage de cohésion, le blocage des archives. Dans ce contexte qui nous fera croire que Mikoyan n’a nullement les mains sales et qu’il n’aurait pas trempé dans des crimes staliniens perpétrés contre son origine ethnique au seul profit de son camp idéologique. D’ailleurs, le patriotisme est souvent la proie d’une idéologie dominante, la patrie étant souvent « le seul pays au monde qui vous veut du bien en vous faisant du mal », écrivions-nous. L’époque soviétique en fut l’illustration et la république d’aujourd’hui, sous les apparences d’une liberté retrouvée, ne vaut guère mieux. La pauvreté qui sévit en Arménie et dont notre roman Vidures n’est qu’un pâle reflet, fait mal aux Arméniens qui y passent, mais pas à ceux qui y vivent, à telle enseigne que la richesse ostentatoire des uns n’a d’égale que l’indifférence ostentatoire des autres. Et qui n’a pas rentré la tête dans ses épaules quand il a appris par les journaux que le catholicos cachait 1,1 million de dollars dans la banque HSBC, au même titre que certains noms de la finance internationale ou des affaires douteuses, plus ou moins recommandables ?

Seulement voilà, ces parties honteuses de la nation arménienne sont communes à toutes les nations. Il reste que les Turcs fondent leur fierté nationale sur un crime de masse. En cela, la Turquie appartient aux peuples qui font exception par leur crime. Surtout par le défaut de repentance. S’en enorgueillir n’est pas admissible. Les Allemands ont réussi à se dégager de leur cynisme depuis les procès de Nuremberg. Certes, le choc de la défaite, le viol des femmes allemandes, la chute du Reich et les ruines ont permis aux Allemands de revenir à la conscience, c’est-à-dire de prendre conscience de leur humanité et de l’humanité de l’Autre. La Turquie n’a rien connu de tel. Et c’est pourquoi sa ferté génocidaire reste intacte. A moins que l’Allemagne, encore elle, ne lui ouvre d’autres chemins que ceux des malheurs qui l’ont frappée.

D. Donikian

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