dimanche 20 novembre 2016

Turquie : « Un climat généralisé de peur », par Ara Toranian



Turquie : « Un climat généralisé de peur », par Ara Toranian

Avec cet art consommé du déni de réalité qui est le sien, l’arrogant Recep Tayyip Erdogan a « menacé » le 13 novembre l’Europe d’organiser un référendum en Turquie sur l’adhésion à l’Union européenne. Prenant l’exemple du Royaume-Uni avec le Brexit, il a en effet déclaré sans rire à Hurryiett : « Nous aussi, nous pouvons demander son avis à notre peuple ». Comme si la question de l’intégration de ce pays relevait de sa volonté avant celle des Européens ! Comme si c’était l’Union européenne qui était demandeuse en la matière et non Ankara ! Et comme si une éventuelle décision positive des urnes turques avait le pouvoir d’engager Bruxelles et une réponse négative être considérée comme un camouflet plutôt que comme un soulagement...

Cette manière d’inverser les termes de la donne laisse pour le moins pantois. Même de la part d’un négationniste patenté comme Erdogan pour qui il n’y a jamais eu de génocide arménien. Pourtant, rien chez ce tyran en proie depuis des années à un dérapage mégalomaniaque de moins en moins contrôlé ne devrait plus étonner. Depuis son soutien, il y a encore un an, à Daech en Syrie, à sa répression de plus en plus aveugle contre les Kurdes, les intellectuels et les journalistes turcs, on ne compte plus les fois où le maître d’Ankara a allègrement franchi la ligne rouge de la raison démocratique.

Cette dérive, bien connue et régulièrement dénoncée en ces pages, loin de se corriger à la faveur de la négociation avec Bruxelles, n’a fait au contraire qu’empirer, jusqu’à atteindre une forme paroxystique avec les mesures qui ont suivi l’étrange coup d’État du 15 juillet. La répression qui s’en est suivi à engendré « un climat généralisé de peur », selon les termes même du rapport publié le 25 octobre par l’ONG Human Right Watch. On a recensé en effet depuis cette date dans le pays plus de 35 000 arrestations, 80 000 limogeages dans l’administration, l’embastillement de centaines de journalistes, la banalisation de la torture, la fermeture de plusieurs grands médias, sans compter la suspension par décrets-lois de 12 chaînes de télévision et de 11 stations de radio qui s’adressaient notamment aux communautés kurdes et alévies.

A cela s’ajoute, outre l’arrestation de 12 députés du HDP le 4 novembre et la menace de rétablir la peine de mort, critère rédhibitoire s’il en est pour les édiles européens, des manœuvres expansionnistes de plus en plus transparentes en Syrie et en Irak. Les tentatives d’imposer les troupes turques dans les batailles pour la prise de Mossoul ou de Rakka, associée à des attaques en Syrie pour y refouler la présence kurde, qui est pourtant en première ligne contre Daech, montrent clairement la nature des visées turques sur ces territoires, en parfaite conformité avec l’idéologie ottomaniste en cours Ankara.

On aurait pu s’attendre, et pour le moins espérer, que cette situation comparable à celle du Chili de Pinochet ou de l’Italie de Mussolini provoque aussitôt l’arrêt des discussions d’adhésion avec la Turquie. Mais on le voit, c’est Erdogan qui mène la danse en agitant notamment la menace de noyer l’Europe sous un flot de réfugiés, en dépit de la manne qu’il a obtenue de Bruxelles pour les garder chez lui, à l’instar des pays frères de la Syrie que sont le Liban ou la Jordanie. Le président turc, qui a bien compris le profit qu’il pouvait tirer des craintes d’un vieux continent qui a peur de son ombre, a immédiatement essayé de pousser son avantage en ne lésinant pas sur les moyens du chantage face à des interlocuteurs, aussi médusés qu’impuissants. Et pourquoi s’en priverait-il, dès lors qu’il ne se heurte en guise de résistance qu’aux déclarations laconiques d’un Jean-Claude Juncker, président désabusé de la commission, qui se contente de constater que la Turquie « chaque jour s’éloigne de l’Europe », tandis que Jean-Marc Ayrault, notre ministre des Affaires étrangères s’essaye péniblement à naviguer entre deux eaux, de surcroît troubles.

Ainsi, lors d’un voyage en Turquie fin octobre, le chef de notre diplomatie s’est-il à peine risqué à rappeler l’attachement de la France « à l’État de droit et aux libertés fondamentales » tout en reconnaissant aussitôt à ce pays « le droit de se défendre ». Ce courage politique en tout point digne du Quai d’Orsay, a récolté en retour une cinglante réplique de son homologue turc. Au cours d’une conférence de presse commune avec son invité français à Istanbul le 24 octobre, Mevlut Cavusoglu, qui ne s’encombre pour sa part d’aucun gant pour s’ingérer dans les affaires intérieures de la France, n’a pas raté l’occasion de dénoncer publiquement la loi « Egalité et citoyenneté », laquelle prévoit d’élargir la pénalisation du négationnisme. Une philippique lancée bien sûr au nom de la « liberté d’expression » et des « valeurs de libertés du Conseil Européen ». Face à cette leçon en matière de « libertés », la diplomatie française n’a pas réagi. Faut-il s’en offusquer ? Ca serait sans doute lui accorder trop d’importance. A ce stade, comme l’écrivait Flaubert, « rien n’est sérieux en ce bas monde que le rire ».

dimanche 20 novembre 2016,
Ara ©armenews.com

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