mardi 10 janvier 2017

Arménie : bilan prospectif - ROBERT AYDABIRIAN

Robert Aydabirian

La démarche de « Bilan prospectif » a pour but de « prendre un instantané » à un moment charnière de la vie d’une région ou d’un pays pour « donner à penser » son devenir. Concernant l’Arménie et l’Artsakh il me parait urgent d’élaborer et de rassembler les meilleurs réflexions élaborées sur place et en diaspora, afin d’inverser la trajectoire dangereuse sur laquelle se trouve notre mère-patrie, surtout après les deux chocs dramatiques subis en 2016 : “la Guerre des 4 jours“ et “ l’ Opération Sasna Dzrer“. L’année 2017 sera-t-elle l’année charnière, notre “deuxième chance“ historique après l’indépendance ? Celle que nous n’avons plus le droit de rater.

Bilan 2015-2016 Voici résumés ici les évènements politiques majeures de ces 30 derniers mois, comme premières données instantanées nécessaires au bilan. En juin 2015 j’ai vu, dans les rues de Erevan, une très belle jeunesse, chantant et dansant sur l’avenue Bagramian, manifestant son refus de la hausse de 16% du prix de l’électricité et scandant, sans peur devant un cordon de policiers menaçants, “halte au pillage“. Les manipulations et les promesses sournoises du Premier Ministre (PM), Hovig Abrahamyan, conduisirent à l’extinction de ce mouvement, intelligent, pacifique et efficace, révélant la profonde crise sociale subie par la population. Mais les dégâts de sa mauvaise gouvernance, son incompétence notoire, et son profil avéré de profiteur corrompu, se feront dramatiquement sentir entre le 2 avril et le 8 septembre 2016, date de son éviction.

La nuit du 1er au 2 avril, commença l’agression violente des forces spéciales azéris et le déploiement massif d’équipements modernes sur toute la longueur des frontières de l’Artsakh. Depuis plusieurs mois les mouvements et manoeuvres de l’ennemie auraient dû alerter le Président et le chef du gouvernement et les pousser à équiper correctement tous les soldats du front. Que n’avons-nous pas entendu à Stépanakert les jours suivants ; sur l’impréparation des Etats-majors, la vétusté des équipements, le manque vital de moyens de communication, et surtout l’absence flagrante de soutien logistique. C’est au courage de jeunes soldats et à l’intelligence stratégique de certains officiers que nous devons cette formidable résistance qui força Bakou à accepter la trêve moscovite le 4 avril.

L’autisme du clan au pouvoir, face aux problèmes sociaux du pays et aux risques d’emballement, fera des ravages dans les coeurs et dans les têtes. Ceux des familles des soldats tués ou blessés, issus pour la plupart des milieux les plus pauvres. Ceux des éléments les plus radicaux de la société qui ne trouvèrent pour exprimer leur émoi, rien de mieux que d’assiéger un commissariat à Erevan, provoquant la mort de trois officiers de police. Et qui, par la réaction disproportionnée des forces de l’ordre, causa d’énormes effets collatéraux sur la population civile du quartier de Sari Dakh, sur des manifestants pacifiques et des journalistes et in fine sur des combattants sincères engagés dans cette folle aventure. On pleure dans les familles, celles des victimes qui hantent les mémoires, celles des blessés et des prisonniers qui se trainent dans les hôpitaux et les prisons du pays. Peu d’entre eux en sortiront indemnes.

Perspectives 2017-2018 Tous ces sacrifices, auront-ils été vain ? Y-a-t-il eu prise de conscience dans les “élites“ arméniennes de Erevan, de Moscou, d’Amérique ou d’Europe ? Peut-on laisser l’Arménie se détruire de l’intérieur et de l’extérieur, n’avoir qu’une épave là où certains voient un porte-avion, sans doute le plus stratégique du Caucase ? Face aux boucliers anti-missiles américains dans la région et israéliens en Azerbaïdjan. Face à des leaders belliqueux, imprévisibles, membres réels ou potentiels de l’OTAN, mais prêts à rejoindre opportunément des coalitions russes à géométrie variable.

Beaucoup dépend de la volonté politique du Président Serge Sarkissyan. Son mandat venant à expiration en avril 2018, il tente d’améliorer son bilan en nommant le 8 septembre 2016 un nouveau Premier Ministre, Karen Karapetyan. Celui-ci a la fière allure d’un manager sûr de lui et communicant. Son diagnostic est sans appel : l’économie est au bord de la faillite, plusieurs ministres du gouvernement précédent, y compris le premier d’entre eux, sont incompétents et/ou corrompus. Il les remplace et lance une campagne contre cette gangrène qui s’appelle corruption.

Le 10 septembre à la conférence organisée par Renaissance Arménienne de Toronto, suivi par plus de 7000 personnes par vidéo dans le monde, le grand économiste d’origine arménienne, Daron Acemoglu appelle à la transformation de la politique économique “exclusive“ de l’Arménie pour devenir “inclusive“. Dans son remarquable ouvrage “Why Nations fail ?“ Daron explique que lorsque les “élites“ politiques monopolisent les richesses d’un pays à leur seul avantage, ils le conduisent à la faillite. A l’instar des autres pays qu’il cite, l’Arménie se trouve effectivement dans la catégorie d’État “exclusif“. A cette même conférence je me suis retrouvé en accord avec le patriote philanthrope, Vahan Kololian. Son nom est associé à l’école arménienne de Toronto, à la Fondation Mosaïc, à l’étude menée en 2013 sur la dépopulation de l’Arménie, au projet Gumri-Project-Hope. Celui-ci a insisté sur l’importance des élections legislatives du 2 avril qui seront un test de la pratique électorale actuelle. Nous avons fait écho à l’actrice Arsiné Khandjian, également présente, pour appeler les éléments actifs de la diaspora à venir sur place en observer le déroulement. Au travers d’un organisme en formation, “DEPOP Institute for Governance“, Kololian propose d’agir en amont pour assurer l’égalité de chances entre les différents partis, et convaincre, au travers des médias audio-visuels, la population à exercer ses droits civiques en toute conscience. Un processus pédagogique appelé à durer au moins jusqu’en avril 2018. Jusqu’à cette date notre nouveau PM, plus préoccupé par les questions économiques qu’électorales, aura-t-il le temps, le courage politique et les soutiens nécessaires pour faire passer le système actuel vers une gouvernance “inclusive“. Celle qui encouragerait un grand nombre de créateurs, d’entrepreneurs, d’investisseurs à exercer leurs talents et leurs moyens, avec l’assurance dans recueillir les fruits avant qu’ils ne soient chapardés par les féodaux au pouvoir.

Le philanthrope Arménien de Russie, Ruben Vardanyan, reconnu internationalement pour ses compétences financières et sa fondation IdEA à initiatrice de l’Université internationale d’Idjevan, du téléphérique de Datev, du prix Aurora, ...a déclaré le 29 octobre à Mediamax : “Des changements profonds sont possibles en Arménie, mais il n’est pas évident qu’il y ait consensus au sein de la société, tout au moins pour l’instant.“ Dans la foulée il finança une page de publicité dans le NY Times, appelant à soutenir les efforts de Karapetyan et à investir en Arménie. Et de rajouter par ailleurs “Nous n’aurons pas de seconde chance“. Pour autant, les changements profonds du pays ne viendront pas avant les élections malheureusement verrouillés par le Parti du Président. Ses apparatchiks quadrillent chaque école, chaque immeuble comme aux temps soviétiques. L’achat des votes n’est qu’une des formes du clientélisme outrancier entretenu par les chefs de clans régionaux. Les vrais partis d’opposition comme YELK (L’issue) sont loin d’avoir la présence locale suffisante pour espérer obtenir un nombre satisfaisant de sièges au parlement.

C’est seulement après le 2 avril que l’on pourra faire un “Bilan prospectif“ complet avec les acteurs politiques et économiques du pays et de la diaspora, avec ceux, bien sûr, qui sont sincèrement préoccupés par le devenir de l’Arménie et de l’Artsakh. A moins que le pouvoir retourne vers ses vieux démons et pousse le peuple à d’autres actes désespérés.

Robert Aydabirian- Paris le 5/1/2017

samedi 7 janvier 2017,
Ara ©armenews.com

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