mardi 3 janvier 2017

La réponse de Patrick Karam à l’ambassadeur d’Azerbaïdjan en France (Sources NAM)


A LIRE, A SAVOURER !!!!!


 CONFLIT DU HAUT-KARABAGH

La réponse de Patrick Karam à l’ambassadeur d’Azerbaïdjan en France

M. Elchin Amirbayov, ambassadeur d’Azerbaïdjan en France, a adressé le 12 décembre un courrier polémique et parsemé de contre-vérités (cf le PDF plus bas) à Patrick Karam et à Claude Goasguen (député-maire du XVIe arrondissement de Paris), pour protester contre le fait que le conflit du Haut Karabagh ait été évoqué lors d’une conférence de la Chrédo (Coordination des Chrétiens d’Orient en Danger) le 29 novembre dernier à cette même mairie. Nous publions ci-dessous la mise au point de Patrick Karam, président de la Chrédo et vice-président de la région Ile-de-France, ainsi que la lettre initiale, en fichier PDF, de M. Amirbayov.

Monsieur l’Ambassadeur,

Je prends connaissance du courrier en date du 12 décembre 2016 que vous m’adressez à la suite de la conférence organisée par la Coordination des Chrétiens d’Orient en Danger (CHREDO) le 29 novembre dernier à la mairie du 16ème arrondissement à Paris.
Vous y faites part de votre inquiétude que l’on puisse donner de la question du Haut Karabagh une lecture ou une interprétation religieuse.

Je partage votre analyse. Ce n’est pas une guerre de religion qui se joue sur ce petit territoire disputé même si ce conflit a pu prendre par moment une connotation religieuse par l’enrôlement dans les rangs azerbaïdjanais de supplétifs islamistes tchétchènes et afghans qui ont combattu en 1993 au nom de la solidarité islamiste et du djihad. Car comment expliquer autrement l’engagement d’un millier de militants du groupe islamiste Hezb-e-Islami du premier ministre afghan de l’époque, Gulbuddin Hekmatyar ou encore ceux du terroriste tchétchène Chamil Bassaïev ?

Il s’agit en réalité pour l’Azerbaïdjan d’un conflit territorial et pour la population du Karabagh d’une question de droits de l’Homme, liée à une volonté de vivre libre et de disposer de son droit à l’autodétermination, comme ce fut le cas pour d’autres populations et d’autres pays à la chute du mur de Berlin, la Yougoslavie ou encore la Tchécoslovaquie par exemple.
Il y a désormais une réalité que votre pays doit prendre en compte. La population du Haut-Karabagh a fait son choix et le manifeste à chaque occasion. Elle refuse tout rattachement à l’Azerbaïdjan, qu’elle perçoit comme une menace pour sa sécurité et son identité.

Et puisque vous avez bien voulu me faire part d’un certain nombre de vos convictions, il me semble utile de vous apporter à mon tour quelques précisions qui compléteront ou réviseront votre présentation.

Et d’abord sur la lecture du déclenchement du conflit, vous devez convenir que c’est bien en conformité avec la constitution soviétique que le parlement de la région autonome du Haut Karabagh a demandé à faire sécession et à être rattaché à l’Arménie le 20 février 1988. Cette revendication pourtant prévue par le texte fondamental a entrainé une semaine plus tard, le 27 février 1988, les pogroms anti-arméniens de Soumgaït qui ont fait plusieurs centaines de victimes et quelques mois plus tard, en novembre 1988, de nouveaux massacres d’Arméniens dans la ville de Kirovabad.

Dès lors, je ne peux partager votre opinion sur les responsabilités quant à la violation « des lois soviétiques encore en vigueur à l’époque ». Le fautif est, me semble-t-il, moins le parlement de Stepanakert qui a exercé les droits qui lui étaient formellement conférés par la constitution que les hordes manipulées qui ont pratiqué une chasse à l’homme à Soumgaït, avant de récidiver à Kirovabad puis deux ans plus tard à Bakou, entrainant d’ailleurs une intervention de maintien de l’ordre de l’armée rouge en Azerbaïdjan. Vous citez les massacres de Khodjaly qui se sont déroulés dans le feu de la guerre. Il faut effectivement les déplorer et les condamner avec force même si les chiffres et les circonstances de ce drame sont discutés.

Et de la même manière, je vous invite à déplorer et à condamner les bombardements contre les civils à Stepanakert -j’étais présent à l’été 1992 à Stepanakert et j’ai pu personnellement constater les conséquences meurtrières des raids de l’aviation azérie sur des populations civiles désarmées et apeurées, femmes, enfants, vieillards, qui avaient fui Shahomian et Martakert et s’entassaient dans les rues sous des toiles de fortune- ainsi que les atrocités commises à Maragha et dans d’autres lieux. Plus récemment, ces exactions se sont reproduites pendant la guerre des 4 jours en avril 2016 lorsque des troupes azéries se sont livrées à des mutilations sur un couple de vieillards à Talish (oreilles coupées) ou à des décapitations sur leurs prisonniers, comme sur le major Hayk Torossian ou le soldat Kyaram Sloyan sans que cela ne donne lieu à des sanctions disciplinaires et pénales.

Tout aussi choquant est l’accueil en héros réservé par l’Azerbaïdjan à l’officier Ramil Safarov pour avoir tranché la tête du lieutenant arménien Kurken Markarian durant son sommeil alors que les deux hommes participaient à un stage de l’Otan à Budapest en 2004.

Quant aux résolutions de l’ONU que vous invoquez, ce serait un signal important que donnerait l’Etat azerbaïdjanais en renonçant au blocus économique sur la République du Haut Karabagh et à la guerre rampante contre sa population. Si, comme vous l’affirmez, aucun pays n’a reconnu la République du Haut Karabagh, y compris l’Arménie, c’est bien parce que le statut de cette république fait l’objet d’une négociation qui se déroule dans le cadre du groupe de Minsk de l’OSCE, dont nul à ce stade ne peut prévoir l’issue, même si tous espèrent son succès.
Sans esprit de polémique, puis-je indiquer que les assertions selon lesquelles la région du Haut-Karabagh « a toujours appartenu à l’Azerbaïdjan » et que la « première arrivée de population arménienne dans cette partie de l’Azerbaïdjan a eu lieu à la première moitié du XIXe siècle » ne sont pas conformes aux données historiques, notamment eu égard au fait que l’Azerbaïdjan lui-même n’a connu une existence étatique qu’en 1918 et que des travaux d’historiens comme Robert H. Hewsen attestent du rattachement du Haut Karabagh au Royaume d’Arménie dès le IVe siècle av. J.-C.

Par ailleurs, cette terre ne porte-t-elle pas autant de preuves de la présence immémoriale des Arméniens, à travers les multiples églises et Khatchkars (croix de pierre) qu’elle abrite et que j’ai moi-même pu visiter ? Les monastères d’Amaras (4e siècle), le monastère de Dadivank (9e siècle), le monastère de Kantsatsar (13e siècle), la cathédrale de Soushi (19e siècle) - pour ne citer que les monuments les plus célèbres - en attestent.

Au million de réfugiés azéris que vous signalez, il faut ajouter les 600 000 réfugiés arméniens provoqués par ces événements. Le phénomène migratoire s’est produit dans les deux sens et il est vrai que s’efface dans les régions tenues par l’Azerbaïdjan toute trace de la présence arménienne. Il en a été ainsi dans la région du Nakhitchevan que j’ai parcourue en 1992. Elle comptait 40% d’Arméniens lorsqu’elle a été affectée (là encore par Staline) à l’Azerbaijan, n’en comptait plus que 1% en 1979, et aucun aujourd’hui.

La disparition de populations arméniennes s’est accompagnée de la tentative d’effacement de leur patrimoine culturel, qui appartient aussi à l’Humanité, comme ce fut le cas entre le 10 et le 16 décembre 2005 lorsque l’armée azerbaïdjanaise a méthodiquement détruit les milliers de « croix de pierre » du cimetière de Djoulfa, dont certaines remontaient au XIIe siècle... Une atteinte culturelle qui n’est pas sans évoquer dans son esprit la destruction des bouddhas de Bâmiyân par les talibans, ou le vandalisme opéré par Daech dans les territoires où il a la main.
L’interprétation que vous faites de la décision autoritaire de Staline de « maintenir » le Karabagh qui était à 94% composé d’Arméniens « au sein de la RSS d’Azerbaïdjan », ne change rien au fait qu’elle a été prise par la dictature bolchévique, en pleine période de redécoupage de la Transcaucasie, au mépris de la volonté de la population locale.

Faut-il entrer dans le débat historique complexe de la soviétisation de cette région, marquée par les jeux de puissance des Britanniques, puis l’alliance Kémalo-léniniste, nonobstant les multiples massacres anti-arméniens qui ont été perpétrés dans la foulée de ceux commis par « l’armée de l’islam » turco-azérie en 1918 ?

Si je partage votre inquiétude que le « conflit du Haut Karabagh reste toujours une poudrière », il me semble qu’une partie de la solution se trouve en Azerbaïdjan et qu’il faut se garder de souffler en permanence sur les braises. Les déclarations du président Aliev, qui a remis plusieurs fois publiquement en cause non seulement le droit à l’existence de la République du Haut Karabagh, mais également celui de l’Arménie, « pays artificiel » édifié selon lui sur des terres azerbaïdjanaises en lien avec la course aux armements à laquelle se livre votre Etat, dont le budget militaire a été pendant des années équivalent au PIB de l’Arménie, ne plaident pas pour l’apaisement.

Même si je me garde bien de porter un jugement sur la nature du régime qui régit les destinées de votre pays qui figure à la 163e place sur 180 Etats au classement RSF 2016 de la liberté de la presse, vous conviendrez qu’il est difficile pour toutes ces raisons d’adhérer à la thèse de « l’Azerbaïdjan terre de tolérance » que l’on tente de promouvoir en France. Si tel était le cas, les Arméniens du Haut Karabagh ne seraient pas prêts à mettre leur vie dans la balance pour s’épargner ses “bienfaits”. Et l’existence de petites communautés juives comme chrétiennes qui ne semblent pas menacées ne saurait servir d’alibi pour justifier ou faire oublier les massacres anti-arméniens.

Monsieur l’Ambassadeur,

L’Azerbaïdjan qui proclame former avec la Turquie “deux Etats pour un même peuple” n’a jamais reconnu le génocide arménien et apporte au contraire son soutien au négationnisme de son “Etat frère”. Reconnaitre ce génocide comme l’ont fait nombre d’Etats, dont le Liban et peut-être demain l’Egypte, serait un geste hautement symbolique de nature à vous attirer toute la considération internationale et un premier pas qui prouverait l’engagement de votre pays au service de la paix et de la réconciliation.

Il relève de vos fonctions de présenter la meilleure image possible de votre gouvernement, ce que vous faites avec force moyens. Néanmoins, il semblerait que l’argent de ce pétrole dont la nature a fait don à votre pays serait bien mieux employé à améliorer la condition sociale de vos réfugiés et à oeuvrer pour le bien-être généralisé des populations qu’en un réarmement inquiétant et en de coûteuses opérations de communication pour continuer à affaiblir ce qu’il reste de la présence arménienne dans une région où elle s’est déjà réduite comme peau de chagrin.

Utiliser la force pour maintenir le Haut Karabagh dans un rattachement que la population rejette avec la dernière énergie est vain et moralement indéfendable.

Plutôt que le scénario yougoslave qui a causé tant de malheur et de drames humains et n’a pas évité la partition, il est désormais de l’intérêt même de l’Azerbaïdjan, pour sa stabilité, pour son développement économique, pour son évolution sociale et politique, que serve d’exemple la Tchécoslovaquie qui a vu deux entités se créer sans drame et sans que le sang ne soit versé grâce à la sagesse de dirigeants soucieux d’épargner les populations civiles.

Veuillez recevoir, Monsieur l’Ambassadeur, l’expression de mes salutations les plus distinguées.

Patrick Karam
Président de la CHREDO (Coordination des Chrétiens d’Orient en Danger)

mardi 3 janvier 2017,
Ara ©armenews.co (NAM)

http://www.armenews.com/article.php3?id_article=136234

1 commentaire:

  1. Mille mercis à Mr Karam pour cette mise au point documentée et si remarquable de précisions !

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