jeudi 17 mars 2022

BULLETIN DE DOCUMENTATION N°27 LA SITUATION MILITAIRE EN UKRAINE Jacques Baud (Suisse)

PREMIÈRE PARTIE : EN ROUTE VERS LA GUERRE 

Pendant des années, du Mali à l’Afghanistan, j’ai travaillé pour la paix et ai risqué ma vie pour elle. Il ne s’agit donc pas de justifier la guerre, mais de comprendre ce qui nous y a conduit. Je constate que les « experts » qui se relaient sur les plateaux de télévision analysent la situation à partir d’informations douteuses, le plus souvent des hypothèses érigées en faits, et dès lors on ne parvient plus à comprendre ce qui se passe. C’est comme ça que l’on crée des paniques. 

Le problème n’est pas tant de savoir qui a raison dans ce conflit, mais de s’interroger sur la manière dont nos dirigeants prennent leurs décisions. 

Essayons d’examiner les racines du conflit. Cela commence par ceux qui durant les huit dernières années nous parlaient de « séparatistes » ou des « indépendantistes » du Donbass. C’est faux. Les référendums menés par les deux républiques auto-proclamées de Donetsk et de Lougansk en mai 2014, n’étaient pas des référendums d’« indépendance » (независимость), comme l’ont affirmé certains journalistes peu scrupuleux, mais de référendums d’« auto-détermination » ou d’« autonomie » (самостоятельность). Le qualificatif « pro-russes » suggère que la Russie était partie au conflit, ce qui n’était pas le cas, et le terme « russophones » aurait été plus honnête. D’ailleurs, ces référendums ont été conduits contre l’avis de Vladimir Poutine. 

En fait, ces Républiques ne cherchaient pas à se séparer de l’Ukraine, mais à avoir un statut d’autonomie leur garantissant l’usage de la langue russe comme langue officielle. Car le premier acte législatif du nouveau gouvernement issu du renversement du président Ianoukovitch, a été l’abolition, le 23 février 2014, de la loi Kivalov-Kolesnichenko de 2012 qui faisait du russe une langue officielle. Un peu comme si des putschistes décidaient que le français et l’italien ne seraient désormais plus des langues officielles en Suisse. 

Cette décision provoque une tempête dans la population russophone. Il en résulte une répression féroce contre les régions russophones (Odessa, Dniepropetrovsk, Kharkov, Lougansk et Donetsk) qui s’exerce dès février 2014 et conduit à une militarisation de la situation et à quelques massacres (à Odessa et à Marioupol, pour les plus importants). À la fin de l’été 2014, ne restent que les Républiques auto-proclamées de Donetsk et de Lougansk. 

A ce stade, trop rigides et engoncés dans une approche doctrinaire de l’art opératif, les états-majors ukrainiens, subissent l’ennemi sans parvenir s’imposer. L’examen du déroulement des combats en 2014-2016 dans le Donbass montre que l’état-major ukrainien a systématiquement et mécaniquement appliqué les mêmes schémas opératifs. Or, la guerre menée par les autonomistes est alors très proche de ce que l’on observe dans le Sahel : des opérations très mobiles menées avec des moyens légers. Avec une approche plus flexible et moins doctrinaire, les rebelles ont su exploiter l’inertie des forces ukrainienne pour les « piéger » de manière répétée. 

En 2014, je suis à l’OTAN, responsable de la lutte contre la prolifération des armes légères, et nous tentons de détecter des livraisons d’armes russes aux rebelles afin de voir si Moscou est impliqué. Les informations que nous recevons viennent alors pratiquement toutes des services de renseignement polonais et ne « collent pas » avec les informations en provenance de l’OSCE : en dépit d’allégations assez grossières, on n’observe aucune livraison d’armes et de matériels militaire de Russie. 

Les rebelles sont armés grâce aux défections d’unités ukrainiennes russophones qui passent du côté rebelle. Au fur et à mesure des échecs ukrainiens, les bataillons de chars, d’artillerie ou anti-aériens au complet viennent grossir les rangs des autonomistes. C’est ce qui pousse les Ukrainiens à s’engager dans les Accords de Minsk. 

Mais, juste après avoir signé les Accords de Minsk 1, le président ukrainien Petro Porochenko lance une vaste opération antiterroriste (ATO/Антитерористична операція) contre le Donbass. Bis repetita placent : mal conseillés par des officiers de l’OTAN, les Ukrainiens subissent une cuisante défaite à Debaltsevo qui les oblige à s’engager dans les Accords de Minsk  

Il est essentiel de rappeler ici que les Accords de Minsk 1 (septembre 2014) et Minsk 2 (février 2015), ne prévoyaient ni la séparation, ni l’indépendance des Républiques, mais leur autonomie dans le cadre de l’Ukraine. Ceux qui ont lu les Accords (ils sont très, très, très peu nombreux) constateront qu’il est écrit en toutes lettres que le statut des républiques devait être négocié entre Kiev et les représentants des républiques, pour une solution interne à l’Ukraine. 

C’est pourquoi depuis 2014, la Russie a systématiquement demandé leur application tout en refusant d’être partie aux négociations, car il s’agissait d’une affaire intérieure à l’Ukraine. De l’autre côté, les Occidentaux – France en tête – ont systématiquement tenté de substituer aux Accords de Minsk le « format Normandie », qui mettait face à face Russes et Ukrainiens.

 Or, rappelons-le, il n’y a jamais eu de troupes russes dans le Donbass avant le 23-24 février 2022. D’ailleurs, les observateurs de l’OSCE n’ont jamais observé la moindre trace d’unités russes opérant dans le Donbass. Ainsi, la carte des services de renseignements américains publiée par le Washington Post le 3 décembre 2021 ne montre pas de troupes russes dans le Donbass.

En octobre 2015, Vasyl Hrytsak, directeur du Service de sécurité ukrainien (SBU), confessait que l’on avait seulement observé 56 combattants russes dans le Donbass. C’était un même constat comparable à celui des Suisses qui allaient combattre en Bosnie durant les week-ends, dans les années 1990, ou des Français qui vont combattre en Ukraine aujourd’hui. 

L’armée ukrainienne est alors dans un état déplorable. En octobre 2018, après quatre ans de guerre, le procureur militaire ukrainien en chef Anatoly Matios déclarait que 

l’Ukraine avait perdu 2 700 hommes dans le Donbass : 891 de maladies, 318 d’accidents de la route, 177 d’autres accidents, 175 d’empoisonnements (alcool, drogue), 172 suite à des manipulations imprudentes d'armes, 101 d’infractions aux règles de sécurité, 228 de meurtres et 615 de suicides. 

En fait, l’armée est minée par la corruption de ses cadres et ne jouit plus du soutien de la population. Selon un rapport du ministère de l’Intérieur britannique, lors du rappel des réservistes de mars-avril 2014, 70 % ne se sont pas présentés à la première session, 80 % à la deuxième, 90 % à la troisième et 95 % à la quatrième. En octobre/novembre 2017, 70 % des appelés ne se sont pas présentés lors de la campagne de rappel « Automne 2017 ». Ceci sans compter les suicides et les désertions (souvent au profit des autonomistes) qui atteignent jusqu’à 30 % des effectifs dans la zone de l’ATO. Les jeunes Ukrainiens refusent d’aller combattre dans le Donbass et préfèrent l’émigration, ce qui explique aussi, partiellement au moins, le déficit démographique du pays.

Le ministère de la Défense ukrainien s’adresse alors à l’OTAN pour l’aider à rendre ses forces armées plus « attractives ». Ayant déjà travaillé à des projets similaires dans le cadre des Nations Unies, j’ai été sollicité par l’OTAN pour participer à un programme destiné à restaurer l’image des forces armées ukrainiennes. Mais c’est un processus de longue haleine et les Ukrainiens veulent aller vite. 

Ainsi, pour compenser le manque de soldats, le gouvernement ukrainien recourt alors à des milices paramilitaires. Elles sont essentiellement composées de mercenaires étrangers, souvent militants d’extrême-droite. En 2020, elles constituent environ 40% des forces ukrainiennes et comptent environ 102 000 hommes selon Reuters. Elles sont armées, financées et formées par les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada et la France. On y trouve plus de 19 nationalités – dont des Suisses. 

Les pays occidentaux ont donc clairement créé et soutenu des milices d’extrême droite ukrainiennes. En octobre 2021, le Jerusalem Post sonnait l’alarme en dénonçant le projet Centuria. Ces milices opèrent dans le Donbass depuis 2014, avec le soutien des Occidentaux. Même si on peut discuter le terme « nazi », il n’en demeure pas moins que ces milices sont violentes, véhiculent une idéologie nauséabonde et sont virulemment antisémites. Leur antisémitisme est plus culturel que politique, c’est pourquoi le qualificatif « nazi » n’est pas vraiment adapté. Leur haine du juif vient des grandes famines des années 1920-1930 en Ukraine, résultant de la confiscation des récoltes par Staline afin de financer la modernisation de l’Armée Rouge.

 Or, ce génocide – connu en Ukraine sous le nom d’Holodomor – a été perpétré par le NKVD (ancêtre du KGB) dont les échelons supérieurs de conduite étaient principalement composés de juifs.

 C’est pourquoi, aujourd’hui, les extrémistes ukrainiens demandent à Israël de s’excuser pour les crimes du communisme, comme le relève le Jerusalem Post. On est donc bien loin d’une « réécriture de l’Histoire » par Vladimir Poutine. 

Ces milices, issues des groupes d’extrême-droite qui ont animé la révolution de l’Euromaïdan en 2014, sont composées d’individus fanatisés et brutaux. La plus connue d’entre elles est le régiment Azov, dont l’emblème rappelle celui de la 2e Panzerdivision SS Das Reich, qui fait l’objet d’une véritable vénération en Ukraine, pour avoir libéré Kharkov des Soviétiques en 1943, avant de perpétrer le massacre d’Oradour-sur-Glane en 1944, en France. 

Parmi les figures célèbres du régiment Azov, on trouvait l’opposant Roman Protassevitch, arrêté en 2021 par les autorités bélarusses à la suite de l’affaire du vol RyanAir FR4978. Le 23 mai 2021, on évoque le détournement délibéré d’un avion de ligne par un MiG-29 – avec l’accord de Poutine, bien évidemment – pour arrêter Protassevitch, bien que les informations alors disponibles ne confirment absolument pas ce scénario. 

Mais il faut alors montrer que le président Loukachenko est un voyou et Protassevitch un «journaliste» épris de démocratie. Pourtant, une enquête assez édifiante produite par une ONG américaine en 2020, mettait en évidence les activités militantes d’extrême-droite de Protassevitch. Le complotisme occidental se met alors en marche et des médias peu scrupuleux «toilettent» sa biographie. Finalement, en janvier 2022, le rapport de l’OACI est publié et montre que malgré quelques erreurs de procédure, le Bélarus a agi conformément aux règles en vigueur et que le MiG-29 a décollé 15 minutes après que le pilote de RyanAir a décidé d’aller atterrir à Minsk. Donc pas de complot bélarus et encore moins avec Poutine. Ah!... Encore un détail: Protassevitch, cruellement torturé par la police bélarusse, est aujourd’hui libre. Ceux qui voudraient correspondre avec lui, peuvent aller sur son compte Twitter. 

La qualification de «nazi» ou «néo-nazi» donnée aux paramilitaires ukrainiens est considérée comme de la propagande russe. Peut-être; mais ce n’est pas l’avis du Times of Israel, du Centre Simon Wiesenthal ou du Centre de Lutte contre le Terrorisme de l’académie de West Point. Mais cela reste discutable, car, en 2014, le magazine Newsweek semblait plutôt les associer à…l’État Islamique. Au choix! 

Donc, l’Occident soutient et continue d’armer des milices qui se sont rendues coupables de nombreux crimes contre les populations civiles depuis 2014: viols, torture et massacres. Mais alors que le gouvernement suisse a été très prompt à prendre des sanctions contre la Russie, il n’en n’a adopté aucune contre l’Ukraine qui massacre sa propre population depuis 2014. En fait, ceux qui défendent les droits de l’homme en Ukraine ont depuis longtemps condamné les agissements de ces groupes, mais n’ont pas été suivis par nos gouvernements. Car, en réalité, on ne cherche pas à aider l’Ukraine, mais à combattre la Russie.

L’intégration de ces forces paramilitaires dans la Garde Nationale ne s’est pas du tout accompagnée d’une «dénazification», comme certains le prétendent. Parmi les multiples exemples, celui de l’insigne du Régiment Azov est édifiant:

De gauche à droite    

            1 - Insigne de la 2e PANDERDIVIDION SS "Das Reich"

 2 - Logo du Parti SvoBoDa

           3 - PATRIOT UKRAÏNI - Insigne du groupe  

          4 - Insigne du bataillon AZOV

 

En 2022, très schématiquement, les forces armées ukrainiennes qui combattent l’offensive russe s’articulent en : 

- Armée de terre, subordonnée au ministère de la Défense : elle est articulée en 3 corps d’armée et composée de formations de manoeuvre (chars, artillerie lourde, missiles, etc.).

- Garde Nationale, qui dépend du ministère de l'Intérieur et est articulée en 5 commandements territoriaux.

La Garde Nationale est donc une force de défense territoriale qui ne fait pas partie de l’armée ukrainienne. Elle comprend les milices paramilitaires, appelées « bataillons de volontaires » (добровольчі батальйоні), également connues sous le nom évocateur de « bataillons de représailles », composés d’infanterie. Principalement formés pour le combat urbain, ceux-ci assurent aujourd’hui la défense de villes comme Kharkov, Marioupol, Odessa, Kiev, etc.


DEUXIÈME PARTIE : LA GUERRE

Ancien responsable des forces du Pacte de Varsovie au service de renseignement stratégique helvétique, j’observe avec tristesse – mais sans étonnement – que nos services ne sont plus en mesure de comprendre la situation militaire en Ukraine. Les « experts » auto-proclamés qui défilent sur nos écrans relaient inlassablement les mêmes informations modulées par l’affirmation que la Russie – et Vladimir Poutine – est irrationnel. Prenons un peu de recul.

- Le déclenchement de la guerre

Depuis le mois de novembre 2021, les Américains ne cessent de brandir la menace d’une invasion russe contre l’Ukraine. Pourtant, les Ukrainiens ne semblent pas du même avis. Pourquoi ? 

Il faut remonter au 24 mars 2021. Ce jour-là, Volodymyr Zelensky promulgue un décret pour la reconquête de la Crimée et commence à déployer ses forces vers le sud du pays. Simultanément, a lieu la conduite de plusieurs exercices de l’OTAN entre la mer Noire et la mer Baltique, accompagnés d’un accroissement important des vols de reconnaissance le long de la frontière russe. La Russie, mène alors quelques exercices, afin de tester la disponibilité opérationnelle de ses troupes et montrer qu'elle suit l'évolution de la situation. 

Les choses se calment jusqu’en octobre-novembre avec la fin des exercices ZAPAD 21, dont les mouvements de troupes sont interprétés comme un renforcement en vue d’une offensive contre l’Ukraine. Pourtant, même les autorités ukrainiennes réfutent l’idée de préparatifs russes pour une guerre et Oleksiy Reznikov, ministre de la Défense ukrainien déclare qu’il n’y a pas de changement à sa frontière depuis le printemps. 

En violation des Accords de Minsk, l’Ukraine mène des opérations aériennes au Donbass à l’aide de drones, dont au moins exécute une frappe contre un dépôt de carburant à Donetsk en octobre 2021. La presse américaine le relève, mais pas les Européens et personne ne condamne ces violations. 

En février 2022, les événements se précipitent. Le 7 février, lors de sa visite à Moscou, Emmanuel Macron réaffirme à Vladimir Poutine son attachement aux Accords de Minsk, un engagement qu’il répétera à l’issue de son entrevue avec Volodymyr Zelensky, le lendemain. Mais le 11 février, à Berlin, après 9 heures de travail, la réunion des conseillers politiques des dirigeants du « format Normandie » s’achève, sans résultat concret : les Ukrainiens refusent encore et toujours d’appliquer les Accords de Minsk, apparemment sous la pression des États-Unis. Vladimir Poutine constate alors que Macron lui a fait des promesses en l’air et que les Occidentaux ne sont pas prêts à faire appliquer les Accords, comme ils le font depuis huit ans. 

Les préparatifs ukrainiens dans la zone de contact continuent. Le Parlement russe s’alarme et le 15 février demande à Vladimir Poutine de reconnaître l’indépendance des Républiques, ce qu’il refuse. 

Le 17 février, le président Joe Biden annonce que la Russie va attaquer l’Ukraine dans les prochains jours. Comment le sait-il ? Mystère… Mais depuis le 16, le pilonnage d’artillerie sur les populations du Donbass augmente de manière dramatique, comme le montrent les rapports journaliers des observateurs de l’OSCE. Naturellement, ni les médias, ni l’Union européenne, ni l’OTAN, ni aucun gouvernement occidental ne réagit et n’intervient. On dira plus tard, qu’il s’agit de désinformation russe. En fait, il semble que l’Union européenne et certains pays ont à dessein passé sous silence le massacre des populations du Donbass, sachant que cela provoquerait une intervention russe. 

Simultanément, on signale des actes de sabotages dans le Donbass. Le 18 janvier, les combattants du Donbass interceptent des saboteurs équipés de matériel occidental et parlant polonais cherchant à créer des incidents chimiques à Gorlivka. Il pourrait s’agir de mercenaires de la CIA, conduits ou « conseillés » par des Américains et composés de combattants ukrainiens ou européens, pour mener des actions de sabotage dans les Républiques du Donbass. 

En fait, dès le 16 février, Joe Biden sait que les Ukrainiens ont commencé à pilonner les populations civiles du Donbass, mettant Vladimir Poutine devant un choix difficile : aider le Donbass militairement et créer un problème international ou rester sans rien faire et regarder les russophones du Donbass se faire écraser. 

S’il décide d’intervenir, Vladimir Poutine peut invoquer l’obligation internationale de « Responsibility To Protect » (R2P). Mais il sait que quelle que soit sa nature ou son ampleur, l’intervention déclenchera une pluie de sanctions. Dès lors, que son intervention soit limitée au Donbass ou qu’elle aille plus loin pour faire pression sur les Occidentaux pour le statut de l’Ukraine, le prix à payer sera le même. C’est d’ailleurs ce qu’il explique lors de son allocution du 21 février. 

Ce jour-là, il accède à la demande de la Douma et reconnaît l’indépendance des deux Républiques du Donbass et, dans la foulée, il signe avec elles des traités d’amitié et d’assistance. 

Les bombardements de l’artillerie ukrainienne sur les populations du Donbass se poursuivent et, le 23 février, les deux Républiques demandent l’aide militaire de la Russie. Le 24, Vladimir Poutine invoque l’article 51 de la Charte des Nations Unies qui prévoit l’entraide militaire dans le cadre d’une alliance défensive. 

Afin de rendre l’intervention russe totalement illégale aux yeux du public nous occultons délibérément le fait que la guerre a effectivement commencé le 16 février. L’armée ukrainienne s’apprêtait à attaquer le Donbass dès 2021, comme le savaient pertinemment certains services de renseignement russes et européens… Les juristes jugeront. 

Dans son allocution du 24 février, Vladimir Poutine a énoncé les deux objectifs de son opération : « démilitariser » et « dénazifier » l’Ukraine. Il ne s’agit donc pas de s’emparer de l’Ukraine, ni même, vraisemblablement de l’occuper et certainement pas de la détruire. 

À partir de là, notre visibilité sur le déroulement de l’opération est limitée : les Russes ont une excellente sécurité des opérations (OPSEC) et le détail de leur planification n’est pas connue. Mais assez rapidement, le déroulement des opérations permet de comprendre comment les objectifs stratégiques se sont traduits sur le plan opératif. 

- Démilitarisation : 

. destruction au sol de l’aviation, des systèmes de défense aérienne et des moyens de reconnaissance ukrainiens ; 

. neutralisation des structures de commandement et de renseignement (C3I), ainsi que des principales voies logistiques dans la profondeur du territoire ; 

. encerclement du gros de l’armée ukrainienne massée dans le sud-est du pays. 

- Dénazification : 

. destruction ou neutralisation des bataillons de volontaires qui opèrent dans les villes d’Odessa, Kharkov et Marioupol, ainsi que dans diverses installations sur le territoire. 


 - La « démilitarisation 

L’offensive russe se déroule de manière très « classique ». Dans un premier temps – comme l’avaient fait les Israéliens en 1967 – avec la destruction au sol des forces aériennes dans les toutes premières heures. Puis, on assiste à une progression simultanée sur plusieurs axes selon le principe de « l’eau qui coule » : on avance partout où la résistance est faible et on laisse les villes (très voraces en troupes) pour plus tard. Au nord, la centrale de Tchernobyl est occupée immédiatement afin de prévenir des actes de sabotage. Les images de soldats ukrainiens et russes assurant ensemble la surveillance de la centrale ne sont naturellement pas montrées… 

L’idée que la Russie cherche à s’emparer de Kiev, la capitale pour éliminer Zelensky, vient typiquement des Occidentaux : c’est ce qu’ils ont fait en Afghanistan, en Irak, en Libye et ce qu’ils voulaient faire en Syrie avec l’aide de l’État islamique. Mais Vladimir Poutine n’a jamais eu l’intention d’abattre ou de renverser Zelensky. La Russie cherche au contraire à le maintenir au pouvoir en le poussant à négocier en encerclant Kiev. Il avait refusé de faire jusque-là pour appliquer les Accords de Minsk, mais maintenant les Russes veulent obtenir la neutralité de l’Ukraine. 

Beaucoup de commentateurs occidentaux se sont étonnés que les Russes aient continué à chercher une solution négociée tout en menant des opérations militaires. L’explication est dans la conception stratégique russe, depuis l’époque soviétique. Pour les Occidentaux, la guerre commence lorsque la politique cesse. Or, l’approche russe suit une inspiration clausewitzienne : la guerre est la continuité de la politique et on peut passer de manière fluide de l’une à l’autre, même au cours des combats. Cela permet de créer une pression sur l’adversaire et le pousser à négocier. 

Du point de vue opératif, l’offensive russe a été un exemple du genre : en six jours, les Russes se sont emparés d’un territoire aussi vaste que le Royaume-Uni, avec une vitesse de progression plus grande que ce que la Wehrmacht avait réalisé en 1940. 

Le gros de l’armée ukrainienne était déployé au sud du pays en vue d’une opération

majeure contre le Donbass. C’est pourquoi, les forces russes ont pu l’encercler dès le début mars dans le « chaudron » compris entre Slavyansk, Kramatorsk et Severodonetsk, par une poussée venant de l’est par Kharkov et une autres venant du sud depuis la Crimée. Les troupes des Républiques de Donetsk (RPD) et de Lougansk (RPL) complètent l’action des forces russes par une poussée venant de l’Est. 

A ce stade, les forces russes resserrent lentement l’étau, mais ne sont plus sous pression du temps. Leur objectif de démilitarisation est pratiquement atteint et les forces ukrainiennes résiduelles n’ont plus de structure de commandement opératif et stratégique. 

Le « ralentissement » que nos « experts » attribuent à une mauvaise logistique, n’est que la conséquence d’avoir atteint les objectifs fixés. La Russie ne semble pas vouloir s’engager dans une occupation de l’ensemble du territoire ukrainien. En fait, il semble plutôt que la Russie cherche à limiter son avance à la frontière linguistique du pays. 

Nos médias parlent de bombardements indiscriminés contre les populations civiles, notamment à Kharkov et des images dantesques sont diffusées en boucle. Pourtant, Gonzalo Lira, un latino-américain qui y vit, nous présente une ville calme le 10 mars, et le 11 mars. Certes c’est une grande ville et on ne voit pas tout, mais cela semble indiquer que l’on n’est pas dans la guerre totale qu’on nous sert en continu sur nos écrans. 

Quant aux Républiques du Donbass, elles ont « libéré » leurs propres territoires et combattent dans la ville de Marioupol. 


- La « dénazification » 

Dans les villes comme Kharkov, Marioupol et Odessa, la défense est assurée par les milices paramilitaires. Elles savent que l’objectif de « dénazification » les vise au premier chef. 

Pour un attaquant en zone urbanisée, les civils sont un problème. C’est pourquoi la Russie cherche à créer des couloirs humanitaires pour vider les villes des civils et ne laisser que les milices afin de les combattre plus facilement. 

À l’inverse, ces milices cherchent à garder les civils dans les villes afin de dissuader l’armée russe de venir y combattre. C’est pourquoi elles sont réticentes à mettre en oeuvre ces couloirs et font tout pour que les efforts russes soient vains : ils peuvent ainsi utiliser la population civile comme « boucliers humains ». Les vidéos montrant des civils cherchant à quitter Marioupol et tabassés par les combattants du régiment Azov sont naturellement soigneusement censurées chez nous. 

Sur Facebook, le groupe Azov était considéré dans la même catégorie que l’État islamique et soumis à la « politique sur les individus et organisations dangereuses » de la plate-forme. Il était donc interdit de le glorifier, et les « posts » qui lui étaient favorables étaient systématiquement bannis. Mais le 24 février, Facebook modifie sa politique et autorise les posts favorables à la milice. Dans le même esprit, en mars, la plate-forme autorise, dans les ex-pays de l’Est, les appels au meurtre de militaires et de dirigeants russes. Voilà pour les valeurs qui inspirent nos dirigeants, comme nous le verrons. 

Nos médias propagent une image romanesque de la résistance populaire. C’est cette image qui a conduit l’Union européenne à financer la distribution d’armes à la population civile. C’est un acte criminel. Dans mes fonctions de chef de la doctrine des opérations de maintien de la paix à l’ONU, j’ai travaillé sur la question de la protection des civils. Nous avons alors constaté que les violences contre les civils avaient lieu dans des contextes très précis. En particulier lorsque les armes foisonnent et qu’il n’y pas de structures de commandement. 

Or, ces structures de conduite sont l’essence des armées : elles ont pour fonction de

canaliser l’emploi de la force en fonction d’un objectif .En armant des citoyens demanière désordonnée comme c’est le casactuellement, l’UE les transforme en combattants, avec les conséquences qui en découlent: des cibles potentielles. En outre ,sans commandement, sans buts opératifs, la distribution d’armes conduit inéluctablement à des règlements de compte, du banditisme et à des actions plus meurtrières qu’efficaces. Laguerre devient une affaired’émotions .La force devient violence. C’est ce qui s’est passéàTawarga(Libye)du11au 13 août 2011, où 30000 africains noirs ont été massacrés avec des armes parachutées (illégalement)par la France. D’ailleurs, l’Institut royald’étude stratégique britannique (RUSI) ne voit pas de valeurajoutée à ces livraisons d’armes.

De plus, en livrant des armes à un pays en guerre, on s’expose à être considéré comme un belligérant. Les frappes russes du 13 mars 2022, contre la base aérienne de Mykolaïv suivent les avertissements russes que les transports d’armes seraient traités comme des cibles hostiles.

L’UE répète la désastreuse expérience du IIIe Reich dans les dernières heures de la bataille de Berlin. La guerre doit être laissée aux militaires et lorsqu’un camp a perdu, il faut l’admettre. Et s’il doit y avoir une résistance, elle doit impérativement être conduite et structurée. Or, nous faisons exactement l’inverse: on pousse des citoyens à aller se battre et simultanément, Facebook autorise les appels au meurtre de militaires et de dirigeants russes. Voilà pour les valeurs qui nous inspirent. 

Dans certains services de renseignement, on voit cette décision irresponsable comme une manière d’utiliser la population ukrainienne comme chair à canon pour combattre laRussie de Vladimir Poutine. Il fallait laisser ce genre de décision meurtrière aux collègues du grand-père d’Ursula von de rLeyen. Il aurait été plus judicieux d’engager des négociations et ainsi obtenir des garanties pour les populations civiles que d’ajouter de l’huile sur le feu. Il est facile d’être combatif avec le sang des autres…

La maternité de Marioupol

Il est important de comprendre au préalable que ce n’est pas l’armée ukrainienne qui assure la défense de Marioupol, mais la milice Azov, composée de mercenaires étrangers. 

Dans son résumé de la situation du 7 mars 2022, la mission russe de l’ONU à NewYork déclare que «Les habitants rapportent que les forces armées ukrainiennes ont expulsé le personnel de l'hôpital natal n°1 de la ville de Marioupol et ont installé un poste de tir à l'intérieur de l'établissement.»

Le 8 mars , le média indépendant russe Lenta.ru, publie le témoignage de civils de Marioupol qui racontent que la maternité a été prise par les milices du régiment Azov, et en ont chassé les occupants civils en les menaçant de leurs armes. Ils confirment ainsi les déclarations de l’ambassadeur russe quelques heures plus tôt.

L’hôpital de Marioupol occupe une position dominante, parfaitement adéquate pour y installer des armes antichars et pour l’observation. Le 9 mars, les forces russes frappent le bâtiment. Selon CNN, il y aurait 17 blessés, mais les images ne montrent aucune victime dans les locaux et rien ne montre que les victimes dont on parle sont liées à cette frappe. On parle d’enfants, mais en réalité, on ne voit rien. C’est peut-être vrai, mais c’est peut-être faux… Ce qui n’empêche pas les dirigeants de l’UE d’y voir un crime de guerre… Ce qui permet, juste après, à Zelensky de réclamer une zone d’interdiction de vol au-dessus de l’Ukraine… 

En réalité, on ne sait pas exactement ce qui s’est passé. Mais la séquence des événements tend à confirmer que les forces russes ont frappé une position du régiment Azov et que la maternité était alors libre de tout civils. 

Le problème est que les milices paramilitaires qui assurent la défense des villes sont encouragées par la communauté internationale à ne pas respecter les usages de la guerre. Il semble que les Ukrainiens ont rejoué le scénario de la maternité de Koweït City en 1990, qui avait été totalement mise en scène par la firme Hill & Knowlton pour un montant de 10,7 millions de dollars afin de convaincre le Conseil de Sécurité des Nations Unies d’intervenir en Irak pour l’opération Desert Shield/Storm. 

Les politiciens occidentaux ont d’ailleurs accepté les frappes contre les civils du Donbass pendant huit ans, sans adopter aucune sanction contre le gouvernement ukrainien. Nous sommes depuis longtemps entrés dans une dynamique où les politiques occidentaux ont accepté de sacrifier le droit international à leur objectif d’affaiblir à la Russie. 


TROISIÈME PARTIE : CONCLUSIONS 

En tant qu’ex-professionnel du renseignement, la première chose qui me frappe est l’absence totale des services de renseignement occidentaux dans la représentation de la situation depuis une année. En Suisse, on a reproché aux services de ne pas avoir fourni une image correcte de la situation. En fait, il semble que dans tout le monde occidental, les services aient été débordés par les politiques. Le problème est que ce sont les politiques qui décident : le meilleur service de renseignement du monde est inutile si le décideur ne l’écoute pas. C’est ce qui s’est passé lors de cette crise. 

Cela étant, si certains services de renseignement avaient une image très précise et rationnelle de la situation, d’autres avaient manifestement la même image que celle propagée par nos médias. Dans cette crise, les services des pays de la « nouvelle Europe » ont joué un rôle important. Le problème est que, par expérience, j’ai constaté qu’ils étaient extrêmement mauvais sur le plan analytique : doctrinaires, ils n’ont pas l’indépendance intellectuelle et politique nécessaire pour apprécier une situation avec une « qualité » militaire. Il vaut mieux les avoir comme ennemis que comme amis. 

Ensuite, il semble que dans certains pays européens, les politiques ont délibérément ignoré leurs services pour répondre de manière idéologique à la situation. C’est pourquoi, cette crise a été irrationnelle dès le début. On observera, que tous les documents qui ont été présentés au public lors de cette crise l’ont été par des politiques sur la base de sources commerciales… 

Certains politiciens occidentaux voulaient manifestement qu’il y ait un conflit. Aux États-Unis, les scénarios d’attaque présentés par Anthony Blinken au Conseil de Sécurité n’étaient que le fruit de l’imagination d’un Tiger Team travaillant pour lui : il a fait exactement comme Donald Rumsfeld en 2002, qui avait ainsi « contourné » la CIA et les autres services de renseignement qui étaient beaucoup moins affirmatifs sur les armes chimiques irakiennes. 

Les développements dramatiques dont nous sommes les témoins aujourd’hui ont des causes que nous connaissions, mais que nous avons refusés de voir : 

- sur le plan stratégique, l’expansion de l’OTAN (que nous n’avons pas traité ici) ; 

- sur le plan politique, le refus occidental de mettre en oeuvre les Accords de Minsk ; 

- et sur le plan opératif, les attaques continues et répétées des populations civiles du Donbass depuis 8 ans et la dramatique augmentation de la fin février 2022. 

En d’autres termes, nous pouvons naturellement déplorer et condamner l’attaque russe. Mais NOUS (c’est-à-dire : les États-Unis, la France et l’Union européenne en tête) avons créé les conditions pour qu’un conflit éclate. Nous témoignons de la compassion pour le peuple ukrainien et les deux millions de réfugiés. C’est bien. Mais si nous avions eu un minimum de compassion pour le même nombre de réfugiés des populations ukrainiennes du Donbass massacrées par leur propre gouvernement et qui se sont accumulés en Russie durant huit ans, rien de cela ne se serait probablement passé. 

Que le terme de « génocide » s’applique aux exactions subies par les populations du Donbass est une question ouverte. On réserve généralement ce terme à des cas de plus grande ampleur (Holocauste, etc.), néanmoins, la définition qu’en donne la Convention sur le génocide, est probablement suffisamment large pour s’y appliquer. Les juristes apprécieront. 


*****Clairement, ce conflit nous a conduit dans l’hystérie. Les sanctions semblent être devenues l’outil privilégié de nos politiques étrangères. Si nous avions insisté pour que l’Ukraine respecte les Accords de Minsk, que nous avions négocié et cautionné, tout cela ne serait pas arrivé. La condamnation de Vladimir Poutine est aussi la nôtre. Rien ne sert de pleurnicher après coup, il fallait agir avant. Or, ni Emmanuel Macron (comme garant et comme membre du Conseil de Sécurité de l’ONU), ni Olaf Scholz, ni Volodymyr Zelensky n'ont respecté leurs engagements. En définitive, la vraie défaite est celle de ceux qui n’ont pas de parole. 

L’Union européenne a été incapable de promouvoir la mise en oeuvre des accords de Minsk, au contraire, elle n’a pas réagi lorsque l’Ukraine bombardait sa propre population dans le Donbass. L’eût-elle fait, Vladimir Poutine n’aurait pas eu besoin de réagir. Absente de la phase diplomatique, l’UE s’est distinguée en alimentant le conflit. Le 27 février, le gouvernement ukrainien est d’accord d’entamer des négociations avec la Russie. Mais quelques heures plus tard, l’Union européenne vote un budget de 450 millions d’euros pour fournir des armes à l’Ukraine, remettant de l’huile sur le feu. A partir de là, les Ukrainiens sentent qu’ils n’auront pas besoin d’arriver à un accord. La résistance des milices Azov à Marioupol provoquera même une relance de 500 millions d’euros pour des armes. 

En Ukraine, avec la bénédiction des pays occidentaux, ceux qui sont en faveur d’une négociation sont éliminés. C’est le cas de Denis Kireyev, un des négociateurs ukrainiens, assassiné le 5 mars par le service secret ukrainien (SBU) car il est trop favorable à la Russie et est considéré comme traître. Le même sort est réservé à Dmitry Demyanenko, ex-chef, car trop favorable à un accord avec la Russie : il est abattu par la milice Mirotvorets (« Pacificateur »). Cette milice est associée au site web Mirotvorets qui liste les « ennemis de l’Ukraine », avec leurs données personnelles, leur adresse et numéros de téléphone, afin qu’ils 

; une pratique punissable dans de nombreux pays, mais . L’ONU et quelques pays européens en ont exigé la fermeture… refusée par la Rada. 

adjoint de la direction principale du SBU pour Kiev et sa région, assassiné le 10 mars, car trop favorable à un accord avec la Russie: il est abattu par la milice Mir otvorets( «Pacificateur»). Cette milice est associée au site web Mirotvorets qui liste les «ennemis de l’Ukraine», avec leurs données personnelles, leur adresse et numéros de téléphone, afin qu’ils puissent être harcelés, voire éliminés; une pratique punissable dans de nombreux pays, mais pas en Ukraine. L’ONU et quelques pays européens en ont exigé la fermeture…refusée par la Rada. 

Finalement, le prix sera élevé, mais Vladimir Poutine atteindra vraisemblablement les objectifs qu’il s’était fixés. Ses liens avec Pékin se sont solidifiés. La Chine émerge comme médiatrice du conflit, tandis que la Suisse fait son entrée dans la liste des ennemis de la Russie. Les Américains doivent demander du pétrole au Venezuela et à l'Iran pour se sortir de l’impasse énergétique dans laquelle ils se sont mis: Juan Guaido quitte définitivement la scène et les Etats-Unis doivent revenir piteusement sur les sanctions imposées à leurs ennemis.

Des ministres occidentaux qui cherchent à fair es’effondrer l’économie russe et faire en sorte que le peuple russe ensouffre, voire appellent à assassiner Poutine, montrent (même s’ils son tpartiellement revenus sur la forme de leurs propos, mais pas sur le fond!) que nos dirigeants ne valent pas mieux que ceux que nous détestons.Car, sanctionner des athlètes russes des jeux para-olympiques ou des artistes russes n’a strictement rien à voir avec une lutte contre Poutine.

Ainsi, nous reconnaissons donc que la Russie est une démocratie puisque nous considérons que le peuple russe est responsable de la guerre. Si ce n’est pas le cas, alors pourquoi cherchons-nous à punir toute une population pour la faute d’un seul?Rappelons que la punition collective est interdite par les Conventions de Genève…

La leçon à tirer de ce conflit est notre sens de l’humanité  à géométrie variable. Si nous tenions tellement à la paix et à l’Ukraine, pourquoi ne l’avons-nous pas plus encouragée à respecter les accords qu’elle avait signés et que les membres du Conseil de Sécurité avaient approuvés? 

L’intégrité de médias se mesure à leur volonté à travailler selon les termes de la Charte deMunich. Ils avaient réussi à propager la haine des Chinois lors de la crise de la Covid et leur message polarisé conduit aux mêmes effets contre les Russes. Le journalisme se dépouille de plus en plus du professionnalisme pour devenir militant…

Comme disait Goethe: «Plus grande est la lumière, plus noire est l’ombre». Plus les sanctions contre la Russie sont démesurées, plus les cas où nous n’avons rien fait mettent en évidence notre racisme et notre servilité. Pourquoi aucun politicien occidental n’a-t-il réagi aux frappes contre les populations civiles du Donbass durant huit ans?

Car finalement, qu’est-ce qui rend le conflit en Ukraine plus blâmable que la guerre en Irak, en Afghanistan ou en Libye? Quelles sanctions avons-nous adopté contre ceux qui ont délibérément menti devant la communauté internationale pour mener des guerres injustes, injustifiées, injustifiables et meurtrières? A-t-on cherché à «faire souffrir» le peuple américain qui nous avait menti (car c’est une démocratie!) avant la guerre en Irak? Avons-nous seulement adopté une seule sanction contre les pays, les entreprises ou les politiciens qui alimentent en armes le conflit du Yémen, considéré comme la «pire catastrophe humanitaire au monde»? Avons-nous sanctionné les pays de l’Union européenne qui pratiquent la torture la plus abjecte sur leur territoire au profit des États-Unis? 

Poser la question c’est y répondre… et la réponse n’est pas glorieuse.

                                                                         Jacques Baud

                                                         15 Mars 2022 

 


dimanche 13 mars 2022

"À tort ou à raison, Je me pose des questions" - par le Général Henri ROURE

 Ed2 a "À tort ou à raison, Je me pose des questions"

 Par Le Général (2s) Henri Roure - 


 Sur La crise ukrainienne -  Le 3 Mars 2020 (calameo.com)

> > À tort ou à raison je me pose des questions

> > Abasourdi par le déversement d’informations monochromes des chaînes grand-public courant après une surenchère d’images et de commentaires destructeurs de la plus élémentaire objectivité, j’ai pris quelques distances avec eux sur le sujet ukrainien. Le larmoiement dans un flot commun des journalistes et leur adhésion sans réflexion aux thèses de Biden et de ses commis ont fini par me lasser et m’amener à m’interroger et faire quelques analyses personnelles.

> > Il m’apparaît ainsi que l’action conduite aujourd’hui par la Russie est davantage une guerre indirecte et défensive face à l’OTAN, que contre l’Ukraine. L’Ukraine n’étant qu’un théâtre très visible d’opérations et de prétextes. Il s’agit de ce que nous pouvons nommer un coup d’arrêt à l’expansionnisme américano-otanien. De ce seul point de vue elle est donc justifiée pour Moscou. J’y reviendrai.

> > Auparavant je voudrais faire une remarque à mon sens essentielle  : la Russie appartient à l’Occident traditionnel. Il suffit de relire l’histoire de ces derniers siècles pour le vérifier. Nous autres Français sommes particulièrement bien placés pour le savoir. Elle a été pleinement impliquée dans tous les événements qui ont marqué l’Europe, toujours par le biais d’alliances avec les unes ou les autres nations du continent. Cette implication s’est arrêtée en 1917 avec la révolution bolchevique qui l’a séparée, principalement, de la France et du Royaume-Uni. Seule la période soviétique l’a isolée, ainsi que les pays de l’Europe de l’est, de l’Europe dite de l’ouest, sauf évidemment lors de la seconde guerre mondiale face à la puissance hitlérienne où la part russo-soviétique à la libération de l’Europe a été tout aussi déterminante que le débarquement en Normandie. Cette période de soixante-dix ans s’est heureusement terminée, mais a provoqué des bouleversements qui empêchent toujours la Russie de retrouver sa nature et redevenir pleinement une puissance européenne. Quand le général de Gaulle parlait d’une Europe de « l’Atlantique à l’Oural », il n’affirmait pas autre chose que l’appartenance de la Russie au monde européen. Or la période de l’utopie marxiste a permis aux États-Unis, pays extérieur au continent, d’asseoir leur domination militaire, politique et financière sur le monde dit libre. L’effondrement de l’URSS en 1991, regardé comme leur victoire dans la guerre froide, a développé chez les stratèges étatsuniens une ambition démesurée. Leur orgueil outrancier, leur excessive certitude de détenir la vérité, ou, pour utiliser un terme grec aujourd’hui à la mode, leur hubris, les a amenés à tout faire pour développer, une position hégémonique de plus en plus contestable et, d’ailleurs, contestée. 

> > Ils ont cru pouvoir agir à leur gré dans le monde, imposer leurs principes politiques et économiques en entrainant avec eux, pour une sorte de légitimation de leurs actions, les pays d’une Alliance Atlantique maintenue. Ce furent toutes sortes d’interventions hors de la zone de l’Alliance, qui se soldèrent par des pertes humaines, militaires et civiles, en nombre considérable, des destructions et des échecs; Irak, Syrie, Libye, Afghanistan…avec, à l’appui de leurs opérations, des mensonges éhontés sur les risques que faisaient courir leurs victimes. Ils provoquèrent la dislocation de sociétés et de pays comme la Yougoslavie et contribuèrent à l’affirmation de la menace du totalitarisme islamique. Toutefois la propagande de Washington, sans véritable possibilité de contestation, réussit toujours à minimiser les faits, voire à les présenter comme des réussites. Dans chacune de ces guerres, contre ses règles constitutives, l’OTAN a été impliquée.

> > Cette alliance, rappelons-le, avait été créée le 4 avril 1949 pour assurer la Défense de ses membres nord-américains et ouest-européens face à la volonté expansionniste soviétique puis face au Pacte de Varsovie, lui même constitué 6 ans plus tard, le 14 mai 1955. Cette menace et le Pacte de Varsovie disparus, l’OTAN n’avait strictement plus aucune raison d’exister. Cependant il s’est avéré, aux yeux des gouvernements successifs étatsuniens, que l’OTAN représentait un instrument fort commode pour maintenir sous tutelle les pays européens et agir, si nécessaire, hors des contraintes onusiennes et du plus élémentaire respect du Droit international. Sa survie aidait, avant tout, à maintenir l’illusion d’une Russie dangereuse héritière de l’URSS, l’empêchant ainsi de se rapprocher des autres États du continent et de rendre à l’Europe sa force et son rôle. Cette puissante désinformation appuyait le déploiement d’un arsenal considérable hors de toute logique simplement sécuritaire. Il s’agissait de vendre de l’armement, d’imposer des normes communes liant dans la durée les États partenaires, de s’assurer d’une puissance dominatrice et de maintenir les subordinations. 

> > Il est patent qu’une conjonction d’intérêts, une sorte de jumelage, existe désormais de manière étroite entre l’UE et l’OTAN. En conséquence nous découvrons, à l’occasion de la crise ukrainienne, un affichage ostentatoire de cette intimité de l’UE avec les États-Unis que nous pourrions retrouver aussi, plus subtilement, dans l’origine et le fonctionnement de cette organisation internationale. Il n’est donc pas étonnant que face à la Russie, une action unitaire décidée par Washington, relayée par ses protectorats européens, ait été pensée et mise en place. 

> > Dans l’affaire ukrainienne, cette mauvaise foi et cette prétention démesurée à juger et à vouloir gérer le monde, est particulièrement évidente pour qui s’abstrait des images et commentaires médiatiques. Si nous revenons sur l’histoire récente nous découvrons que le président russo-soviétique Gorbatchev avait reçu, en 1990, l’assurance que les pays de l’Europe de l’est, libérés de la tutelle de l’URSS, ne rallieraient pas l’OTAN. Nous savons ce qu’il est advenu de cette promesse…La Russie d’Europe est désormais presque totalement cernée par des pays incorporés à l’UE et à l’OTAN.

<< La dernière pièce de cet encerclement, le territoire majeur offrant un contact immédiat avec elle, l’Ukraine, devenait donc un enjeu stratégique. Elle apparaissait comme une émanation de la Russie historique et comme voisine immédiate de la nouvelle Russie. Elle en est une nation soeur et la guerre actuelle, malgré les affirmations nationalistes des dirigeants ukrainiens, peut être considérée davantage comme une guerre civile que comme un conflit inter-étatique, tant les imbrications culturelles, économiques et humaines sont grandes.

<< Les penseurs étatsuniens y voyaient un atout sérieux pour contenir la Russie en jouant sur cette proximité et cette interpénétration. Si nous faisons un bref aperçu de l’Ukraine depuis la dislocation de l’URSS et son indépendance, nous sommes amenés à constater qu’elle n’a pas réussi à faire son unité et s’est très vite trouvée en proie à la corruption et à des violences internes, ce qui a inévitablement paralysé son développement. Plusieurs fautes majeures ont été commises par ses différents gouvernements qui ont aggravé l’insécurité. La première a été de substituer, l’ukrainien à la langue russe, comme langue officielle du pays ce qui a intensifié la révolte du Donbas peuplé de Russes et mécontenté une part non négligeable du reste de la population.

<< Cette politique a légitimé la récupération de la Crimée, en 2014, par la Russie. Cette province était évidemment russe et n’avait été rattachée administrativement à l’Ukraine qu’en 1956 par Nikita Khrouthchev. Français comme Britanniques savent parfaitement que cette terre est russe s’ils veulent bien se souvenir de la guerre de Crimée (1854-1855) et du siège de Sébastopol, port d’attache de la Marine impériale russe qui menaçait alors la Méditerranée, ou encore du fait d’arme de la prise de la redoute de Malakoff. Époque où le déclin de l’empire ottoman avait aiguisé les appétits du Tsar…Face à une situation extrêmement délabrée, le gouvernement ukrainien a été obligé d’accepter de signer le 12 février 2015 les accords dits de Minsk II succédant à une première tentative. Ils consacraient la victoire de la Russie en actant la partition de l’Ukraine, la création d’un protectorat russe sur le Donbas partagé en deux « républiques » indépendantes, celle de Donetsk et celle de Lougansk et de fait la neutralisation du pays, ce que souhaitait la Russie.

<< Mais sous l’influence des États-Unis, en juin 2017, le parlement ukrainien adopta une loi stipulant que l’adhésion à l’OTAN était devenue un objectif stratégique de la politique étrangère et de sécurité du pays. L’amendement inscrivant cet objectif dans la constitution ukrainienne entra en vigueur en 2019. La mise en œuvre de l’accord Minsk II, qui était en sommeil durant la présidence ukrainienne de Petro Porochenko, fut relancée en décembre 2019, lors d’une rencontre dite au format Normandie (1) entre Volodymyr Zelensky, élu président de l’Ukraine en avril 2019, et les chefs d’États et de gouvernement allemand, français et russe. Mais en septembre 2020, Volodymyr Zelensky approuva la nouvelle stratégie de sécurité nationale de l’Ukraine prévoyant le développement du partenariat spécifique OTAN-Ukraine en vue de l’adhésion du pays à l’Organisation. Cette adhésion entrainant, de facto, en perspective, l’adhésion à l’UE… Si cette décision avait été suivie d’effet, l’Ukraine devenue membre de l’OTAN aurait accueilli sur son sol des unités occidentales à la frontière même de la Russie. Ce qui pour Moscou s’avérait, évidemment, inacceptable, tant l’OTAN n’a cessé de prouver son évolution en alliance à vocation désormais offensive au service des intérêts étatsuniens. L’Ukraine aurait été protégée par l’article 5 du traité constitutif de l’Alliance qui affirme qu’une attaque contre un pays membre équivaut à une attaque contre l’Alliance dans son ensemble. Dès lors la Russie et le président Poutine ne disposaient que d’un délai réduit pour agir afin d’éloigner cette menace, d’autant plus que la situation intérieure en Ukraine ne cessait de se dégrader.

> > La Russie avait donc plusieurs raisons d’agir. Elle avait pourtant envoyé des signes sur le retour de sa puissance et sur sa volonté de se protéger et de jouer à nouveau un rôle indépendant puisque « l’Occident » n’avait pas voulu d’elle. Elle avait montré son efficacité en Syrie en raffermissant le régime de Bachar el Assad; elle avait soutenu l’Iran. Et face à nous, Français, elle avait envoyé sa milice para-militaire Wagner, en RCA et au Mali. Ne pouvant se manifester contre les Anglo-saxons, trop solidaires et réactifs, hormis par le rapprochement avec la Chine, elle choisit donc de se montrer dans notre zone d’action traditionnelle. Il s’agissait, sans doute, d’un appel au gouvernement français à plus de circonspection dans ses relations avec elle. Mais la suffisance ou l’incompétence ou encore le tropisme européo-otanien exacerbé des dirigeants actuels, les ont rendus sourds et aveugles à ce fort signal.

<< Que va t-il se passer? Je n’en sais rien, pas plus d’ailleurs que quiconque se penche sur la question…La guerre évidemment s’arrêtera un jour. Il y aura eu des morts et des destructions, c’est certain. Mais sans doute en bien moindre importance que sous les bombardements américains, français et britanniques au Moyen-Orient. Je ne peux faire que des suppositions, celles qui me paraissent les plus vraisemblables…ou les plus souhaitables! 

> > Les sanctions économiques n’auront aucun impact sur la suite militaire et politique de l’opération en cours. D’une part la Russie a prouvé dans le passé la forte capacité de résilience de son peuple et, d’autre part, ces sanctions atteignent aussi, par ricochet, les économies de ceux qui les ont décidées notoirement celles de l’UE. Or nous savons combien la finance, dirigée par les Anglo-saxons, est sensible à tout ce qu’elle ne peut contrôler. Gaz, pétrole, matières premières, blé… venus de Russie sont nécessaires, directement ou indirectement, aux économies.

<< Certes, avec le temps nous pourrions nous en passer, en revenant à un système plus protectionniste, mais le monde d’aujourd’hui fonctionne encore dans l’immédiateté et l’interdépendance. À moins que cette crise soit vécue comme une véritable leçon des risques que cette approche mondialisée fait courir et qu’une véritable évolution ne s’ensuive. Après l’expérience désastreuse de la Covid 19 qui mit en exergue les tares du système, il serait possible qu’un prudent changement des relations internationales se mette en place. Le constat des défaites de l’OTAN, de ses provocations et de son inefficacité dans cette crise, pourraient mener à une prise de conscience après la très provisoire illusion d’une unité. Elle pourrait conduire à l’idée d’une alliance militaire européenne et, à terme, à un rapprochement voire une extension de cette future alliance avec la Russie aux ambitions stabilisées par la reconnaissance de la réintégration de la Crimée à son territoire et des républiques du Donbas. Quant à l’Ukraine, elle pourrait, alors, avec la Russie, participer à cette nouvelle approche de la dimension européenne. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. 

<< L’OTAN aura perdu, mais certains continueront à y croire et à l’encenser. Il faudra donc que la France et les principales nations européennes investissent dans leur défense, pour peser davantage dans la sécurité du monde, car, depuis la nuit des temps, à la paix succède toujours une guerre, souvent là où l’on ne s’y attend pas.


> > Henri ROURE

> > (1)L’expression provient de la première réunion entre la France, l’Allemagne, l’Ukraine et la Russie qui eut lieu le 6 juin 2014. Elle est due à une journaliste américaine.


> > [ 22 03 03 - À tort ou à raison, je me pose des questions.

Analyse historique sur l'affaire ukrainienne par DENECE et BONNET

L’invasion de l’Ukraine par la Russie suscite une telle émotion en Occident qu’elle empêche toute analyse objective et raisonnée de la situation, notamment la compréhension des causes profondes de l’action condamnable de Moscou, mais aussi la part de responsabilité qui revient aux Occidentaux et aux autorités ukrainiennes ; Or, seule la prise en compte des unes et des autres pourrait permettre de parvenir à une sortie de crise.


Depuis le 24 février dernier, et un peu plus de vingt ans après la guerre de Yougoslavie, activement soutenue par l’OTAN en dehors de sa sphère géographique d’intervention, la guerre s’est réinvitée sur le sol européen et à nouveau dans sa partie slave. 

Il convient de condamner clairement l’opération militaire qui, d’initiative russe, vise un Etat souverain, l’Ukraine, de nous montrer solidaires de sa population et de manifester concrètement notre solidarité avec les victimes et les personnes en détresse, quelles qu’elles soient. 

Ceci posé sans restriction, l’honnêteté commande d’ouvrir le dossier complet de cette confrontation et de ne pas dénoncer unilatéralement des attitudes – et celle de Moscou est la plus condamnable - sans faire un retour sur les origines d’un conflit qui aurait pu et dû être évité. 

La situation présente inacceptable de l’Ukraine résulte largement de l’impéritie de ses propres dirigeants depuis 2003 et de celle des dirigeants des pays occidentaux, européens et américains. Si l’intervention décidée par le président Poutine est juridiquement et humainement inadmissible, elle aurait pu ne pas se produire si nous n’en avions pas ignoré les signes annonciateurs et si nous avions prêté une oreille plus attentive aux avertissements venus de Moscou. Car la décision russe ne relève pas de l’irrationnel et n’est pas un acte arbitraire et gratuit. Elle procède d’un enchaînement de faits sur lesquels il est impératif de revenir, ne serait-ce que pour comprendre que, comme le souligne judicieusement Hubert Védrine, ancien chef de notre diplomatie, « le Poutine de 2022 est en grande partie la création des Occidentaux ».

Certes, pour aussi longtemps que les armes ne laisseront pas la place à la diplomatie – le célèbre cedant arma togae – l’émotion inspire nos pensées et nos actes et nous détourne d’une évaluation objective de la tragédie. Pourtant rien n’est plus pressant que d’en évaluer objectivement les causes et sortir de l’hémiplégie intellectuelle qui caractérise dirigeants occidentaux, experts et journalistes. Ce n’est pas en disqualifiant systématiquement les arguments de Moscou – dont certains sont recevables – que nous ferons avancer les propositions les plus raisonnables et, d’abord, faire en sorte que les canons (russes) se taisent.

Tentons de rappeler des faits : 


     1. Trois décennies de mépris et d’humiliations 

Un préalable essentiel doit être rappelé : les Russes considèrent qu’ils n’ont pas perdu la guerre froide ni militairement (leur armée est une des plus redoutables au monde) ni technologiquement (ils sont une puissance spatiale qui collabore avec les Occidentaux) ni en matière de renseignement (comme nous, ils peuvent voir une brouette dans votre jardin et comme la NSA, madame Merkel dans sa salle de bain). L’URSS s’est désintégrée et le système communiste a implosé. Mais la Russie demeure et ses citoyens comme ses dirigeants ne se sont jamais considérés comme des vaincus, moins encore depuis que Vladimir Poutine leur a rendu leur fierté. 

En regard, l’issue apparente de la guerre a conforté les Etats-Unis dans leur appétit de domination, dans leur messianisme et a fortement encouragé leur hubris impérial. Partant du constat qu’ils sont la première puissance mondiale, Washington a tout fait pour poursuivre l’affaiblissement de la Russie, l’exclure du jeu international, comme en Irak, en Libye, en Syrie, en Afghanistan, démoli les régimes arabes qui contenaient le fondamentalisme religieux et avaient le tort d’entretenir de bonnes relations avec Moscou. Quitte à être débordés par leurs propres créatures, car c’est bien des initiatives de la CIA que sont nés Al-Qaida et le messianisme islamique. De même, ils ont interdit aux Européens de construire un système de sécurité intégrant la Russie et maintenu en vie l’OTAN, désormais dédiée au soutien des entreprises américaines. 

Pourtant, la fin de la Guerre froide avait traduit, de la part de Moscou, une sincère volonté d’ouverture et de coopération lors des négociations qui ont consacré la désintégration de l’URSS : Mikhail Gorbatchev a accepté de rapatrier ses têtes nucléaires et de démanteler sur place les missiles stationnés hors de Russie contre la promesse du maintien de l’OTAN dans sa configuration présente et une aide occidentale à la reconstruction de l’économie russe. Il a même été envisagé, y compris par les Américains, de supprimer l’OTAN rendue inutile par la disparition du Pacte de Varsovie. Nous avons en France un grand témoin des promesses occidentales, Roland Dumas qui s’en est expliqué en 2018 dans une interview très claire et étayée par des documents. 

Sur cette ligne de coopération, Boris Eltsine a répondu favorablement aux demandes occidentales du contrôle progressif des armements conventionnels puis nucléaires et développé de nombreuses coopérations avec l’Europe, dans les domaines militaire, policier, économique et technologique. Rappelons également qu’en 2001, après que les Etats-Unis aient été frappés sur leur sol par Al-Qaïda, enfant de la CIA, Moscou a soutenu les USA pour le lancement de leurs opérations en Afghanistan, allant jusqu’à mettre à leur disposition plusieurs bases aériennes. 

En regard et dépit des engagements pris par les Américains, la parole n’a pas été tenue : l’élargissement de l’OTAN a commencé et s’est poursuivi méthodiquement alors même, rappelons-le, que sa raison d’être avait disparu avec la fin de l’URSS et du Pacte de Varsovie, aucune aide financière ou économique n’est venue de l’Ouest. En dépit de soubresauts d’orgueil comme la tentative de coup d’État de 1991, la ligne de la soumission initiée par Boris Eltsine été maintenue. Mais la disparition complète du parti communiste a été stoppée et une tendance lourde à une résurgence du nationalisme s’est progressivement affirmée. 

La venue aux affaires de Vladimir Poutine a changé la donne. Il a compris l’aspiration populaire à une résurrection de la force, remis en ordre ses armées et mis en œuvre un ambitieux programme de modernisation de ses moyens militaires. Des signaux ont été envoyés aux Occidentaux, notamment aux Américains, sur la permanence de la force de frappe sous-marine et les parades militaires ont repris sur la place Rouge. Dans le même temps, la mise en valeur des ressources gazières a commencé avec l’exportation du précieux combustible organisée sur la base d’une coopération renforcée avec l’Europe centrale et, notamment, l’Allemagne dont le point culminant a été le recrutement de l’ancien chancelier allemands Gerhard Schröder à la tête d’une branche de Gazprom, le gazoduc Northstream. 

S’agissant des relations avec l’Ukraine, dont a relation avec l’URSS avait été compliquée durant la guerre par la création d’un Etat indépendant mais allié de l’Allemagne nazie, un premier radissement est intervenu en 2002 quand le président ukrainien Leonid Koutchma a annoncé l’intention de son pays d’adhérer à l’OTAN. Il a alors multiplié les signes d’allégeance envers les Américains, oublieux de leur promesse de 1990, proposant, par exemple la location de la base de Sébastopol et une coopération avec la CIA pour infiltrer la Russie. 

Face à ce qu’il ne pouvait pas ne pas considérer comme une menace, Vladimir Poutine, nouveau maître de la Russie, choisi, rappelons-le, par Boris Eltsine, lançait un premier avertissement en 2005, dans une interview accordée à Christian Malard (sur France 3) : « En cas d’intégration à l’OTAN, l’Ukraine pourrait avoir des problèmes, je le dis franchement ». Ce que corrobore et explique Hélène Carrère d’Encausse, dix-huit ans plus tard, quand elle déclare que « Pour les Russes, pas seulement pour Poutine, l’Ukraine, c’est la Russie, qu’on le veuille ou non »

Deux ans plus tard, en 2007, devant la fin de non-recevoir opposée systématiquement aux demandes russes de garanties de sécurité, soit l’arrêt de l’expansion de l’OTAN vers l’est, le retrait sur les positions de 1997 et le retrait des armes offensives du voisinage immédiat de la Russie, Vladimir Poutine intervenait encore devant la Conférence sur la sécurité de Munich sans que son avertissement ne suscite aucune réaction. Il se posait en protecteur des minorités russophones voire russes.

En août 2008, la Russie intervenait militairement en Georgie à la demande des russophones d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie – régions sécessionnistes géorgiennes indépendantes de facto de Tbilissi depuis le début des années 1990 – qui s’estimaient victimes – à juste titre - d’une offensive déclenchée par le président géorgien Saakachvili. L’armée russe détruisait la plus grande partie des moyens militaires géorgiens et reconnaissait l’indépendance des régions sécessionnistes. 

En 2011, à l’occasion des « révolutions arabes » soutenues par l’Occident – qui ont largement déstabilisé l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient – Moscou, qui s’était abstenu lors du vote de la résolution 1973 établissant une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye sous le prétexte de protéger la population civile, ne pouvait que constater que sa neutralité n’était ni comprise ni récompensée puisque les Occidentaux aidés des Qataris renversaient le régime de Mouammar Kadhafi et l’assassinaient ignominieusement.

En 2014 intervenait la révolution ukrainienne qui voyait le mouvement Maïdan largement encadré par des groupes néo-nazis locaux ( Pravyï Sektor, bataillon Azov... ) et soutenu par les Etats-Unis en la personne de leur ambassadrice Victoria Nulland, renverser le gouvernement démocratiquement élu de Ianoukovitch alors qu’il était – ceci expliquant cela - sur le point de signer un accord avec Moscou. Devant cette violation du droit et le ciblage délibéré des populations russophones de l’est de l’Ukraine ayant largement voté pour Iakounovitch, la Russie s’emparait de la Crimée, presqu’entièrement peuplée de russophones favorables à leur retour au sein de la mère-patrie. En riposte, les Occidentaux décrètaient des sanctions économiques toujours en vigueur. 

La même année – 2014 – Washington exerçait de fortes pressions sur Paris afin d’annuler la vente de deux navires amphibies Mistral à la marine russe. François Hollande cédait aux injonctions américaines et rompait le contrat signé. Cette reculade commerciale marquait pour notre pays le début de sa perte de crédit aux yeux de Moscou, d’autant plus lamentable que la Russie récupérait son argent ...et les plans des navires. 

En 2015, à la demande de Bachar El-Assad, la Russie intervenait en Syrie et renversait le cours du conflit en frappant durement les diverses formations islamistes filiales d’Al Qaïda ou de Daech...dont certaines soutenues par l’Occident pour renverser le régime syrien et mettre à mal les chrétiens d’Orient. La Russie qui sauvait les minorités chrétiennes de l’extermination, réussissait un coup magistral : elle signait son grand retour sur la scène internationale en mettant la main sur le port de Lattaquié et elle bloquait le gazoduc Qatar-Turquie en représailles des interdits américains sur le Southstream qui devait déboucher en Bulgarie. 

Année après année, le ressentiment russe a ainsi refait surface. Michel Brenner, universitaire américain, le souligne dans un article du 24 février 2022 (« Something happened »  ) : « les insultes en paroles et en actes n’ont cessé de les (les Russes ) frapper depuis 2014 pour atteindre un crescendo à partir de mars 2021. Ils ( les Américains ) savent très bien que l’objectif est de dénaturer la Russie en tant que puissance politique et diplomatique en Europe et au-delà. L’Occident veut la neutraliser et la marginaliser afin que les Etats-Unis puissent rester maîtres de l’Europe et se préparer à une lutte titanesque avec la Chine pour la suprématie mondiale. Un accès sans entraves aux richesses en ressources naturelles de la Russie est un bonus »

Depuis l’arrivée au pouvoir de Poutine, Moscou s’est attaché à préparer, lentement mais sûrement, sa réaction. Indéniablement, cette remontée en puissance de la Russie dérange les Américains qui ont décidé de passer à l’action. Toujours pour Michaël Brenner « l’opération antirusse en Ukraine a commencé en mars 2021 avec le renforcement, encouragé par Washington, des forces militaires ukrainiennes le long de la ligne du Donbass, la livraison de grandes quantités d’armes, dont des missiles antichar Javelin, la reprise des discussions sur de lourdes sanctions économiques »

On connaît la suite.


     2. Les responsabilités ukrainiennes

Comme nous l’avons évoqué plus haut, depuis l’annonce de 2002, les dirigeants ukrainiens, à l’exception de Ianoukovitch, ont donné des gages aux Américains afin d’obtenir, comme une récompense, leur entrée dans l’OTAN. 

Un retour en arrière de trente ans nos rappelle que, lors de son indépendance, l’Ukraine réunissait toutes les conditions d’une économie florissante : d’excellentes terres – le tchernoziom –, une base industrielle solide, une main d’oeuvre qualifiée. Pourtant il n’en a rien, été en raison de la corruption généralisée des milieux d’affaires et politiques, comme en Russie d’ailleurs. Tels les oligarques russes, leurs homologues ukrainiens ont détourné les ressources du pays, délabré l’économie et appauvri la population. De nombreux Ukrainiens ont émigré et la population est tombée de 52 millions d’habitants en 1991 à 48,2 en 2002, 45,7 en 2011 et 43,5 en 2022. Une perte démographique de 8,5 millions en vingt ans. 

Il importe également de rappeler que depuis la fin de l’URSS, la Russie accordait à l’Ukraine des prêts bonifiés et lui livrait du gaz, Kiev percevant, par ailleurs, des redevances pour le passage sur son territoire de plusieurs gazoducs russes desservant l’Europe. Ce qui n’empêcha pas des « défauts de paiement » à l’égard de la Russie productrice et le déclenchement de mesures de rétorsion de la part de celle-ci .

Ce sont les évènements de 2014 qui ont provoqué la rupture entre les deux pays. Le nouveau régime ukrainien a voulu « mater » les populations russophones de l’est, en leur interdisant l’usage de la langue russe. Un affrontement armé s’en est ensuivi avec, comme corollaire, un séparatisme de fait. Alors que les accords de Minsk la prévoyaient, aucune négociation ne s’est ouverte et le conflit qui s’est installé a déjà fait plus de 15 000 morts. 

En février 2015, un accord en 13 points est intervenu à Minsk entre l’Ukraine, la Russie, l’Allemagne et la France pour mettre un terme au conflit armé dans le Donbass et le Donetz. Force est de constater que Kiev est revenu sur sa signature et refuse de les appliquer, sans être condamné ni désavoué. Au contraire, l’Ukraine a continué de bombarder les zones contrôlées par les séparatistes.

La volonté d’en découdre et d’en finir avec les républiques sécessionnistes a été entretenue par des groupes néo-nazis dont les Occidentaux persistent à minimiser voire nier l’importance, comme l’explique l’écrivain serbe Slobodan Despot : « Le réveil du nazisme en Ukraine est ignoré en bloc par l’Occident, comme il l’a été en Croatie dans les années 1990. On traite cela comme un phénomène marginal, sans impact sur la politique du pays ou comme un alibi de la propagande russe. En Ukraine, il infiltre la « résistance du peuple ukrainien » dans les médias occidentaux. Ainsi on peut voir un leader du mouvement extrémiste Secteur Droit interviewé par Fox News au titre de « brave militant ukrainien » alors qu’il est accusé de meurtres de civils dans le massacre d’Odessa en 2014 »

Faire de ce pays un modèle de démocratie par opposition à la Russie poutinienne relève de la fiction. Kiev a largement contribué à la dégradation de la situation sur ses marches orientales et le président Volodymyr Zelenski, triomphalement élu en 2019 avec les voix des russophones sur la promesse de faire la paix en Ukraine n’a rien fait. 

Rappelons aussi que l’Ukraine a soutenu l’Azerbaïdjan d’Aliev, fils d’un hiérarque du KGB, dans la guerre que ce pays a déclenché contre les Arméniens du Haut-Karabak, conflit au cours duquel les Azéris firent appel à plus de 2 000 djihadistes syriens et qui se caractérisa par de nombreuses exactions. Après la victoire de Bakou – obtenue entre autres grâce aux armements livrés par Kiev - toutes les villes d’Ukraine ont été pavoisées aux couleurs de l’Azerbaïdjan.


     3. Partialité et mauvaise foi des Américains

Si l’attaque de l’Ukraine contrevient indéniablement aux règles du droit international, et doit être fermement condamnée, que dire des Etats-Unis si ce n’est qu’ils sont mal placés pour donner des leçons de morale politique: outre les agissements de la CIA, de la NSA, et de toutes les agences d’intelligence américaines ou satellites, outre leur refus de ratifier la Cour internationale de Justice, outre leur refus, imposé à leurs alliés, d’accepter la traduction de leurs ressortissants devant des juridictions autres qu’américaines, la liste est longue et sanglante de leurs interventions armées impunies: le Viet Nam – autour de 4 millions de morts sans compter les blessés et les victimes de l’agent orange, la Grenade, la Somalie, le Panama, l’Irak, l’Afghanistan, la Serbie, et de leurs concours à des dictateurs avérés : Pinochet, Videla, Somoza, Stroessner. Les donneurs de leçon ne sont jamais loin des « malfaisants » comme l’aurait dit Audiard.

L’OTAN sous contrôle américain a joué un rôle majeur dans le viol délibéré de la charte de l’ONU et des principes premiers du droit des gens que constitue la création du Kosovo, et sa reconnaissance comme un Etat indépendant, alors qu’il s’agit d’une province serbe et du berceau historique de la Serbie. 

Plus gravement, parce que c’est le fond du problème, l’engagement pris à la conférence de Moscou de mettre fin à la mission initiale de l’OTAN et d’engager le désarmement est à l’origine du conflit actuel. aujourd’hui dénié. C’est une vérité énoncée clairement par un des derniers participants, côté français, Roland Dumas en 2018 : le ministre français rappelle que l’idée était alors de mettre fin à l’OTAN. Roland Dumas est formel sur ce point qui insiste sur la promesse de James Baker à Mikhail Gorbatchev ( faite en 1990 ) que l’OTAN n’avancerait pas « d’un pouce vers l’est, engagement » renouvelé en 1991. Les preuves de ces affirmations françaises sont aujourd’hui documentées ( Der Spiegel du 18 février 2022 ) 

Par ailleurs, depuis le XIXème siècle, les Etats-Unis se sont arrogés un espace d’influence qui comprend les deux Amériques. Le monde entier reconnaît implicitement cette prétention exorbitante du droit international. Cela s’appelle même la doctrine de Monroë.

Le même droit est évidemment dénié à la Russie après la chute du mur de Berlin. 

S’agissant du droit à la sécurité, dont les mêmes Etats-Unis se prévalent quand ils interviennent en Afghanistan, en Irak, en Syrie, au Yémen, en Libye, ou contre le terrorisme international, il est purement et simplement refusé à la Russie qui n’est aidé de personne dans sa propre lutte contre le terrorisme tchétchène. 


     4. Mensonges généralisés

Dans cette crise, Vladimir Poutine et son ministre des Affaires étrangères Serguei Lavrov sont accusés, à juste titre, d’avoir menti aux Occidentaux et méconnu leur capacité à vérifier leurs assertions, en demandant l’ouverture de négociations tout en préparant les opérations militaires. L’offensive a été cachée derrière l’organisation de manœuvres qui ont permis l’acheminement de troupes en toute quiétude le long de la frontière avec l’Ukraine. Mais ont-ils été les seuls à recourir à la duplicité ?

En dépit des preuves du mensonge des Américains concernant la non-extension de l’OTAN, aujourd’hui clairement documentées, le secrétaire général de l’OTAN, le Norvégien Jens Stoltenberg, a affirmé qu’il n’existait aucune trace d’un tel engagement et a déclaré que Moscou avait fermé la porte à une solution politique, ce qui est pour le moins inexact. 

Surtout, rappelons qu’en 2003, Colin Powell, secrétaire d’Etat, et George Tenet, directeur de la CIA, ont éffrontement menti devant l’ONU et les caméras du monde entier, avançant des arguments construits de toutes pièces pour justifier leur invasion illégale de l’Irak.


     5. Le devoir de mémoire


L’Union Soviétique a apporté une contribution décisive à la paix quand elle a résisté puis vaincu la plus formidable armée du monde. Les 28 millions de morts dont elle a payé cette victoire ne comptent pour rien au regard des moins de 300 000 Américains tombés au combat. C’est toute l’injustice d’une mémoire à éclipses et à trous qui nous conduit à l’ingratitude et, plus gravement, à la faute politique. 

Les Russes ne le comprennent pas.

D’autant moins que, rappelons-le, Roland Dumas nous a livré son témoignage et expliqué comment l’existence même de l’OTAN a été mise en cause en 1990 et comment les participants à la conférence de Moscou– François Mitterrand et Roland Dumas côté français – avaient essayé d’engager le processus du désarmement – le conventionnel puis le nucléaire – mais s’étaient heurtés à l’intransigeance américaine. 

On ne peut pas faire comme si ces promesses n’avaient pas été faites puis reniées par le secrétaire général de l’OTAN soucieux d’arrondir « sa » sphère d’intervention aux territoires anciennement couverts par le Pacte de Varsovie. 

C’est pourtant la clé de la sortie de crise. 


     6. L’hystérie médiatique

Nous voici revenus aux temps de la propagande telle que nous l’avons subie en des temps où nous avions perdu jusqu’à l’espérance. Que cette propagande nous vienne de Kiev, c’est de bonne guerre. Qu’elle émane des Etats-Unis, premiers fauteurs de guerre contemporains, cela devient plus problématique. Qu’elle soit alimentée sur nos chaînes publiques, par nos fonds et notre crédulité, c’est juste intolérable. Les politiques, de leur côté, font assaut d’outrances, de Bruno Le Maire qui veut voir mourir de faim des dizaines de millions de Russes à Grégory Doucet, maire de Lyon qui ne doit pas se souvenir d’Edouard Herriot, premier homme politique à s’être rendu en URSS, et invente des déclarations que Poutine n’a jamais faites. Un magazine qui n’a jamais brillé par la pertinence de ses commentaires fait de M. Zelinsky un « héros de la liberté » (sic) : le ridicule qui ne tue plus pourrait quand même l’achever.

Il se trouve heureusement des politiques et des journalistes qui savent raison garder : il faut les écouter et prendre en compte tous les points de vue, toutes les déclarations. 

Nous préférons, quant à nous, la judicieuse remarque d’Alexandre Del Valle « Par sa folle politique d’extension de l’OTAN vers l’est, l’Amérique est parvenue à faire de l’Europe le théâtre potentiel d’une bataille nucléaire de l’avant. Nous préférons nous référer aux deux tomes d’un ouvrage monumental écrit par le général Pierre-Marie Gallois dans les années 90 sous le titre générique du Sang du pétrole. Ce géostratège qui n’est hélas ! connu que des initiés y dissèque la politique américaine et nous donne les clés de notre propre avenir, ne serait-ce qu’en nous dissuadant de suivre aveuglément les dirigeants d’un autre pays, d’un autre continent, d’une autre philosophie. Nous pouvons encore relire ce bon Monsieur de Tocqueville et sa Démocratie en Amérique.

Certes l’offensive de l’armée russe en Ukraine met à mal nos principes et notre conscience. Pour les premiers, il faut les rappeler, les marteler, mettre notre politique en uniformité. Pour la seconde, elle ne peut se satisfaire que d’un regard lucide sur les évènements qui ont précédé la crise et de leur traitement pacifique.

Trente ans après la Seconde Guerre mondiale, l’Amérique, la France, la Grande-Bretagne et leur ancienne ennemie commune l’Allemagne étaient réconciliées et appartenaient à des organisations communes. Pourquoi n’avons-nous pas été capables d’agir de même avec la Russie en dépit de sa main tendue ? Tout le problème vient de là. Il eût été simple de décréter ou, à tout le moins, de suspendre l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN tout en garantissant sa sécurité et ses frontières. L’application des accords de Minsk y aurait beaucoup aidé. Kiev s’y est refusé. 

Cette crise nous renvoie à la prise en considération des données de la géopolitique qui nous rappelle qu’aucun Etat ne peut assurer sa sécurité au détriment de celle des autres, surtout quand l’un d’eux est surpuissant, et que les alliés sur lesquels il compte se dérobent. Lorsque l’on néglige ces principes et que l’on joue avec le feu, on finit immanquablement par se brûler : c’est ce que l’Ukraine a fait. 

Trente après la fin de la Guerre froide, nous assistons au retour de la puissance russe. Bafoué et trompé pendant trois décennies, Moscou a reconstitué sa force militaire et n’est plus prêt à des concessions. C’est un peu la répétition de la situation d’après la Première Guerre mondiale quand les sanctions et réparations imposées à l’Allemagne firent naître un ressentiment qui conduisit à la venue au pouvoir d’Hitler.

D’autres leçons s’imposent :

Le désarmement et les dividendes de la paix ont été des illusions car l’usage de la force restera une constante des relations internationales et nos pays doivent s’y préparer. Or, à l’exception de la France, et dans une moindre mesure de la Grande-Bretagne, les pays européens ont démissionné en la matière et confié cette tâche aux Américains qui ne prennent en considération que leurs intérêts. 

L’Europe reste politiquement insignifiante : l’addition des impuissances ne fait pas une puissance et nous sommes incapables d’infléchir, si peu que ce soit, la politique impériale américaine. De plus, elle est devenue hétérogène depuis son élargissement à l’est, voulu par les Etats-Unis : le ressentiment des pays de l’ex-pacte de Varsovie à l’encontre de la Russie influe très négativement sur les positions qu’adopte l’Union européenne

Or, les Américains ne sont pas fiables : après avoir poussé les Ukraniens à défier Moscou et à laisser de côté les accords de Minsk où ils ne sont pas partie, ils les lâchent au moment critique, quittent la table et nous laissent avec la note à régler, comme ils l’ont fait en 1991 avec les Kurdes irakiens et en 2021 avec les Afghans. 

Mais comme le disait Kipling, ceci est une autre histoire.


Yves Bonnet et Eric Denécé