lundi 17 novembre 2014

Reconnaissance du génocide arménien, point de vue d'une psychanalyste - Hélène Piralian

Reconnaissance du génocide arménien, point de vue d'une psychanalyste - Hélène Piralian




  Point de vue de la Diaspora
Hélène Piralian

 
Hélène Piralian
Si l’on veut comprendre la nécessité impérative de la reconnaissance du génocide des Arméniens, malgré le temps qui nous en sépare et qui semble l’éloigner, il faut prendre en compte ses spécificités et les effets psychiques qui en découlent. Et ceci, aussi bien pour les descendants des Arméniens que des Turcs dont les destins sont liés.

Si la principale caractéristique du projet génocidaire est celle de vouloir, au-delà du meurtre des membres d’un groupe, de faire disparaître le groupe lui-même en faisant disparaître tous ses membres — non seulement du présent mais aussi du passé donc du futur — cela dit clairement que ce projet a pour objectif le meurtre, et au-delà du meurtre des vivants, de leurs descendants. C’est cela que son déni maintient actif au présent et c’est aussi pourquoi il est imprescriptible.
Or, si le destin d’un disparu est tragique puisqu’il ne peut être, pour ses proches, ni vivant ni mort et que son deuil reste ainsi suspendu, plus encore est celui du disparu dont la disparition est programmée et organisée et s’accompagne, au-delà du déni, de l’effacement de cette disparition, c’est-à-dire de l’existence même du disparu comme dans un génocide. C’est alors que ce disparu devient plus qu'un disparu, un « n'ayant jamais existé »[1], ce qui prive ses descendants non seulement de son deuil mais aussi d’antécédence puisque « l’ayant existé » même du disparu est dénié.
D’où sans doute l’obsession, l’acharnement des rescapés à vouloir témoigner et la hantise de la mort du dernier témoin vivant qui signifierait alors le risque de la disparition, de la chute dans le néant de tout le groupe ; comme si tant que quelqu’un pouvait encore témoigner de cette volonté d’effacement elle était tenue en échec.
Face à cela, il semblerait qu’il ne resterait plus aux survivants pour retenir hors du néant et empêcher que ne disparaissent définitivement ces disparus que d’offrir leurs corps comme sépultures à ceux que, dès lors, tout concourt à exclure de l’ordre humain. Quant aux héritiers de ces survivants ils seraient doublement pris dans cette impossibilité de vie propre puisqu’ils se devraient d’être fidèles, non seulement aux disparus mais aussi à ces survivants qui les ont précédés et qui furent les premiers porteurs de ce deuil impossible. Se met ainsi en marche une destruction génocidaire qui, si rien ne vient l’arrêter, se poursuit de génération en génération. Il s’agirait alors ici plutôt que d’une transmission, d’un transfert à la génération suivante d’une impossible transmission ou de celle de son échec.
C’est pourquoi je poserai la question de la transmission ainsi : comment restaurer, après un génocide, une transmission qui permette une vie autre que la survie aux survivants et à leurs héritiers, autre que celle consistant à présentifier les disparus pour les empêcher de disparaître, en faisant corps avec eux et en incarnant leur douleur ?
Car maintenir au présent la catastrophe, l’incarner, est une manière de se donner en preuve de ce qu’elle a bien eu lieu, mais rend, en contrepartie, pour cet héritier-là, toute vie propre, toute sortie du lieu du meurtre génocidaire et de la douleur qui l’accompagne impossible voire interdite. Puisque ne pas ou ne plus tenir en visibilité la disparition rendrait ce survivant ou cet héritier complice de la disparition même.
D’où cette question : comment sortir de ce lieu qui n’est que celui de la survivance et où la vie n’est vécue que pour maintenir en visibilité le meurtre d’un autre ?
Question qui pourrait aussi être reformulée ainsi : comment les survivants et leurs héritiers peuvent-ils sortir les disparus « génocidés » hors du néant, les réinscrire dans leur statut d’ayant été vivants pour ensuite les inscrire comme des ancêtres morts, c’est-à-dire les réinscrire dans une transmission générationnelle, sans les abandonner au néant ?
Il faut, en premier lieu, pour cela que les survivants et leurs héritiers puissent penser que sortir du génocidaire n’est ni une trahison ni un abandon. C’est pour cela qu’il est impératif que l’existence du génocide, son « ayant eu lieu », soit reconnue et inscrite dans l’histoire de la Turquie. C’est là que la demande de reconnaissance par les gouvernements tiers prend tout son sens. Tout aussi importante est la pénalisation de son déni puisque celui-ci maintient actif le meurtre génocidaire sur les descendants actuels de ce génocide en rendant impossible toute sépulture réelle ou symbolique. Absence qui entraîne la nécessité pour ces survivants et leurs héritiers d’incarner au présent en même temps que les disparus, le génocide lui-même.
Un autre point me paraît important comme étape du deuil c’est celui de la réincarnation, de la ré-individualisation des disparus, lesquels ne seraient plus dilués dans une masse anonyme mais redevenus des sujets singuliers ; c’est-à-dire après qu’on ait restitué à chacun d’eux son individualité, autrement dit les spécificités qui constituaient son identité dans l’avant de sa disparition.[2]
Ainsi et encore une fois, tant que les disparus, les siens, forment masse avec tous les autres disparus inconnus, les identifications des survivants ne peuvent se faire qu’à un disparu abstrait et impersonnel en même temps qu’à un corps incorporé de douleur indépassable et non guérissable, dirons-nous.
Dès lors, la subjectivation du survivant ne peut que rester en suspens, prise dans les raies de la mort et de la douleur de ce corps devenu atemporel et immortel. C’est ainsi qu’il se trouve chargé d’une dette monstrueuse et non remboursable, piège d’une humanité à soutenir à tout prix et qu’il occupe, en cela, une position éthique extrême.
La subjectivité du survivant, c’est-à-dire ce qui lui appartiendrait en propre, ne peut donc redevenir possible qu’à partir de la restitution de celle des disparus et lui donnerait accès à la possibilité à la fois de s’en différencier et de s’en séparer. Le survivant pouvant alors, en s’appuyant sur les éléments constitutifs retrouvés des disparus, y nouer ses signifiants propres, qui, à ce moment-là peuvent émerger en lien avec ceux des « retrouvés ». Alors que jusque-là ils étaient comme « interdits de séjour » puisqu’ils menaçaient à la fois les disparus de disparition définitive et eux-mêmes d’engloutissement dans le néant.
Sortir de la survivance, en ce cas, ce serait donc bien pouvoir réinstaller les disparus comme des vivants puis des morts, ce qui permettrait à leurs enfants de ne plus être à leur tour des survivants porteurs d’un deuil impossible mais simplement les héritiers d’autres humains. Le génocide pourrait alors interrompre sa répétition atemporelle et, quittant en quelque sorte le présent, appartenir à un passé révolu. 
Retrouvailles et pertes seraient, dans ce cas, concomitantes. Les disparus n’étant retrouvés que comme perdus, retrouvés pour pouvoir être (devoir être) perdus parce que devenus enfin des ancêtres comme les autres.
Ce processus que je viens de décrire existe pour tous les Arméniens — qu’ils soient d’Arménie, de la diaspora, de Turquie ou crypto-arméniens — mais aussi pour les Turcs qui en prennent de plus en plus conscience et surtout l’expriment publiquement.
C’est ce qu’exprime ainsi Fethiye Çetin dans Le livre de ma grand-mère : « ce que je venais de découvrir ne correspondait pas du tout à ce que je savais. Tout le savoir que j’avais jusque-là se retrouvait sens dessus dessous, mes valeurs étaient ébranlées, mon cerveau lancinait de douleur et de confusion, j’avais peur que ma tête n’explose et que son contenu n’éclabousse tout autour de moi. » [3]  Dans ce livre, elle raconte comment sa grand-mère lui apprend qu’elle est arménienne et ce qu’elle a vu et vécu pendant le génocide. Fethiye Çetin se révèle ainsi être arméno-turque et descendante d’une crypto arménienne.
Face à cela, il semblerait que pour toutes ces personnes, prises bien que différemment, dans le processus d’effacement de ce génocide, sa reconnaissance, qui rendrait possible la réapparition puis le deuil des disparus, serait un acte fondateur d’une réparation. Celle ci permettrait, au-delà du présent, que le futur, l’avenir des générations des uns et des autres, des Arméniens et des Turcs, se réinscrive enfin dans une histoire commune vivante.
Il y a donc urgence à ce que les héritiers de ce génocide, chacun de sa place, s’intéressent de près aux autres pour mettre fin aux mensonges et que chacun puisse, dès lors, rejoindre ses origines, parfois composites et à partir de là, reconstruire son identité à la fois dans la différence et le partage avec les autres.


[1] Pour plus de développement voir Hélène Piralian, Génocide et transmission et Génocide disparition, déni, éd. de l’Harmattan
[2] Daniel Mendelsohn dit, dans son livre Les disparus dans lequel il nous raconte sa recherche des personnes de sa famille rescapés de la Shoah : « J’étais à la recherche de la mauvaise histoire, l’histoire de la façon dont ils étaient morts, plutôt que celle dont ils avaient vécu. […] L’histoire réelle, c’était le fait qu’ils avaient été des gens ordinaires, qu’ils avaient vécus et qu’ils étaient morts comme tant d’autres.»
[3] Fethiye Çetin, Le livre de ma grand-mère, éd. L’aube.

La Leçon que Pie XII a retenue du Génocide Arménien - Armenews


Histoire
La Leçon que Pie XII a retenue du Génocide Arménien


Selon un Historien Allemand, l’Expérience que Pacelli avait de l’Empire ottoman a Influencé son Attitude envers Hitler
Cité du Vatican 13 novembre 2014
Bien que les historiens le contestent, Pie XII est encore de nos jours accusé de n’avoir pas fait assez pour aider les Juifs au cours de la Seconde Guerre Mondiale. En particulier, il est critiqué pour avoir été trop silencieux.
Mais l’historien allemand bien connu Michael Hesemann dit que la décision du Pape de réfréner ses protestations était motivée par ce qu’il avait appris quelques années auparavant, lorsqu’employé au Secrétariat d’état du Vatican et comme nonce, il était au fait des informations du Vatican sur le Génocide arménien et de ses tentatives pour l’arrêter.
Les protestations du Pape Benoît XV et de ses diplomates n’avaient fait qu’aggraver la situation des Arméniens et telle est l’histoire que Pie XII ne voulait pas voir se reproduire, explique Hesemann.
Dans une interview donnée à Zenit avant le voyage du Pape François en Turquie des 28-30 novembre, Hesemann analyse ce massacre, et fait un parallèle avec l’Holocauste et les actes de Pie XII au cours de la guerre.
Zenit : Pourriez-vous donner quelques informations sur vous-même et sur vos études sur le Génocide arménien et Pie XII ?
Hesemann : au cours des 10 dernières années écoulées, j’ai travaillé sur le Pape Pie XII et essayé de comprendre, vis-à-vis de l’Holocauste, les raisons de son supposé “ silence “ et en même temps, celles de ses nombreuses actions tendant à sauver le plus de Juifs possible, ce qui semble à priori contradictoire.
Il ne fait aucun doute que les Juifs étaient chers à son cœur et importants pour lui, mais pourquoi n’a- t-il pas protesté lorsqu’il a été informé de leur sort ? Telle est la question dont je cherchais la réponse.
En réalité, avant de devenir Pape, Eugenio Pacelli avait une longue histoire au service de la diplomatie du Vatican, commencée avec son passage au Secrétariat d’état, ses douze années de nonciature en Allemagne et ses neuf années comme cardinal secrétaire d’état sous le pape Pie XI. Lorsque comme historien, j’ai reçu la permission d’étudier ses dossiers aux Archives secrètes du Vatican, j’ai pris connaissance de plusieurs documents relatifs au Génocide arménien de 1915-16 qui ont éveillé ma curiosité. Pour en apprendre davantage, j’ai commencé à approfondir mes recherches et j’ai identifié au total près de 2 000 pages de documents inédits jusqu’alors, sur le plus grand crime de la Première guerre mondiale.
Zenit : Pouvez-vous brièvement expliquer le Génocide arménien et ce qui s’est passé ?
Hesemann : à examiner les choses de près, l’ “Arménocide “ apparaît comme un modèle pour la Shoah. Obsédés par une vision raciste et nationaliste du monde, les Jeunes turcs, un mouvement politique venu au pouvoir juste avant la Première Guerre Mondiale, entendait transformer l’Empire ottoman multinational et multi religieux en un homogène “ Volksgemeinschaft “ [littéralement ’communauté raciale’, un concept promu par Hitler dans sa vision d’une société allemande idéale]. Les caractéristiques raciales étant très difficiles à déterminer, étant donnée la diversité de la population de la Turquie, c’est la religion qui est devenue l’indicateur de “ l’identité turque vraie “. Un “ vrai Turc “ devait suivre les préceptes de l’Islam sunnite. Seule une “ pureté “ homogène, pensaient-ils, protégerait la Turquie contre les “ microbes de l’intérieur “ et les “ parasites “, et la rendrait assez forte pour réaliser la vision panturque de ce mouvement.
“ Microbes “ et “ parasites “, pour les Jeunes turcs, c’étaient les minorités chrétiennes : Arméniens, Grecs et Chrétiens syriaques. Lorsque les Allemands entraînèrent la Turquie dans la Première guerre mondiale, et lorsque le Sultan, soutenu par le Cheikh-ul-islam, plus haute autorité musulmane en Turquie, proclamait le djihad (“ Guerre sainte “) en novembre 1914, les Jeunes turcs y virent l’opportunité qu’ils attendaient pour résoudre leur “ Problème arménien “ par l’élimination des Arméniens.
Le 24 avril 1915, des centaines d’intellectuels arméniens et dirigeants de Constantinople furent arrêtés et déportés vers l’intérieur du pays, et la plupart d’entre eux furent par la suite assassinés. Pour justifier ses actes, le gouvernement jeune turc accusa les Arméniens de conspiration avec les Russes et de préparer une révolte, une accusation pour laquelle elle n’a jamais produit aucune preuve. À cette époque, la plupart des Arméniens de sexe masculin servaient déjà dans l’armée turque et ils furent soudainement affectés à des travaux d’esclaves ou furent massacrés. Au début de mai 1915, la population arménienne dans sa presque totalité (2,1 millions avant la guerre) fut déportée, province par province, ville par ville et village par village. À pied, presque sans pain et sans même de l’eau, les vieillards, les femmes, les enfants et ceux des Arméniens qui n’étaient pas en état de servir dans l’armée, furent dirigés vers Der Zor, dans le désert syrien. Dans ces marches de la mort, des centaines de milliers moururent d’épuisement, de faim ou de maladie. Ceux qui survécurent à ces conditions effroyables furent conduits de force dans des camps de concentration, pour y mourir dans les mois suivants de faim, ou atteints par le choléra, la fièvre typhoïde et la dysenterie, ou victimes de massacres, ou envoyés encore plus loin dans le désert où des membres de tribus locales les massacrèrent.
Zenit : Comment le Vatican en a-t-il été informé ?
Hesemann : vers la mi-juin 1915, le délégué apostolique à Constantinople, Mgr Angelo Dolci eut connaissance de “ rumeurs de massacres “, comme il l’écrivit dans un télégramme au Saint-Siège. À peu près une semaine plus tard, il reçut confirmation que sans doute possible, une “ persécution “ avec l’objectif de “ supprimer l’élément chrétien arménien de la province entière “ était en cours. Parmi les victimes se trouvaient aussi beaucoup d’Arméniens catholiques. Même l’évêque catholique de Mardin, Mgr Ignatius Maloyan (qui a été canonisé par Jean-Paul II), et plusieurs de ses dignitaires étaient assassinés après leur déportation vers la mi-juin. Ayant été informé des détails de ce massacre, Dolci éleva une protestation écrite au grand vizir, le “ Premier ministre “ du sultan, demandant l’arrêt immédiat de ces déportations mortelles au moins pour les Arméniens catholiques. Il ne reçut même pas une réponse. Alors que les massacres continuaient, l’archevêque Arménien-catholique de Calcédoine, Mgr Peter Kojunian, envoya une émouvante lettre au Pape Benoît XV, déclarant qu’ “ une extermination systématique des Arméniens en Turquie “ était entreprise.
Zenit : Le Pape a-t-il Réagi à cette Lettre ?
Hesemann : Immédiatement ! Benoît XV envoya une lettre manuscrite au sultan Mehmet V, en appelant à sa “ très estimée générosité “ et demandant sa compassion pour les innocents Arméniens. L’initiative papale était rendue publique et reprise par les journaux du monde entier. En même temps, le cardinal Secrétaire d’état Pietro Gasparri contactait les nonces à Vienne et à Munich, leur donnant ordre de promouvoir l’initiative du Saint-Siège aux alliés de la Turquie, les enjoignant d’intervenir afin que “ ces actes barbares soient immédiatement arrêtés “. En même temps à Constantinople, Mgr Dolci s’efforçait désespérément de faire parvenir la lettre autographe papale au sultan ; mais la Sublime porte (Porte ottomane) lui opposa un refus à plusieurs reprises. Ce n’est que lorsque l’ambassadeur allemand intercéda que Mgr Dolci fut reçu par Mehmet V, le 23 octobre 1915, après près de six semaines. Un mois plus tard, il fut invité à aller recueillir la réponse du sultan, justifiant les déportations par l’affirmation qu’une conspiration arménienne avait lieu.
Zenit : Les Déportations, les Massacres s’arrêtèrent-ils ?
Hesemann : Pas du tout ! Les Turcs promirent toutes sortes de choses, ils promirent d’épargner les Catholiques arméniens... Ils promirent que tous les Arméniens déportés seraient de retour chez eux pour la Noël, mais ce n’étaient que mensonges et fausses promesses. Les déportations et les massacres continuèrent jusqu’à la fin 1916. Loin d’être épargnés, 87 % des Catholiques arméniens furent tués, un pourcentage encore plus élevé que celui des Arméniens orthodoxes, dont “ seulement “ 75% furent tués. La protestation papale, non seulement n’eut aucun succès mais se révéla contreproductive !
Zenit : Comment le Pape réagit-il ?
Hesemann : Benoît XV poursuivit ses efforts du mieux qu’il pouvait. Dans une allocution au Consistoire le 6 décembre 1915, il mentionna explicitement “ le malheureux peuple des Arméniens presque complètement voué à l’extermination “. En 1918, lorsque les Russes retirèrent leurs troupes du nord-est de la Turquie et que des nouveaux massacres se produisirent contre les Arméniens survivants, le Pape Benoît XV écrivit une seconde lettre au sultan, une fois de plus sans succès. Il dut se rendre à l’évidence : des protestations publiques n’avaient aucun effet et étaient même contreproductives, provoquant encore plus la colère de l’agresseur. Finalement, Mgr Dolci, le délégué apostolique, écrivit - mais oui ! - à Mgr Eugenio Pacelli : “ Ayant pris la défense des Arméniens, j’ai perdu la grâce de César, celle du Néron de cette malheureuse nation. Je veux parler du Secrétaire de l’intérieur, Talaat Pacha, Grand maître de l’Orient maçonnique. Il a probablement été soumis à la pression des autres ambassades, après la lettre manuscrite d’intervention écrite par le Saint-Père. Depuis lors, je n’ai droit de sa part qu’à des regards hostiles “.
Zenit : Qu’est-ce que cela implique pour Pie XII et l’Holocauste ?
Hesemann : Bien, tous les historiens savent que son expérience de la Première guerre mondiale, et spécialement la politique papale de neutralité et de conciliation, suivie par Benoît XV, a beaucoup influencé le pontificat de Pie XII lors de la Seconde guerre mondiale. Il s’agit bien sûr, de Pacelli, qui avait déjà occupé des fonctions-clef lors du pontificat de della Chiesa [Benoît XV], d’abord comme secrétaire de la Congrégation pour les affaires extraordinaires du Secrétariat d’état, puis comme nonce. J’ai découvert que presque toute l’information sur le Génocide arménien arrivait sur son bureau. Le document que je viens de citer n’en est qu’un exemple. Ainsi, il a appris que les protestations papales n’étaient pas seulement sans effet, mais se sont même révélées contreproductives.
Pacelli, lorsqu’il fut confronté à l’Holocauste, comprit qu’Adolf Hitler ne réagirait guère mieux. Souvenez-vous qu’il connaissait Hitler depuis 19 ans à ce moment-là ; comme nonce à Munich, Pacelli avait pu suivre les premiers pas du dictateur nazi, décrivant le national-socialisme dans un mémorandum envoyé au Saint-Siège dès le 1é mai 1915, comme “ l’une des plus dangereuses hérésies de notre temps “. Au cours d’une conversation avec le consul américain à Cologne, rapportée au Département d’état [des USA] en 1939, les opinions de Pacelli sur Hitler, pour citer le diplomate auteur du rapport, “ me surprirent par leur caractère extrême... Il regardait Hitler non seulement comme un gredin indigne de confiance, mais aussi comme une personne fondamentalement méchante... incapable de modération “.
Il savait qu’une protestation élevée ouvertement, qui ne servit à rien en 1915, ne marcherait pas en 1942, lorsqu’il eut affaire à dirigeant encore plus mauvais, incapable de tout compromis et dénué de scrupules.
Zenit : Le Pape François se Rend en Turquie ce mois-ci. Devrait-il aborder ce sujet ?
Hesemann : Assurément, il est honteux que le gouvernement turc nie toujours le Génocide arménien, recourant toujours aux mêmes mensonges et excuses comme il l’a fait en 1915 dans sa réponse à l’initiative papale. Le Pape François en a fait l’expérience par lui-même, lorsqu’en juin 2013 il a appelé les événements de 1915, de façon absolument correcte, “ le premier génocide du 20ème siècle “. Ankara a immédiatement protesté, rappelant son ambassadeur au Saint-Siège et qualifiant la remarque du Pape d’ “absolument inacceptable “.
Mais le Pape François avait raison... Tout historien neutre soutiendra ce point de vue. Je suis très fier que ce grand Pape n’ait pas renoncé, mais au contraire a rappelé le martyre de la nation arménienne à nouveau le 8 mai 2014, lorsqu’il reçut le Patriarche Orthodoxe arménien Karekine II au Vatican. Et je suis sûr qu’il n’ignorera pas ce sujet lors de sa visite en Turquie, l’attitude turque étant tout simplement inacceptable.
L’an prochain, le 24 avril, le monde commémorera le 100ème anniversaire du début de ce génocide. Ne pensez-vous pas qu’il soit temps, enfin, d’admettre ce qui s’est passé ? Je veux dire, regardez, je suis allemand. Ma nation a commis le plus grand crime de l’histoire, la Shoah. Nous ne pouvons pas rendre leur vie à 6 millions de Juifs, malheureusement. Mais nous pouvons regretter, nous pouvons faire de notre mieux pour se réconcilier, nous pouvons tirer les enseignements de notre histoire et empêcher sa répétition. N’est-ce pas un concept catholique fondamental que Dieu ne vous pardonnera vos pêchés que si vous les regrettez sincèrement, les confessez et en faites pénitence ? Personne ne blâmerait les Turcs d’aujourd’hui pour ce que leurs ancêtres ont fait. Mais nous les blâmons pour leur négationnisme d’aujourd’hui, parce que nier un crime fait de vous un complice, un partenaire dans le crime, un protecteur d’assassins !
Zenit : Pensez-vous que le Pape devrait se rendre également en Arménie ?
Hesemann : Ce serait une bonne chose, car ce serait le signe d’une solidarité fraternelle avec une nation dans la souffrance, une nation de martyrs. Un signe contre le silence, qui couvre tellement de chapitres sans fin de souffrances humaines, et une victoire de la vérité ! Je prie pour qu’il rende visite à l’Arménie en 2015, sans craindre aucune conséquence diplomatique. Et je suis sûr qu’il le fera, car il ne craint que Dieu, pas les hommes. Mais encore plus importante serait la réconciliation de ces deux nations. Cela ne peut se produire et ne se produira que lorsque la Turquie admettra ce qui s’est passé il y a un siècle. Seule la vérité fait de nous des êtres humains libres de pardonner.
Zenit : Comment voyez-vous une telle visite se produire, ou ces pas vers la réconciliation être franchis ?
Hesemann : Qui suis-je en réalité pour recommander quoi que ce soit au successeur de Saint Pierre ? J’ai foi en l’intuition, l’empathie et le génie du Pape François. Voyez ce qu’il a pu faire par son voyage en Terre Sainte : établir un dialogue et faire franchir les premiers pas vers une réconciliation entre les Israéliens et les Palestiniens, les invitant à un jour de prière commun au Vatican ? Une merveille ! Sans doute un tel geste, appelant ensemble, victimes et “ auteurs “ à examiner les faits et les invitant à se réconcilier, serait le signe qui convient pour 2015. J’ai une totale confiance envers le Saint Père ; il trouvera les mots et les gestes qui conviennent, une fois encore.
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Traduction Gilbert Béguian pour Armenews

La Turquie inquiète de la commémoration du génocide arménien - par Pascal Priestley

La Turquie inquiète de la commémoration du génocide arménien
 
 
La commémoration prochaine du centenaire du génocide arménien inquiète la Turquie qui continue, malgré une prudente inflexion de son Premier ministre, d'en nier la réalité. Il y a un siècle était pourtant ordonnée et perpétrée la première extermination de population du XXème siècle. 
Photo montrant le corps de plusieurs Arméniens abattus alors que se déroulait le génocide des Arméniens. Photo publiée dans Ambassador Morgenthau's Story, ouvrage rédigé par Henry Morgenthau senior et publié en 1918. (Domaine public)

Trou de mémoire

15.11.2014par Pascal Priestley«Le gouvernement a décidé de détruire tous les Arméniens résidant en Turquie. Il faut mettre fin à leur existence, aussi criminelles que soient les mesures à prendre. Il ne faut tenir compte ni de l'âge, ni du sexe. Les scrupules de conscience n'ont pas leur place ici». Nous sommes le 15 septembre 1915 et le télégramme émane de Talaat Pacha , ministre de l'intérieur et futur Grand Vizir d'un Empire Ottoman crépusculaire, en guerre aux côtés de l'Axe. Il est adressé aux autorités d'Alep - alors sous son contrôle - et, comme ailleurs, l'instruction sera effectivement exécutée sans états d'âmes.
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Talaat Pacha
Préparé, le massacre est à vrai dire déjà largement engagé. Entre un million et un million et demi d'Arméniens y périront, selon la plupart des historiens ; 500 000 « seulement » pour Ankara. Abattu en 1921 par un rescapé, l' « Hitler des Arméniens » Tallat Pacha reste honoré en Turquie. Un mausolée lui est dédié à Istanbul ; un boulevard porte son nom dans la capitale et diverses villes du pays, où le génocide reste à la fois un mythe et un tabou mais aussi, et plus encore à la veille de sa commémoration, un embarras sans fin pour sa diplomatie.

Répétition


Au début du XXème siècle, 3 à 4 millions d'Arméniens sont partagés entre les empires ottoman, russe et perse, et le plateau arménien, leur région d'origine. Le Patriarcat de Constantinople évalue à plus de deux millions ceux de Turquie, mais un dénombrement officiel de 1914 n'en compte que 1 300 000. Peuple transfrontalier, les Arméniens ne disposent nulle part d'un véritable territoire national et leur seule institution commune reste leur Église qui, depuis le Vème siècle, cimente leur identité. A la faveur d'une renaissance culturelle et dans le contexte du XIXème siècle (influence de la Révolution française, révolutions européennes, expansion russe vers l'Orient et interventions occidentales), leur situation devient un sujet international, secondaire mais non ignoré.
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Caricature du Sultan Abdülhamid II (domaine public)
Cela n'empêche pas le Sultan ottoman Abdülhamid II, surnommé le grand Saigneur et féru de « pan-islamisme » de perpétrer contre eux dès 1894 une vague de massacres (80 à 300 000 tués pour leur confession) qui en préfigure d'autres, sans plus de réactions étrangères que l'indignation de la presse internationale … et celle de Jaurès. 

La révolution de 1908 qui amène au pouvoir les « Jeunes Turcs » apporte, avec quelques promesses de fraternités entre communautés de l'Empire, un bref moment d'apaisement. A la veille de la Première guerre mondiale, la diplomatie russe, soutenue par la France et la Grande-Bretagne, obtient de Constantinople un plan de réforme pour les provinces arméniennes, sans que soit alors envisagé une quelconque indépendance. Espoir vite balayé par la guerre qui éclate en Europe en août 1914. L’Empire entre en novembre dans le conflit aux côtés des puissances centrales ; les Arméniens se trouvent partagés entre les deux camps antagonistes. Quelques milliers s'engagent dans le Caucase aux côtés des forces russes. Une preuve de trahison aux yeux du gouvernement Jeune-Turc, auquel les alliés infligent début 1915 de sévères revers militaires (Caucase, Suez, Dardanelles ...). C'est à ce moment que le Parti Ittihat (Jeune-Turc) prépare, avec différents ministres, le plan de destruction des populations qui sera mis en œuvre dans les mois suivants. 
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Pendaisons à Alep

Mise en oeuvre


Inaugurée en avril par la rafle de plusieurs centaines d'intellectuels de Constantinople qui seront, pour la plupart, déportés et massacrés, celle-ci est opérée massivement – à partir du mois de mai – d'abord dans les provinces d'Anatolie proches puis en retrait du front russe. Le modus operandi en est relativement constant. Les notables sont arrêtés, isolés et contraints sous la torture d'avouer des forfaits ou trahisons imaginaires. Les prisonniers sont éloignés et massacrés à proximité de la ville. Les autres hommes de plus de 15 ans sont alors également séparés du reste de la population pour être à leur tour exécutés sans délai (balle, pendaison, égorgement, décapitation) ou déportés dans des conditions qui leur laissent peu de chances de survie. Femmes et enfants sont emmenés. « Encadrés par des gendarmes, écrit l'historienne française d'origine arménienne Taline Ter Minassian, des soldats, des tchéttés qui pillent, enlèvent, violent les femmes et les filles et appliquent fermement un système d'extermination combinant des marches forcées et la pénurie de nourriture et d'eau, les déportés ne sont bientôt plus qu'un bétail misérable, harcelé, décimé par les paysans anatoliens, les nomades et les tribus kurdes ». Ces dernières sont employées et payées comme bras armé de la liquidation. 

Lorsque, à la fin de 1916, les observateurs font le bilan de l'anéantissement des Arméniens de Turquie, ils peuvent constater que, à l'exception de trois cent mille Arméniens sauvés par l'avancée russe et de quelque deux cent mille habitants de Constantinople et de Smyrne qu'il était difficile de supprimer devant témoins, il ne persiste plus que des îlots de survie : des femmes et des jeunes filles enlevées, disparues dans le secret des maisons turques ou rééduquées dans les écoles islamiques ; des enfants regroupés dans des orphelinats pilotes ; des miraculés cachés par des voisins ou amis musulmans ; ou, dans des villes du centre, quelques familles épargnées grâce à la fermeté d'une autorité morale. La majorité des historiens non turcs évaluent aujourd'hui à 1,2 million le nombre total de tués en une quinzaine de mois. 

A long terme, le crime ne profite pas beaucoup à ses instigateurs qui se retrouvent, à l'issue de la Grande guerre, dans le camp des vaincus. Le parti des Jeunes-Turcs s'effondre en 1918. Les criminels de guerre sont jugés par un tribunal ottoman pour « l'extermination d'un peuple entier constituant une communauté distincte », avec cette précision dans le réquisitoire : les déportations « furent conçues et décidées par le Comité central d'Ittihat ». En fuite à l'étranger, trois d'entre eux, dont Tallaat, sont condamnés à mort par contumace. Ce dernier est abattu en mars 1921 à Berlin par Soghomon Tehlirian, dont la famille avait été massacrée six ans plus tôt. Le Traité de Sèvres, en 1920, consacre le démembrement de l'Empire Ottoman. Trois ans plus tard, la révolution de Mustapha Kemal ouvre l'ère de la Turquie moderne. La bataille de la mémoire, pourtant, ne fait que commencer. 
Zoom:
Recep Tayyip Erdogan, Premier ministre turc © AFP

Négation


Près de cent ans plus tard, la négation sur laquelle campent les autorités turques ne porte étrangement pas sur la réalité des massacres ni leur atrocité mais, dans une certaine mesure sur leur ampleur et surtout sur leur origine. Ceux-ci, pour déplorables qu'ils soient, n'auraient causé « que » 300 à 600 000 tués, victimes des rigueurs de la déportation et de la répression … découlant de la trahison arménienne. C'est un fait de guerre, imputable aux excès de responsables ou exécutants (autorités centrales ou locales du moment, armée, populations musulmanes, tribus kurdes …) mais nullement planifié ni fruit d'une politique délibérée d'annihilation de la « race » arménienne. La nuance est de taille depuis la définition par l'ONU en 1948 du « crime de génocide » et, en 1968 de la déclaration imprescriptibilité du « crime contre l'humanité ». 

Or, la réalité de ce génocide et donc sa qualification, longtemps laissée au second plan des débats mémoriels d'un XXème siècle riche en exterminations, s'est progressivement imposée au cours des quarante dernières années. Pression à la fois de travaux d'historiens, de l'approfondissement du droit international et de la résurgence de l'Arménie ou de sa diaspora dans le champ politique (groupes de pression, apparitions d'organisations « terroristes » telles l'ASALA, indépendance arménienne post-soviétique...). Face à l'inflexibilité de la Turquie – qui réprime sévèrement chez elle, aujourd'hui encore, l'évocation même de l'extermination - la pression internationale devient de plus en plus forte, de multiples États ou parlements officialisant en tant que tel – et donc sacralisant - le génocide arménien (voir encadré). 
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Manifestation de la diaspora arménienne en 2009 à Paris (AFP)
L'isolement, à cet égard, de la Turquie – par ailleurs membre emblématique de l'OTAN et allié de poids de l'occident au Proche Orient – et la pression américaine ont amené dernièrement ses dirigeants à des gestes ... presque contre-productifs par l'évidence de leurs limites. En avril 2014, le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan présentait pour la première fois ses « condoléances » aux petits-enfants des victimes des « massacres » de 1915, assurant qu'il partageait leurs « souffrances ». Mais c'était pour nier aussitôt le caractère génocidaire des-dits massacres, avec un étrange argument : « Ce n'est pas possible car s'il s'agissait d'un génocide, pourrait-il encore y avoir des Arméniens dans ce pays ? ». 

Le pouvoir turc, pourtant, a bien conscience de la fragilité de sa position et des risques liés à la commémoration internationale du centenaire des faits de 1915, que la diaspora arménienne ne manquera pas d'utiliser dans son combat. « Le plus grand cauchemar » pour Ankara serait la reconnaissance du génocide par les États-Unis (seule la chambre des Représentants l'a pour l'instant officialisée), avoue Altay Cengizer, un haut diplomate turc, dans un entretien au journal Hürriyet. Pour préciser aussitôt que son pays n'a nullement l'intention de changer de position : « la Turquie, avertit le diplomate, fera tout son possible pour dire ce que nous pensons être juste contre ces allégations, qui visent notre identité même ».

Sources TV5Monde - 

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