samedi 4 juin 2022

Nikol Pachinian, l’égaré, par Laurent Leylekian - ( transmis par Ara Toranian - NAM)


 Nikol Pachinian, l’égaré -  par Laurent Leylekian 

 ( transmis par Ara Toranian - NAM)


On connait le jugement cruel que porta a posteriori le Général de Gaulle sur Albert Lebrun, infortuné dernier Président de la Troisième République : « Au fond, comme chef de l’État, deux choses lui avaient manqué : qu’il fût un chef ; qu’il y eût un État ». C’est peut-être le verdict peu flatteur que l’Histoire réservera à Nikol Pachinian, actuel premier Ministre par intérim de la République d’Arménie.

Venu à Paris en déplacement officiel ce premier juin, Nikol Pachinian a souhaité rencontrer des Arméniens de France et des Français d’origine arménienne, parmi lesquels l’ambassade m’a fait l’honneur de me convier. Je dois dire que j’ai hésité à répondre favorablement à cette invitation, partagé, en tant qu’étranger, entre ma réticence à donner de quelconques gages à un candidat aux législatives à venir – Nikol Pachinian a officiellement démissionné – encore moins à cautionner sa politique, et ma curiosité pour la vision qu’aurait pu déployer le leader de « Mon pas », accablé par la défaite militaire récente de l’Arménie face à l’Azerbaïdjan. 

Disons-le tout de suite : il serait injuste de vouloir reporter l’entièreté de cette défaite et de la situation calamiteuse qui en résulte sur les épaules du seul Nikol Pachinian. Avec cette défaite, l’Arménie paie sans doute des décennies d’incurie et d’impéritie. Mais il est néanmoins vrai que Nikol Pachinian – en tant que responsable du pays au moment du désastre – doit en assumer les conséquences au premier chef. Devant nous, il l’a d’ailleurs dit lui-même « j’assume cette responsabilité ». Et on doit effectivement lui faire crédit de la démission de son gouvernement qu’il a remise au Président de la République pour – éventuellement – regagner par les urnes la légitimité qu’il a perdue par les armes. Du reste, s’il n’est certainement pas le seul responsable de cette défaite, le Premier ministre, par ses prises de positions et ses déclarations imprudentes face à la Russie et face à l’Azerbaïdjan, a sans doute bien été le principal facteur déclenchant de la guerre, nonobstant les positions continument belliqueuses de l’Azerbaïdjan et de la Turquie. On peut savoir gré à ses prédécesseurs – en dépit de leurs innombrables défauts réels ou supposés – corruption, népotisme, autoritarisme – d’avoir été assez matois et d’avoir déployé suffisamment d’entregent avec Moscou et même avec Bakou pour éviter une situation aussi déplorable et même inextricable.

Mais, finalement, le plus gênant fut ce premier juin l’absence apparente de toute vision dont a fait preuve devant nous le Premier ministre arménien. Certes, on ne peut totalement exclure que l’attitude consistant à se présenter à la recherche de solutions dont nous, ses interlocuteurs, serions dépositaires relève de la tactique politicienne visant à amadouer et séduire un auditoire. Mais le Roi est néanmoins apparu nu et cela ne semblait vraiment pas relever de l’illusion d’optique. 

Quand Nikol Pachinian affirme que l’Arménie connaît des cycles d’heurs et de malheurs depuis le roi Bab, il ne fait qu’énoncer un truisme. Quand il nous demande comment en sortir, on serait tenté de lui répondre qu’il a justement été élu sur la promesse de solutions. Quand il assène qu’on ne sait pas où passe précisément la frontière qu’il a qualifiée avec justesse « d’administrative » entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan et donc qu’on ne sait pas comment faire de cette démarcation artificielle une frontière d’Etat, on aurait envie de lui rétorquer que son homologue Ilham Aliev ne s’embarrasse pas de tels détails puisqu’il sait, lui, très exactement où passe la frontière : par la disparition pure et simple de l’Arménie. Quand, Nikol Pachinian exhorte les membres de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective à intervenir militairement pour repousser les empiètements territoriaux de la soldatesque azerbaïdjanaise, on voudrait lui dire que – personne n’étant plus royaliste que le roi – l’OTSC interviendra peut-être quand l’armée arménienne elle-même le fera d’abord. Quand enfin il prétend ne pas avoir d’idée sur la façon dont la diaspora pourrait aider au mieux l’Arménie, on souhaiterait répliquer que la diaspora pourra se montrer plus efficace le jour où l’Arménie elle-même aura clairement affiché ses priorités. Bref, à l’instar de tous les pays, l’Arménie a besoin d’un pouvoir et non d’un fondé de pouvoir. Or Nikol Pachinian semble adopter l’attitude d’un syndic qui attendrait les décisions adoptées par une assemblée de copropriétaires que seraient la Russie, l’Azerbaïdjan, la France ou les Etats-Unis. 

L’acte politique débute par une affirmation de soi. L’affirmation de soi commencerait par supprimer du vocabulaire politique arménien l’adverbe դժբախտաբար (malheureusement).Pour reprendre l’exemple de la frontière, nous savons tous que non seulement la démarcation entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’a jamais été clairement définie, non seulement elle a varié dans le temps selon les humeurs des dirigeants soviétiques mais aussi que le détachement du « Haut-Karabakh » d’un « Bas-Karabakh » et de l’Arménie proprement dite a relevé d’un ukase parfaitement arbitraire. Une frontière ne se décrète, elle se défend. Nikol Pachinian veut des idées ? On ne voit pas ce qui empêche l’Arménie de revendiquer par exemple toute les terres au-delà de 1000 mètres d’altitude. 

Ne pas défendre cela, c’est donner raison à Aliev qui revendique désormais le Siounik, le lac Sevan, et même Erevan ; bref toute l’Arménie. Ne pas défendre cela, c’est effectivement considérer que les quelques cinq mille soldats arméniens tués au combat sont « morts pour rien » comme certains le répètent à l’envi. Or de deux choses l’une : soit ils sont effectivement morts pour rien et exigeons avec Ilham Aliev que les trois millions d’Arméniens restants émigrent en France, aux Etats-Unis ou sur la lune afin que la question soit enfin close sans effusion de sang ; soit ils sont morts pour défendre une patrie, une civilisation et un démocratie face à une infâme dictature génocidaire et leur sacrifice doit permettre à l’Arménie de se relever. Sans être nécessairement va-t-en-guerre, et vu la situation géographique de l’Arménie qui – certains l’auront noté – ne jouxte pas des pays scandinaves, on peut incliner pour la seconde option. 

Nikol Pachinian est un homme sympathique. On boirait volontiers des bières avec lui. Il est sans doute sincère, peut-être intelligent, pas hautain pour deux sous et on ne peut avoir aucun doute qu’il souhaite le meilleur pour ses compatriotes. Il a été soutenu et il est soutenu par des gens à son image, excédés par la corruption, le cynisme ou l’autoritarisme de ses prédécesseurs. Mais peut-être la leçon de tout cela est que Nikol Pachinian n’est pas à sa place ; que pour diriger un pays, il faut être un peu compétent, un peu cynique et un peu autoritaire ; Et qu’il faut certainement avoir une vision et la défendre envers et contre tous. Bref, qu’il faut être un homme d’Etat.

lundi 23 mai 2022

Arménie : le salut viendra de la Russie. - Par Mooshegh Abrahamian

Arménie : le salut viendra de la Russie. 

Par Mooshegh Abrahamian

Cette opinion peut paraître provocatrice quand les médias tout-puissants matraquent leur propagande à longueur de « journaux » continus. Des médias tout-puissants car les citoyens sont devenus des consommateurs qui avalent la propagande comme on mange une pizza, l’école étant devenue « démocratique » c’est-à-dire à l’écoute des élèves, de leur « diversité ethnique et sexuelle » et donc ne jouant plus son rôle de fabrique de citoyens éduqués et cultivés. J’invite à revoir les conférences de presse de De Gaulle expliquant très pédagogiquement la politique étrangère de la France et à les comparer au niveau affligeant des « journalistes propagandistes » et du personnel politique. 

Les médias désormais 1er pouvoir manipulent les élections en disqualifiant les personnalités hostiles à leur idéologie, qu’ils s’appellent Fillon, Trump, Le Pen, Zemmour, Orban ou Poutine. A tel point que Macron n’a même pas besoin de justifier son action des 5 ans passés ni de présenter son programme pour les 5 ans à venir. En 2017, il lui a suffi de se prosterner à Oradour sur Glane et au Mémorial juif, et en 2022, de qualifier d’extrême droite son adversaire. 

Ils ont dicté l’attitude ignoble de TOUT l’occident au moment de l’agression turco-musulmane contre l’Arménie à l’automne 2020. 

2 « journalistes » de Libé se sont même donné beaucoup de mal pour trouver des groupuscules identitaires soutenant les Arméniens, motif suffisant pour rendre « nauséabonds » les combattants arméniens qualifiés unanimement de séparatistes. A l’unisson, médias et politiques ont donc jugé que les Arméniens devaient rendre les terres prises illégalement en 1994 pour revenir aux frontières de Staline de 1921 qui avait spolié les Arméniens de l’Artsakh et du Nakhidjevan pour faire plaisir à Ataturk. Ainsi donc les Arméniens se découvrent un nouveau et redoutable ennemi : l’idéologie décoloniale, woke, indigéniste, multiculturaliste (le tiers-monde incluant l’Islam a été opprimé et il convient de réparer les « crimes » commis à son encontre). Cette nouvelle idéologie vient compléter la « lutte pour la liberté et la démocratie », arme redoutable pour diffuser insidieusement le culte de la liberté individuelle avec son corollaire : la culture, le mode de vie et de pensée américains. C’est un pernicieux cheval de Troie pour miner les régimes déclarés ennemis (l’axe du mal) dans lesquels il ne reste plus qu’à attendre des « révolutions » un petit peu aidées par la CIA. Les exemples ne manquent pas. Géorgie, Biélorussie, Ukraine. Naturellement cette méthode ne fonctionne qu’avec des sociétés culturellement perméables. Il est dès lors facile de faire apparaître la Russie comme l’agresseur puisque les peuples ne savent rien de l’histoire, de l’avancée rampante de l’Otan bras armé de l’Empire (pourtant d’après Macron cuvée 2020 en état de mort cérébrale !!!) et que seule comptant l’histoire immédiate, les médias n’ont qu’à la faire avaler au bon peuple comme un Mac Donald ! 

Pour ce qui est de l’Arménie, c’est ce plan qui est appliqué. 

Résultat : après la « révolution » de 2018, le premier ministre Pachinian déclare sans ambages que la démocratie est la colonne vertébrale de l’Arménie, qui lui permettra de vaincre tous les obstacles ! 

Un peu d’histoire monsieur Pachinian : la très démocratique 1ère république d’Arménie s’est écroulée en 2 mois de combats en novembre 1920 contre la coalition « autocratique » Staline-Ataturk. Les « démocraties » occidentales ne sont pas venues à son secours. S’ensuivit une lente descente aux enfers et nos chères démocraties furent sauvées en 1945 par un affreux totalitarisme qui n’a pas hésité à sacrifier 25 millions de pauvres bougres (dont 300 000 Arméniens, autant que les pertes américaines de toute la guerre !!!) qui n’avaient d’autre choix que de se faire trouer la paillasse par les MG42 allemandes ou les mitrailleuses du NKVD !! 

Naturellement, comme cette vérité est gênante, nos falsificateurs de l’histoire tels BHL ou Bayrou minimisent le rôle de l’URSS et proclament que la capitulation allemande est une victoire de « la liberté et de la démocratie » !! 

Pour venir à bout des monarchies coalisées d’Europe financées par le Royaume Uni, la France a fait appel à un général qui a renversé le très démocratique Directoire. 

Plus près de nous, la très démocratique 4ème République s’est avérée incapable de résoudre la crise algérienne et a fait appel à De Gaulle. 

C’est cruel mais c’est ainsi : c’est le peu démocratique mais si héroïque et patriote Monte Melkonian qui s’est sacrifié pour que vive l’Arménie…. Et c’est une Arménie débarrassée de la corruption et de la sujétion à Poutine qui a subi le pire désastre de son histoire récente. 

Au fait pourquoi les très démocratiques USA et l’Occident ne sont-ils pas intervenus pour la protéger des très autocratiques Turquie et Azerbaïdjan ? 

C’est que la liberté et la démocratie ne sont qu’une des armes, un paravent pour la domination mondiale. L’essentiel est ailleurs. 

Le Royaume-Uni, et désormais le monde anglo-saxon ont veillé à ce qu’aucun Etat ne devienne hégémonique en Europe car cela signifierait une menace mortelle pour l’Empire. 

Après la conquête de l’Empire maritime face aux Hollandais, aux Espagnols, aux Portugais, aux Français, les Anglais ont oeuvré pour détruire successivement l’Empire d’Autriche, le royaume puis l’empire français. 

Dès la défaite de Napoléon, le nouvel ennemi devint la Russie. Les Anglais - notamment Disraeli en 1878- ont défendu bec et ongles l’Empire ottoman contre l’expansion russe quitte à sacrifier les chrétiens d’Orient. Ils ont du sang arménien sur les mains. Le Sultan les a récompensés en leur faisant cadeau de Chypre en 1880. Qui a dit que le crime ne paie pas…… Bien plus tard, avec la constance qui caractérise la politique étrangère britannique, Chamberlain refusa la main tendue de Staline en 1938-39 pour contrer Hitler, et obligea le 1er au pacte germano-soviétique. 

Aujourd’hui, l’ennemi est toujours la Russie. Pour le vaincre, tous les moyens sont bons. Faut-il faire les yeux doux à l’islamiste Erdogan en abandonnant les Arméniens et les Kurdes ? Armer les moudjahidine afghans ou les islamistes « démocrates » syriens? Fomenter des « révolutions de velours » partout où c’est possible, recourir à la force brutale ailleurs (Irak, Libye, Syrie) et faire accepter la guerre par le recours à des fakes news? Faire une alliance avec le Maroc contre l’Algérie ? Déstabiliser l’Asie Centrale ? Féliciter l’Arménie pour ses avancées « démocratiques » et remercier l’Azerbaïdjan pour le concours apporté au contournement des flux énergétiques fossiles russes ? Cerise sur le gâteau amer : encourager la réconciliation arméno-turque c’est-à-dire l’entente entre le loup et l’agneau, chemin le plus rapide pour la disparition de l’Arménie ? Contain & restrain….. 

Car la force de la démocratie américaine c’est d’abord sa puissance militaire, c’est 12 porte-avions lourds de 100 000 t et 12 porte-hélocoptères de 40 000 t ! 

Voici à titre d’exemple une carte – très exacte- même si le titre est ironique- des bases entourant l’Iran !! 

Alors Monsieur Pachinian, quelle démocratie ? Les menaces multiformes qui pèsent sur l’Arménie ne peuvent être résolues par ce slogan ! Les Arméniens ne se mobiliseront pas pour la démocratie. 

Rappelons-nous l’appel du Comité de Salut Public : la Patrie ou la mort ! 

Rappelons-nous aussi, ironie de l’histoire, que les 5 principautés arméniennes d’Artsakh ( Karabagh) demandèrent vers 1725  au pas très démocratique tsar d’être leur souverain en remplacement des khans perses musulmans.

Aujourd’hui plus que jamais, le salut viendra de la Russie !

J’appelle au rattachement de l’Arménie et de l’Artsakh à la Fédération de Russie en tant que République fédérée ! 





 

 

jeudi 19 mai 2022

Observateur Continental a réalisé un entretien avec le lieutenant-colonel Jacques Guillemain (Ukraine/Russie)


Observateur Continental a réalisé un entretien avec le lieutenant-colonel Jacques Guillemain, ancien pilote de l'armée de l'Air, qui nous livre son analyse sur la situation en Ukraine, mais aussi sur l'Otan.

Sur les caractéristiques de l'opération militaire spéciale russe en Ukraine. Comment est-ce que des experts indépendants peuvent-ils expliquer et commenter cela?

Jacques Guillemain: Tout d'abord, je vous remercie de m'accorder cet entretien, qui permet d'apporter la contradiction au discours antirusse dominant. Un jour, les historiens se chargeront de démêler le vrai du faux. Je n'ai pas la prétention d'être un «expert indépendant», mais l'observation des faits réels permet de se forger une opinion, libérée de toute propagande à sens unique. Toute guerre s'explique par des raisons multiples, et le b.a.-ba de toute analyse consiste à rester objectif. Ce qui n'est pas le cas dans le camp occidental, totalement asservi au narratif de Washington, se résumant à désigner Poutine comme l'agresseur et seul coupable. La désinformation est démentielle. 

Or, pour Vladimir Poutine, il s'agit avant tout d'assurer la sécurité de la Russie et de son peuple, menacés par une pression constante de l'Otan depuis 1990. Il est tout de même consternant d'entendre que la Russie est l'agresseur, alors que l'Otan, malgré la dissolution du Pacte de Varsovie en 1991, n'a rien trouvé de mieux que d'intégrer 14 pays de l'ex-URSS, passant ainsi de 16 pays en 1990 à 30 membres en 2022 et bientôt 32, avec la Suède et la Finlande. J'ajoute que les accords de Minsk signés en 2015 par l'Ukraine, la Russie, l'Allemagne et la France, prévoyant l'autonomie pour les républiques prorusses du Donbass, n'ont jamais été respectés. Une guerre menée par Kiev contre les républiques séparatistes a fait 13 000 morts, mais qui en parle? Et, il est prouvé que Kiev préparait une attaque contre les séparatistes pour mars 2022, une réalité qui a précipité l'offensive russe. Poutine ne veut pas de missiles sur le sol ukrainien, au même titre que Kennedy n'en voulait pas à Cuba en 1962. Une évidence que nos «experts» occidentaux préfèrent occulter. 

Pourquoi la pratique allemande de créer des «Festung» - des villes forteresses avec des civils comme «boucliers humains» est-elle visible dans les actions des Forces armées ukrainiennes (APU)?

 - La guerre urbaine, c'est la réponse du faible au fort. On estime qu'en terrain ouvert, le rapport de force entre l'assaillant et le défenseur doit être de 3 contre 1 pour assurer la victoire. Mais il passe à 6 ou 10 contre 1 dans une guerre urbaine. Un coût exorbitant pour l'assaillant. Une option suicidaire que Poutine a refusée à Kiev. Pas question de conquérir la ville quartier par quartier, maison par maison. Pas question de raser une ville de 2,5 millions d'habitants et d'additionner les pertes civiles, l'ennemi n'hésitant pas à investir les immeubles habités, les hôpitaux, voire les écoles, pour se protéger de l'artillerie russe. 

Il est évident que l'armée ukrainienne n'a aucune chance de résister à l'armée russe dans un choc frontal en terrain découvert. Les Ukrainiens n'ont d'ailleurs jamais mené d'attaques d'envergure et ont totalement subi l'invasion des trois premiers jours de guerre. Depuis, le front s'est stabilisé sur 1000 km de long et 150 km de large. Les Ukrainiens ont compris que la guerre urbaine était leur salut, et c'est ce qu'ils pratiquent, ce qui explique les destructions dans de nombreuses villes, même si les Russes ne ciblent que les objectifs militaires, ne voulant aucunement raser les villes et tuer les civils.  

En 1944, Hitler proposa l'idée de «Festung» dans les villes qui avaient une importance opérationnelle ou stratégique. L'ennemi devait, d'abord, occuper ces «forteresses» afin de débloquer les voies de transport pour une nouvelle offensive. En août 1944, les troupes américaines ont commencé le siège du port français de Brest. Il est transformé en «Festung» par le général allemand, Bernhard Ramke, qui tient la défense pendant 43 jours avant de se rendre. De nombreux habitants de Brest ont été tués, morts de faim ou ont péri sous les décombres. Peut-on y voir une stratégie militaire similaire avec l'armée ukrainienne?

 - La guerre à l'abri des forteresses existe depuis la nuit des temps. Messada, Alesia, Constantinople, pour ne citer que les sièges les plus connus. Le Moyen-Age s'est bâti autour des châteaux forts, ces forteresses qu'il fallait le plus souvent assiéger, en attendant que la famine et les maladies fassent le travail à la place des armes. Par conséquent, on comprend que les soldats ukrainiens se retranchent dans les villes. Mais, il ne faut pas oublier que les Russes sont parfaitement renseignés sur les cibles à détruire. Quand des soldats ukrainiens se cachent dans un immeuble civil, celui-ci devient un objectif militaire, avec le risque de pertes collatérales. Les Russes craignent, en effet, que dans le Donbass, les Ukrainiens généralisent une guerre urbaine comme à Marioupol, ce qui conduirait à d'inévitables destructions et pertes civiles. 

Dans les villes ukrainiennes, les forces armées ukrainiennes n'ont pas seulement pris en otage des citoyens ukrainiens. Selon le ministère russe de la Défense, plus de 7 500 étrangers sont actuellement retenus en otage dans les villes ukrainiennes. Pourquoi les médias français n'en parlent pas? 

 - Dans cette guerre, il n'y a qu'un seul coupable, Poutine, selon le narratif occidental. Par conséquent n'attendons pas de nos médias la vérité sur les turpitudes et exactions ukrainiennes. On ne nous parle jamais des crimes de Kiev perpétrés au Donbass depuis huit ans. Oui, c'est le grand silence sur les civils qui servent de boucliers humains, sur les étrangers piégés par la guerre. Mais, c'est aussi l'omerta sur les centaines de militaires étrangers servant aux côtés des soldats ukrainiens, soit comme conseillers, soit comme mercenaires. On apprend côté russe que des officiers de l'Otan ont été tués, mais rien ne filtre du côté ukrainien. Le meilleur exemple est la forteresse d'Azovstal, où étaient enfermés des unités Azov, des civils et des militaires étrangers. Le siège de cette usine semble prendre fin, puisque les civils ont été évacués et que 260 combattants se sont rendus. Le commandement russe attend beaucoup de cette reddition partielle, riche en renseignements de tous ordres. 

Pendant la guerre, les coups sont d'abord portés contre la capitale de l'Etat attaqué, la résidence de son chef et le quartier général militaire. Pourquoi la Russie ne frappe-t-elle presque jamais les centres du leadership politique et militaire, ne détruit-elle pas les infrastructures clés - transport ferroviaire, communications, pipelines, ponts et autres installations de survie pour la population civile?

 - A mon avis, Kiev n'a jamais été un objectif militaire pour Poutine. Sans doute a-t-il pensé que les Ukrainiens ne s'opposeraient pas au renversement d'un gouvernement corrompu, détesté par la population. Mais, Biden en a décidé autrement et a vu dans cette offensive russe, l'occasion inespérée de combattre la Russie par procuration. Et Zelensky, manipulé par Washington, a endossé aussitôt les habits de David contre Goliath. L'artillerie médiatique s'est ensuite chargée de faire du président ukrainien le nouveau Churchill et de Poutine un «boucher». Le résultat est que l'Ukraine, aidée par quarante nations, «résiste» à l'ours russe, mais à quel prix? Combien de pertes militaires? Combien de victimes civiles? Combien de destructions? Seuls les Américains sont les grands gagnants de cet acharnement inutile. Car Poutine ne reculera pas. La Crimée et le Donbass resteront russes. A mon avis, le «héros» Zelensky devra un jour rendre des comptes à son peuple, pour avoir refusé de négocier quand il en était encore temps. Et, pour répondre à la seconde partie de votre question, Poutine n'a jamais voulu faire la guerre au peuple frère ukrainien, mais au seul régime en place et aux unités nazifiées accusées d'exactions par Amnesty international et Human Right Watch. Il a d'abord voulu préserver toutes les infrastructures civiles. Il ne s'est résolu à les détruire que pour bloquer les convois d'armements fournis massivement par les Occidentaux. 

Comment expliquer, d'après vous, le fait que la Russie approvisionne l'Europe en gaz via l'Ukraine?

 - Poutine aurait tort de se priver de cette manne qui lui rapporte des milliards. Il a doublé quasiment ses revenus avec l'envolée des cours, et ces ventes en roubles, lui ont permis de faire remonter le rouble à son niveau d'avant guerre. Quant aux droits de passage que perçoit l'Ukraine, cela fait partie des deals donnant-donnant que l'on voit dans tous les conflits. 

Pourquoi la Russie n'a-t-elle pas refusé d'honorer les contrats?

 - Pour l'instant, Poutine a besoin de ces contrats. N'oublions pas que les Occidentaux ont bloqué, pour ne pas dire volé à la Russie, 300 milliards de dollars de réserves de change, soit la moitié des réserves de la banque de Russie. Un hold-up jamais vu dans l'histoire. Si le PIB nominal de la France est de 2500 milliards d'euros, celui de la Russie est de 1500 milliards. Par conséquent, la principale richesse de la Russie, au delà de ses génies scientifiques, ce sont ses colossales ressources minières, soit 20 % des réserves mondiales! 

Quelle position devrait adopter la France dans ce conflit?

- Une neutralité totale. Aucun armement à l'Ukraine, mais une aide humanitaire massive au peuple ukrainien. Ensuite, je suis pour une sortie du commandement intégré de l'Otan, devenue une alliance offensive au seul service de l'Oncle Sam et notamment du lobby américain de l'armement. Nous n'avons pas à être les supplétifs des Américains dans leurs expéditions coloniales dignes du XIXe siècle. Des aventures qui se sont toutes soldées par des fiascos. 

Enfin la Suède et la Finlande déclarent vouloir joindre l'Otan. Quel est votre avis sur cette décision?

- J'y suis opposé, mais j'apprends que Poutine est prêt à accepter cette double adhésion, sous réserve qu'aucune base de l'Otan ne s'installe dans ces pays. Et si Biden joue avec le feu, il ne faudra pas s'étonner que le monde revive une nouvelle crise des missiles de Cuba, cette angoissante partie de «poker nucléaire» qui se joua en 1962 et conduisit la planète au bord de l'Apocalypse. Car Poutine n'est pas Khrouchtchev...

Jacques Guillemain