VIE EN DIASPORA


I - SOUVENIRS D'ENFANCE



Une fête arménienne

Une fête arménienne se préparait à Alfortville, banlieue parisienne comptant parmi sa population une importante communauté arménienne. Les enfants des familles furent appelés pour participer au spectacle qui couronnerait l'évènement. C'est ainsi que trois de mes amies de jeux et moi-même, furent enrôlées pour figurer dans un "tableau vivant". Des costumes d'époque Louis XV apparurent nécessaires.

Beaucoup d'arméniens, pour assurer leur existence, s'étaient investis dans les métiers de la confection, qui furent pour certains, lorsqu'ils étaient entrepreneurs, c'est-à-dire, leur propre maître, une source très satisfaisante de revenus, tandis que d'autres, dont faisait partie ma famille, quand ils n'étaient qu'employés des maîtres, vivotaient tant bien que mal malgré tous leurs efforts. Rien de nouveau sous le soleil ...

A une rue de la nôtre, vivait une de ces familles nanties. Un beau couple - tous deux de belle taille, elle, splendide femme aux yeux verts, lui, des traits pleins de charme - et leurs enfants, une fillette de quatre ou cinq ans et un garçon de mon âge : douze ans. Au prétexte de voir leur fils, j'allais quelquefois tenir compagnie à la jeune femme, que je regardais avec émerveillement, tant son visage était séduisant.

C'est à son mari qu'incomba la tâche - car il avait une voiture, une traction noire - de conduire notre groupe à Paris dans un magasin de location de costumes. Découverte étonnante ! Tous ces vêtements alignés, aux tissus chatoyants, témoignaient des fastes d'époques dont nous ignorions tout mais qui nous parurent pleines d'attraits !

Costumes choisis, emballés, nous prîmes le chemin du retour. La voiture s'arrêta le long du trottoir, devant la maison de ce bel homme qu'était notre conducteur (j'ai toujours été très sensible à la beauté physique, tant masculine, que féminine). Je descendis de voiture et, la tête pleine encore du plaisir de notre équipée parisienne, j'évoquai en riant le déballage de vêtements que nos besoins avaient occasionné, et le sourire coincé de la commerçante à la perspective du rangement et j'ajoutai pour finir, avec la mimique appropriée : oh la la, la bonne femme ...

Alors, cet homme - dont la beauté m'intimidait - aux yeux de qui je voulais paraître irréprochable, se tourna vers moi ..."la bonne femme" répéta-t-il, en appuyant sur les mots, avec un tel mépris dans la voix et le regard, un mépris nous condamnant, ma famille et moi et nous rejetant dans ce monde où la pauvreté ne pouvait qu'engendrer le manque d'éducation, que ce beau jour devint en un instant, un des moments honteux de ma jeune existence, dont je garde, aujourd'hui encore, le souvenir attristé.

Si cet épisode m'a donné le goût et le désir d'user d'une belle langue, il m'a aussi appris que l'enfance, si elle a besoin d'une certaine rigueur souvent, mérite parfois quelque indulgence.

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Le Vélo


La rue où nous habitions était notre pays. Familles françaises, grecques, arméniennes se la partageaient et y vivaient, généralement, en bonne intelligence.

Je voyais souvent passer la mère de deux de mes amies grecques, Antoinette et Anthinéa ( prénom fascinant ...) aînées d'une famille qui comptait déjà cinq enfants, tenant par la main le petit dernier en âge de marcher. Elle avait un visage pâle, aux traits tirés, qui m'inspirait beaucoup de compassion, car cette femme était toujours enceinte.

Antoinette fabulait beaucoup et je croyais tout ce qu'elle me disait. C'est Anthinéa, plus jeune, qui m'avouait après coup, que "c'était pas vrai". Un jour pourtant, Antoinette se montra sur un beau vélo que son père venait d'acheter, rendant crédible au moins un de ses rêves éveillés.

Ah ce vélo ! Il fut l'objet de nombreux marchandages pour soudoyer l'heureuse propriétaire, afin d'obtenir d'elle la faveur d'un "aller-retour" sur une parcimonieuse trajectoire, calculée depuis la porte de sa maison jusqu'à l'angle de la rue - une vingtaine de mètres ... On offrit des bonbons, des illustrés - Jim Taureau, Mandraque le magicien, Pauvre Aggie, BD que nous adorions - et de menus trésors, dont nous faisions le sacrifice en échange d'un moment d'ivresse...

Mon frère, qui était bricoleur, trouva à la déchetterie de notre quartier, non loin de la Place Carnot à Alfortville, presque tous les éléments pour la fabrication d'un vélo artisanal ! De sorte que, cette fois, à tour de rôle, nous connûmes la volupté de la possession et celle d'enfourcher un destrier qu'au demeurant personne ne songeait à nous disputer ! Et quand nous arpentions la rue, on nous entendait venir de loin, dans un infernal bruit de ferraille, car si le vélo avait des roues, les roues n'avaient pas de pneu !


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Marina



Marina, d'une famille grecque, était très belle. De beaux yeux verts, aux paupières lourdes, s'étiraient vers les tempes, au-dessus de pommettes hautes. L'arête du nez et les ailes, finement ciselées, étaient d'une pureté parfaite. Ses lèvres bien dessinées, épaisses, charnues, se retroussaient, lorsqu'elle souriait, sur des dents blanches et des canines pointues. D'épais cheveux noirs, ramassés sur la nuque, dégageaient son visage, au teint d'ivoire, à l'ovale de statue antique. J'avais remarqué, parfois, lorsque des discussions ne lui étaient pas accessibles, qu'elle affichait alors une expression que je trouvais attendrissante : elle écoutait, bouche bée, sourcils à peine froncés, tandis que son regard interrogateur, où se lisait l'incompréhension la plus totale, allait de l'un à l'autre !

Sa famille occupait l'un des deux appartements vétustes situés au rez-de-chaussée d'un vieil immeuble de la rue des Pâquerettes. Notre rue. L'autre appartement séparé par le couloir d'entrée, hébergeait une seconde famille que des liens de cousinage unissaient à celle de Marina.

Elle avait quatorze ans environ et moi douze. Nos échanges avaient trait à nos vies quotidiennes, nos soucis familiaux. Elle s'inquiétait des différends qui opposaient souvent les cousins entre eux, apportant certains jours une effervescence, une animation, qui sortaient tout à coup le quartier de sa quiétude habituelle. Son frère, un adolescent gringalet mais nerveux, ne laissait pas sa part de ces empoignades qui jetaient alors jusque dans la rue, les mâles en ébullition des deux familles !

Nous n'étions pas encore très intéressées par l'attraction que pouvaient exercer les garçons, mais nous lisions dans les magazines féminins de l'époque, des histoires d'amour à l'eau de rose, où l'on échangeait des baisers passionnés. Il nous prit un jour l'envie de tester la chose.

- Tu veux qu'on essaye, me dit-elle ?

J'étais très curieuse de toutes ces questions, tout de même ; de plus nous n'y vîmes pas malice.

Alors, avec beaucoup d'application, nous unîmes nos lèvres. Seulement nos lèvres. Nous n'étions pas assez averties de ces pratiques pour tester d'autres sensations !

Je ris encore de cette expérience dont je garde, surtout, le souvenir du fort goût d'oignon qui imprégnait la bouche de Marina !




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Le sifflet



L'école primaire ! Une mine de souvenirs !

En voici un dont il n'y a pas lieu de tirer gloire, mais j'étais petite, j'avais huit ou neuf ans, et me suis donnée l'absolution depuis longtemps !

J'aimais beaucoup l'école. Acheter le nécessaire tels que cahiers de brouillon et crayons - surtout les gros crayons de couleur, à mines rouges ou bleus - les crayons à papier, les gommes, me procurait un plaisir extraordinaire. C'était comme la promesse de découvertes miraculeuses, étonnantes, d'un monde ignoré qui allait tout à coup s'ouvrir pour moi.

Et j'adorais aussi, le magnifique sifflet dont se servait notre institutrice, madame Vigouroux, pour signifier la fin de la récréation. Je revois son visage plein de douceur ; ses yeux globuleux derrière ses lunettes, qui conféraient à son regard affectueux une expression de supplique, qu'elle levait du livre qui ne la quittait pas, pour surveiller tout ce petit monde qui s'ébattait bruyamment dans la cour de récréation. Son gilet, accessoire immuable qu'elle laissait toujours accroché dans la classe, posé sur ses épaules, au-dessus de la blouse bleu-ciel qu'elle portait constamment, elle marchait d'un pas tranquille faisant d'innombrables tours de cours.

Ce jour-là, elle siffla la fin de la récréation, véritable coup d'envoi d'un ballet bien réglé : l'alignement des enfants, deux par deux, devant leur classe respective, avant d'y pénétrer, sur un nouveau coup de sifflet, dans un calme très relatif.

Madame Vigouroux s'approcha de moi (j'avais senti son affection à mon égard, à maintes reprises) pour me confier son sac en me priant de le poser sur son bureau, des problèmes d'organisation l'appelant chez madame la Directrice, pour quelques instants.

Le sac était entr'ouvert, et, posé sur un livre, LE sifflet. Ce n'était pas n'importe quel sifflet ! J'en possédais bien un qu'on m'avait donné, que j'utilisais beaucoup lorsque je jouais - l'un de mes jeux préférés - à la maîtresse, perchée sur les marches qui conduisaient au jardin, dont la porte en fer peinte en gris me servait de tableau, marches du haut desquelles je houspillais tant que je pouvais mes élèves aussi insupportables que virtuelles !

Mais mon sifflet en aluminium était terne au contraire de celui que j'avais sous les yeux, d'un nickel brillant, et... tentant ! Si tentant que, malgré la bouffée de peur qui me serrait le ventre, je plongeai ma main dans le sac, pris le sifflet, les oreilles bourdonnantes, et le serrai rapidement au fond de la poche de mon tablier.

Madame Vigouroux revint, s'installa à son bureau, saisit son sac pour le poser près d'elle. Après une courte hésitation, elle se mit à le fouiller, en sortit le livre et continua sa recherche. Au bout de quelques minutes, elle m'appela. Je ne saurais vous décrire l'état dans lequel j'étais. Une angoisse épouvantable me serrait la gorge :
- Hélène, me dit-elle (mon autre prénom, Dzovinar, plus difficile à retenir, était réservé aux familiers) as-tu vu mon sifflet ?
Je secouai la tête - non.
- Je l'avais posé là, pourtant ?
J'ai continué à nier. Je ne pouvais plus revenir en arrière. Elle me regardait avec tant de gentillesse, qu'il me devenait impossible d'avouer un geste dont la laideur m'apparut tout à coup. Etait-ce moi, comment avais-je pu ...

Elle me renvoya à ma place, sans rien ajouter. Je connus un mal-être si intense qu'il me guérît, je crois, à jamais d'une nouvelle expérience. J'avais compris qu'elle savait mais qu'elle m'offrait, par son silence, une seconde chance.

Comme vous avez eu raison, chère madame Vigouroux, de me faire confiance.



Cinq kilomètres à pieds !


... Mes grands-parents qui veillaient sur mon frère et moi depuis notre plus jeune âge, pensèrent qu'il nous fallait le bon air de la campagne pour redonner un peu de couleurs à nos joues pâles. Toute la famille (ma grand-mère, ma tante Christine et mon oncle Joseph, jumeaux de dix-neuf ans et nous les enfants, alors âgés de cinq et sept ans) s'installa pour quelques mois à Crémieu, une petite bourgade champêtre située à quelques kilomètres de Lyon. Mon grand-père resta seul à Alfortville où il exerçait le métier d'horloger.

Je garde de Crémieu de délicieux souvenirs. C'est dans son école et dans une des classes qui regroupaient plusieurs niveaux, où mon frère et moi fûmes inscrits ensemble, que j'appris à lire, dés cinq ans, profitant de l' enseignement dont bénéficiaient les enfants plus âgés.

Lorsque les cousins qui habitaient Lyon venaient se joindre à nous pour des journées de promenades et de piques-niques dans la campagne que brûlait parfois l'ardeur du soleil d'été, nous marchions sur des chemins jalonnés d'arbres à "tut" ( prononcer toutt). Ces arbres, des platanes-mûriers en fait, produisaient de petits fruits, blancs ou noirs, très sucrés, dont nous nous gavions avec délice, tout en poursuivant notre recherche de la clairière fraîche et ombragée où nous pourrions étendre les couvertures et nous installer.

Un soir, je surpris la conversation qu'échangeaient à voix basses les cousins (Clara, Mathilde et Jacky ) et les jumeaux, Joseph et Christine. Car je ne les quittais pas d'une semelle. Ils projetaient un pique-nique pour le lendemain, dont il m'apparut que nous, les enfants, étions exclus.

Cette éventualité me tira du lit tôt ce matin-là. Ma grand-mère était dans la cuisine. Seule.

- Mendz maïrig, ouré Christinén ? (Grand-mère où est Christine ?)
- Tours élav aghtchiges" (elle est sortie ma fille) me dit-elle sans me regarder.
- é muïsére ? (et les autres ?)
- amen nal tours élan (ils sont tous sortis).

Nous étions des enfants libres comme l'air. Je ne me souviens pas d'interdits notables. Peut-être n'étions-nous pas de ces enfants terribles qu'il faut surveiller comme le lait sur le feu ...

Je disparus de la cuisine, sans que ma grand-mère - confiante - ne s'en émeuve autrement. Et me voilà dehors, bien déterminée à retrouver la trace du groupe et le rejoindre pour profiter, moi aussi, de tout ce que pouvait laisser présager d'agréable une aussi belle journée.

Je m'engageai sur la route, que nous avions déjà empruntée quelquefois, certaine de retrouver bientôt tante Christine et tous les autres. A cette heure matinale, j'étais seulette ; pas âme qui vive à l'horizon ! Puis, la matinée s'avança, et je marchais toujours ... Une femme et ses deux enfants passèrent près de moi : "voyez comme elle trotte sans histoire cette petite fille" dit-elle à l'un de ses enfants qui geignait.

La fierté d'être montrée en exemple donna un coup de fouet à ma motivation, car en vérité, je n'en menais pas large. L'anxiété me gagnait de plus en plus. J'aperçus un paysan armé de sa faux, coupant l'herbe du talus. Au bout de la route où j'étais parvenue, il n'y avait plus que des champs. Je ne sais quel courage, car cet homme et sa faux me terrifiaient, me permit de l'approcher pour lui demander d'une petite voix : "vous n'avez pas vu passer des grandes personnes ?". Il me dit non.

Je rebroussai chemin, cette fois très inquiète. Je m'engageai dans des sentiers qui s'enfonçaient dans des sous-bois. Tant et si bien, que je me perdis complètement ! Je m'arrêtai près d'une fontaine et me mis à pleurer. D'une ferme qu'on pouvait voir non loin, une femme sortit. Elle s'approcha de la fontaine, avec un seau, et m'aperçut : "que fais-tu là toute seule ?". En sanglotant, je lui racontai mon histoire. J'avais marché toute le matinée. J'avais chaud, faim et soif et j'étais épuisée !

Elle m'emmena chez elle. Me fit asseoir à la grande table rustique qui occupait presque toute la cuisine, très fraîche de la ferme. Après le repas (c'était des haricots verts au lard, d'un goût nouveau pour moi et que je trouvai très bons) elle m'envoya avec son jeune fils garder les oies dans le pré voisin. Elles me faisaient peur aussi ces oies, car l'une d'elles avait tenté de me pincer le mollet.

Tard dans l'après-midi la fermière apparut tout à coup et m'appela "viens il y a quelqu'un pour toi". Je courus jusqu'à la cuisine et ... je vis mon sauveur ! Oncle Joseph ! Je faillis lui faire perdre l'équilibre en lui sautant au cou ! Il riait et moi aussi. Je ne voulais plus me défaire de lui.

Revenus de leur pique-nique, mes cousins avaient trouvé ma grand-mère affolée : "as ardouvané iver, hélène tche desa ! Our é tchem kider !" (depuis ce matin, je n'ai pas vu Hélène ! Je ne sais où elle est !). Ils alertèrent aussitôt la mairie, la gendarmerie. Mon oncle Joseph, enfourchant son vélo dit : "moi, je la retrouverai" et c'est vrai que ce fut lui qui me retrouva !

J'échappai à une punition que je méritais grandement car tout le monde était bien trop content de l'heureuse issue de mon aventure : "Elle a fait, à cinq ans, cinq kilomètres à pieds" disaient-ils, fiers de l'exploit !



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Lorsque ma fille eut son premier enfant, Mickaël, la distance géographique qui nous séparait me fit penser au fait que, si je voulais créer néanmoins des liens avec mon petit-fils, ce serait une bonne façon que de les resserrer grâce aux petites histoires de mon enfance, que je me mis en devoir de lui adresser très régulièrement. Il avait alors dix ans. Entre-temps la famille s'était enrichie d'une petite Alexandra, cadette de six années de Michaël.

C'est ainsi, qu'avec l'aide de ses enfants pour les illustrations, ma fille me fit la surprise, à l'occasion de mon anniversaire, de m'offrir un recueil des ces textes. Le voici.







(dessin d'Alexandra)
(dessin de Mickaël)
(dessin d'Alexandra)


(photo empruntée à l'enfance du papa des enfants)





















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 Nécessité fait loi 


Ma grand-mère, Markrid (Marguerite) et ma tante Christiné travaillaient à la maison pour des entreprises de confection.
La machine à coudre ne chômait pas ! Les deux femmes cousaient sans relâche, se relayant en fonction de l'avancement des étapes que nécessitaient jupes et chemisiers.

Mon grand-père, Arménag, était horloger ; cela se savait - le bouche à oreilles sans doute - et les gens du quartier comme ceux des rues les plus éloignées d'Alfortville, apportaient en réparation montres et réveils qui s'amoncelaient sur les étagères de la chambre dévolue à son activité. Pouvant néanmoins organiser à sa convenance son emploi du temps, c'est lui qui se chargeait des achats de nourriture et, assez souvent, de la préparation des repas.

Mon frère et moi - pas toujours de bonne grâce ...! - apportions aussi notre contribution à la finition des pièces cousues qui envahissaient canapé, lit et chaises. Nous devions, les jours de congés scolaires, nous installer devant une montagne de chemisiers afin de coudre les boutons, après que la "boutonnièriste", à qui toutes les familles de notre rue vivant de l'exercice de la confection confiaient ce travail, ait fait les boutonnières. C'était une corvée, il faut bien le dire, car nous avions beau coudre, coudre, coudre, le tas semblait ne jamais devoir se réduire ! Mais le regard doux et suppliant de notre tante "allez, courage, ça nous aide bien" nous ôtait, mieux que des menaces, tout sentiment de révolte !

Plus tard, lorsque j'eus une douzaine d'années, on me confia le soin de livrer chez l'entrepreneur, à Paris, le travail terminé. Un gros ballot dans les bras, je prenais autobus et métro jusqu'aux grands boulevards. Ma récompense m'attendait dans le magasin de disques devant lequel je passais : à l'intérieur, des boxes aménagés permettaient d'entendre, moyennant quelques francs, écouteurs collés aux oreilles, les disques des artistes qu'on aimait. Invariablement mon choix se portait sur les chansons d'Yves Montand pour qui j'éprouvais une véritable passion !

Grand-mère et tante Christiné, quand elles ne travaillaient pas, se reposaient en faisant de la broderie ! Je me souviens de taies d'oreillers ornées de "jours échelles" au travers desquels on apercevait le tissu de satin or dont elles les doublaient. Elles savaient, à la perfection, réaliser de fines dentelles au crochet, mais aussi à l'aiguille. Le plaisir qu'elles semblaient prendre à ces réalisations me motiva et me donna l'envie de m'y essayer. Mon oncle Joseph, jumeau de tante Christiné, m'avait offert pour Noël, une petite machine à coudre, fidèle réplique des machines "Singer" de l'époque. Je m'en servais, des heures durant, pour fabriquer de petits vêtements pour ma poupée, vêtements que j'agrémentais de bandes de papier métallisé qui enveloppait les tablettes de chocolat ! Ce qui faisait dire à grand-mèe "as aghtchige modeliste bidi ella !" (cette petite sera modéliste !).

Ma tante cousait elle-même ses sous-vêtements, les soutiens-gorges en particulier. Et c'est de l'un d'entre eux dont j'héritai quand on décida que je devais en porter. Il était en coton vert pâle à pois blancs, un peu décoloré par les lavages. Aucune comparaison possible avec les soies et dentelles qui s'étalaient avec arrogance dans les boutiques de lingerie ! Mais mon goût pour les jolies choses étant, pour longtemps encore, en sommeil, c'est avec beaucoup de satisfaction que je contemplai le résultat dans la glace !



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Maman 



Un des bouleversements qui survint dans notre vie d'enfants, que nous vécûmes mon frère et moi comme une coup de tonnerre dans un ciel serein, fut la rencontre avec notre mère dont on nous avait dit qu'elle était morte, sans doute pour couper court à toute explication. Nous avions respectivement 17 et 15 ans.

Mon frère, alors en apprentissage chez un bijoutier, revint un soir et, avec des airs mystérieux, me fit signe de le rejoindre dans sa chambre. Un grand mot pour désigner le réduit qui ne pouvait contenir que son lit. Il l'avait rendu très vivant en y installant, sur le sol, dans la ruelle du lit, sur des cartons qui figuraient le circuit du Tour de France, d'innombrables petits vélos avec leur coureur, qu'il déplaçait en fonction de l'étape du jour.

Il fallait enjamber avec précaution son univers cycliste pour atterrir sur le lit. Sitôt installés côte à côte, il sortit alors de sa poche la photo d'une ravissante jeune femme d'une trentaine d'années. De beaux yeux largement ouverts, le sourire de deux lèvres pulpeuses donnant une douceur incroyable à son visage ovale, encadré de cheveux bruns, mousseux, bouclés.

- C'est ta julie* ? Demandai-je admirative. Il me fit attendre avant de laisser tomber : non. C'est maman.
L'expression "le ciel qui vous tombe sur la tête" prit tout sens pour moi !

Nos grands-parents, à qui nous avions été confiés dés notre plus jeune âge, nous avaient élevés jusqu'à ce que notre père envisage de refaire sa vie, ce qui se produisit lorsque nous atteignîmes neuf et onze ans. Sa femme eut bientôt deux enfants, me propulsant du même coup dans le rôle de nounou ! Je me levais la nuit, pendant que mes parents dormaient, pour bercer pendant des heures, dans le noir pour ne pas les réveiller, le marmot qui s'époumonait tant qu'il pouvait ! Et, rageuse, je me jurais que je n'aurais jamais d'enfants !

La version d'une maman morte s'était modifiée au fil du temps. Je me souviens encore du jour où, assise près de ma grand-mère, dans la cuisine, tandis qu'elle s'occupait du repas, je lui avais demandé : "c'est vrai que ma mère est morte ? Elle n'avait pas répondu, mais une larme avait roulé sur sa joue. Puis, chose inhabituelle, grand-père vint nous attendre à la sortie des classes durant un certain temps ; et, malgré les non-dits, nous comprîmes qu'il se passait quelque chose ayant un rapport avec notre mère. Nous apprîmes plus tard, qu'en effet, dans de nouvelles tentatives désespérées pour nous voir, elle venait se poster dans la rue, non loin de notre école.

- C'est maman ... Mais comment ?
- Elle est venue me voir à l'atelier.

C'était inouï. Et ce fut pour nous l'un des plus importants chamboulements de notre existence, le premier s'étant produit à notre insu, quand nous n'étions encore que de tout petits enfants - trois ans pour mon frère, un an pour moi.

Deux jours après cette incroyable nouvelle, j'étais chez maman. C'était un miracle. J'étais dans ses bras et ce fut comme si les années de séparation n'avaient jamais existé. Elle voulut que je m'installe chez elle. J'eus à faire un choix douloureux : quitter mon père que j'aimais de tout mon coeur, ou refuser le somptueux cadeau que me faisait la vie : ma mère. Mon frère m'aida dans ma décision en me disant que lui resterait près de notre père, que ce serait mieux pour moi de rejoindre maman. Un tel évènement souda encore davantage les liens déjà très forts qui nous attachaient, mon frère et moi. Il se montra le grand frère qui conseille, encourage, approuve le choix égoïste de sa petite soeur, afin que la chance d'une autre vie lui soit offerte.
Mon père souffrit beaucoup de mon départ, mais, avec le temps, constatant l'évolution positive de ma vie, il finit par me pardonner.

Et ma vie changea. Alors qu'après mon certificat d'étude, quittant l'école (au grand dam de mon institutrice venue plaider ma cause auprès de mon père) je restai oisive, occupée seulement de travaux ménagers sans autres perspectives, maman souhaita que je reprenne des études.
Je passai le concours d'entrée de l'école de la rue Monceau à Paris, où j'habitais désormais. Je fus reçue première (!) ce qui me valut d'emblée l'intérêt des professeurs. Tout était nouveau : nous avions un professeur pour chaque matière, changions de classe selon les cours ... Très vite j'eus de nouvelles amies. Et ce furent les rendez-vous dans le bistrot du coin, aux heures de repas faits de sandwichs, où nous retrouvions des étudiants d'autres lycées, parmi lesquels un jeune poète qui me subjuguait...
J'évoluais rapidement, même s'il me restait des progrès à faire : un jour que notre professeur de Français (Mademoiselle Cotin - je l'adorais) nous demandait, à propos des "Femmes savantes" de Molière et de la phrase "Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, qu'une femme étudie et sache tant de choses ..."- a-t-il raison ?
Je me retins juste à temps de répondre "ben oui ..." car je sentis confusément que j'allais dire une ânerie ou que ce n'était pas ce qu'elle espérait entendre.
J'étais encore très imprégnée de notre culture arménienne qui voulait que la place d'une femme soit avant tout au sein de son foyer ...

J'adorais mon père, qui était la douceur même et dont la meilleure arme était l'humour : un jour, quand je vivais encore sous son toit, que je lui montrai mon carnet scolaire, où, cette année-là je ne me distinguai pas par de brillants résultats, et comme je figurais à l'avant-dernière place, il me dit : eh bien, tu n'auras plus beaucoup de places à perdre, le mois prochain ! Cette moquerie me mortifia bien plus que n'importe laquelle des punitions.

Il est certain cependant, que c'est à maman que je dois d'avoir pu élargir un horizon qui, sans elle, m'aurait été fermé. Maman et Gérard, son époux français, étaient curieux de tout : d'histoire (les revues Historia" s'amoncelaient sur l'étagère), de littérature (là c'étaient les livres de la Pléiade ...) de musique : nous écoutions toujours les oeuvres des compositeurs qu'ils aimaient - et ils étaient nombreux ! Ce sont grâce à elles que j'ai pu développer la sensibilité musicale que je portais en moi dés mon enfance. Mais je dus attendre bien des années encore avant de pouvoir l' exploiter ...

* "julie" : petite amie ...



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Mon père



Je sais fort peu de choses hélas sur les évènements qui ont conduit mes grands-parents en France, s'agissant bien entendu de leur histoire personnelle qui rejoignait cependant celle de tous les arméniens qui durent quitter l'Arménie occidentale lors des massacres génocidaires perpétrés par les Jeunes-turcs de l'empire ottoman. Nous avons toujours été tenus à l'écart, nous les enfants, de ce sombre drame dont nous n'eûmes connaissance que tardivement. De plus, nous étions trop jeunes, quand nos grands-parents vivaient encore , pour tenter de percer les secrets enfouis si bien gardés.

Mon oncle Joseph, de ma famille paternelle, et qui vient de quitter ce monde, m'avait fourni dernièrement quelques détails qu'il avait pu recueillir, car lui-même avait vu le jour en France.

Mon père est né à Bafra, près de la mer Noire ; c'est la seule indication précise en ma possession qui me laisse penser que la famille y vivait. Ma grand-mère perdit son mari, un homme respecté de son village, dans des circonstances qui ne sont pas très claires pour nous. Craignant alors pour sa famille, elle décida de tout quitter et s'embarqua pour la France. Sur le bateau qui les transportait, elle et ses enfants, ma grand-mère se lia d'amitié avec un homme qui les prit en charge et les accompagna. Il était sans papier ; ma grand-mère avait les siens indiquant qu'elle était mariée. De sorte qu'à l'arrivée, elle déclara ce nouveau compagnon comme étant son mari. Il le devint effectivement, c'est ainsi que naquirent Joseph et Christiné, les jumeaux aux cheveux roux. Mon grand-père d'adoption, était un petit homme autoritaire, sec et nerveux que tous craignaient. Exigeant et dur avec les aînés, il fut pourtant, pour moi, plus tard, le plus merveilleux des grands-pères.

Mon père, l'aîné des trois enfants, avait onze ans au moment de son arrivée en France. J'ignore tout de ce qu'a été sa vie, sinon qu'il suivit une scolarité car il écrivait d'une belle écriture soignée. Il fut appelé à la guerre 39-45 et fait prisonnier ; durant les cinq années de captivité qui le retinrent en Allemagne, il apprit à jouer du violon. Aux heures de tristesse, dont les raisons m'échappaient, il sortait le violon de son écrin et jouait des musiques nostalgiques. Mais il savait aussi, lors de réunions familiales, jouer des mélodies pleines d'entrain. J'appris plus tard, trop tard, que mon père avait sacrifié pour nous, ses enfants, bien des choses. Je me souviens de la facilité avec laquelle ses yeux se remplissaient de larmes, tout comme mon frère, tout comme moi et, aujourd'hui, tout comme ma fille ! Où va se nicher l'hérédité !

Oui, nous l'aimions notre père ! Souvent, dans nos délires d'adolescents exaltés, nous nous promettions, mon frère et moi, qu'un jour viendrait où nous lui offririons tout le bonheur qu'il méritait !

Ce furent des voeux pieux. Mon frère, depuis toujours un écorché vif, fut pour notre père, durant son enfance et son adolescence, une source de beaucoup de tourments. Quant à moi, obéissant à l'appel d'un bonheur égoïste, je lui infligeai une souffrance qu'il n'avait pas méritée, en l'abandonnant pour rejoindre ma mère. Pardon papa.


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26 juillet 2012
Eveil au goût de la lecture



C'est d'abord dans la bibliothèque scolaire que j'ai puisé les livres que réclamait mon appétit de lecture. Les bandes dessinées de mon époque - dont mon frère et moi étions friands - avaient déjà bien alimenté notre imagination. Mon frère qui avait un sens inné des affaires, procédait à des échanges : un paquet de billes de verre multicolores contre quelques illustrés. C'était insuffisant néanmoins pour les besoins de notre consommation. Aussi, un dimanche, jour de marché, il eut l'idée, apercevant l'immense étalage d'un commerçant spécialisé en livres d'occasion, d'y faire ses provisions ; avisant, posées sur le sol sous les tréteaux, des piles entières d'illustrés attachés avec des ficelles, il se glissa discrètement dessous, trop éloigné du commerçant pour être vu, se saisit d'un des paquets et détala rapidement. L'occasion avait fait le larron - comme pour moi avec mon sifflet. De deux ans mon aîné, mon frère ne s'embarrassa pas de scrupules et quand, à la vue de de son larcin j'émis un "oh ! quand même, tu es fou !" il me répondit "il (le commerçant) en a tellement que je suis sûr qu'il ne s'en apercevra même pas !" C'était sans doute vrai. Et puis, mon frère ne renouvela pas son exploit. Nous n'étions, selon Georges Brassens, que "des voleurs de pommes" !

Cependant, les premiers vrais livres où je me plongeai pendant des heures, que je ne pouvais quitter qu'après les avoir entièrement lus, furent ceux que fournissait la bibliothèque scolaire. Et l'un d'entre eux, sans doute parce qu'il était joliment illustré, est toujours dans ma mémoire. Il contenait les légendes de la mythologie grecque : devenue intime avec Zeus, Poséidon, Aphrodite, Adonis, Apollon ... je m'étais identifiée à "Hélène de Troie" dont le destin me fit rêver plus que je ne saurais le dire.

J'avais onze ans lorsque l'une de mes tantes m'offrit, en cadeau pour Noël, le premier livre de ma bibliothèque "Fées et petites filles de France". Cette fois, mon univers se peupla de Merlin l'enchanteur, les fées Viviane, Morgane, le chevalier Lancelot du Lac, la forêt de Brocéliande et le château de cristal au fond d'un lac ... Les évoquer aujourd'hui me donne encore de délicieux frissons ! Imprégnée de mythes, de contes, de légendes, j'eus du mal à redescendre sur terre ... Mais la vie se hâta de s'en charger !

Mademoiselle Bachelard fut ma dernière institutrice à l'école primaire. Je n'avais que treize ans lorsque j'arrivai dans sa classe, celle de fin d'études. En effet, lorsqu'à six ans j'intégrai la "grande école", constatant que je savais déjà lire, on m'exempta de la classe préparatoire. Je gardai cette avance qui finalement, occasionna un redoublement, car on ne pouvait passer l'examen du certificat d'études à treize ans. Mais ce fut un bonheur, car j'adorais mon institutrice, une femme entièrement dévouée à ses élèves, pratiquant l'enseignement comme un sacerdoce.
Je la revois encore quand, après la classe, quittant l'école, avant de regagner son domicile où l'attendait sa mère, elle passait - parcours immuable - chez la laitière d'où elle ressortait avec son bidon de lait dûment rempli.

Comprenant que ma scolarité s'achevait définitivement, elle intervint auprès de mon père pour qu'il consente à la poursuite de mes études. Ce qu'il ne pouvait envisager ; je resterai au foyer pour participer à son quotidien ... Elle m'offrit alors, connaissant mon goût et mes aptitudes pour le dessin, un livre de sa bibliothèque consacré à Michel Ange, m'ouvrant à un univers que je ne connaissais guère, celui de l'Art.

Mademoiselle Bachelard vous faîtes partie, à jamais, de mes chers fantômes

*** Plus tard, car le vie est pleine de surprises, je pus reprendre des études. Mais ça, c'est une autre histoire !

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27 juillet 2012
Chez mon oncle Zaven

Tante Christine à gauche, oncle Zaven à droite
 Clara et Mathilde leurs cousines germaines


ZAVEN 

Il était frère de mon père, mon oncle donc. Je me souviens de lui comme d'un jeune homme plein de gentillesse, de douceur et d'humour - ce qui, quand j'y songe, était les caractéristiques de tous les membres de notre famille : nous étions des "gentils" ; aucun d'entre eux n'aurait pu faire de mal à qui que ce soit ; et, lorsqu'on ne fait de mal à personne, c'est très souvent à vous que l'on peut en faire ; la gentillesse rend vulnérable, je le crois vraiment. Dans nos sociétés, les personnalités arrogantes, teigneuses, se défendent beaucoup mieux contre ceux qui tenteraient de les faire souffrir.

Je me souviens de lui donc comme d'un garçon sportif, car il s'adonnait à la boxe et je le voyais souvent faire ses exercices de musculation, suspendu à des anneaux fixés au plafond d'une sorte de renfoncement du sous-sol, de plain-pied avec le jardin. Sinon, il lisait, allongé sur le lit ou restait silencieux, plongé dans ses pensées.

Puis, on le maria. A l'arménienne - entendez par là, que sa "promise" avait fait l'objet de tractations de famille à famille ; il ne l'avait pas choisie, elle non plus. Ce fut pour eux, un mariage malheureux. Elle ne put supporter la vie médiocre qu'il lui offrait et qu'elle lui reprocha ; où était la place des sentiments dans leur union ? s'étaient-ils aimés ? Lui sans doute, mais elle ? Ils eurent deux enfants avant de se séparer. Elle partit avec eux et lui ne les revit plus. Sa souffrance le conduisit à une longue dépression. Les soins que la médecine de l'époque prodiguait pour traiter ce genre d'affections se résumaient le plus souvent à des électro-chocs dont il revenait complètement anéanti. Il se renferma davantage encore et la famille pensa que l'air de la campagne lui conviendrait mieux. Il se rendit à Crémieu, petite ville proche de Lyon, où il s'installa, dans un petit appartement très sombre situé aux rez-de-chaussée d'une vieille maison de village. Il se fit cordonnier pour assurer son existence à jamais solitaire désormais. Il devint mystique. Puis il trouva une petite maison, un peu plus spacieuse, au fond du village comptant quelques maisons, à proximité d'un hospice et d'un sentier qui s'enfonçait dans la campagne.
Je me souviens avec émotion d'un séjour que je fis chez lui, enfant, et de péripéties que je connus durant un mois de vacances d'été.

Les années passèrent, sans beaucoup de relations avec lui, si ce n'est cette année-là où nous fîmes un crochet par Crémieu pour le voir, avec nos enfants qu'il ne connaissait pas, et où nous l'entraînames pour un déjeuner dans un petit restaurant de la ville.

Des années s'écoulèrent encore. Je prenais de ses nouvelles auprès de l'un ou de l'autre des membres de la famille qui gardaient des liens avec lui.
Il vieillissait et survivait dans la foi.

Le dernier membre de notre famille, mon oncle Joseph, qui vient de s'éteindre, était celui avec lequel j'avais gardé des relations suivies : appels téléphoniques ou cartes de voeux ... Il m'annonça un jour que Zaven, âgé alors de 82 ans, avait disparu ... On savait seulement qu'il était parti se promener dans les bois pour ramasser des champignons et qu'il n'était pas rentré chez lui. L'enquête entreprise pour le retrouver fut sans résultat.

Est-ce ainsi que les hommes ...?

Cette année-là, mes parents m'avaient confiée pour les vacances, à mon oncle Zaven qui habitait Crémieu, une petite commune encore très champêtre à cette époque, située à 35 kilomètres de Lyon. Son marché à l'architecture médiévale, ses petites ruelles bordées d'habitations anciennes, ses chemins de terre conduisant vers les champs, la campagne toute proche, lui conféraient un charme d'antan que la modernité émancipatrice n'avait pas encore rompu.

Mon oncle, rescapé d'un divorce douloureux, occupait seul une petite maison située au fond du village, et dont l'ameublement était réduit à sa plus simple expression. Il y vivait très chichement de son métier de cordonnier.

L'enfance a le privilège, en général, d'être peu soucieux de ces détails domestiques. Un lit pour dormir, une table de cuisine pour les repas, suffisent à ses besoins. L'important était l'espace de liberté qu'offrait la campagne environnante toute proche, vers laquelle un sentier bordé de noyers conduisait. Le plus proche voisin de mon oncle était un Algérien, avec lequel il s'était lié d'amitié - la solitude rapproche. Je me rendais chez lui quelquefois, car il avait des revues où s'étalaient les photos de splendides femmes peu vêtues dans des poses compliquées qui piquaient ma curiosité !
Un peu plus loin encore, la coquette maison fleurie d'une jeune femme et de son petit garçon chez qui j'allais très souvent amusant la maîtresse des lieux de mes questions et de mes commentaires.
Complétant le noyau d'habitations de ce petit coin du monde, une maison occupée par une famille nombreuse - comme on disait - entendez par là, une ribambelle d'enfants de tous âges, misérables et loqueteux. Enfin, tout au fond, un hospice de vieillards dont on ne voyait jamais aucun membre , d'où le sentiment que j'éprouvais, d'un lieu où tous les pensionnaires devaient être très très vieux et malades.

Mon oncle était un homme jeune encore qui s'était reconstruit dans ce lieu paisible. Il était plein d'humour, la moquerie pointait souvent derrière ses remarques. Il faisait cuire des lentilles qu'on finissait par manger dès qu'elles avaient collé au fond de la casserole ! Il savait préparer du "helva" ou "halva", cette pâtisserie réalisée avec de la farine longuement mélangée au beurre, dans la poêle, mélange auquel venait s'ajouter un sirop sucré, puis une fois le sirop bien incorporé, on laissait refroidir la pâte obtenue dans une assiette, non sans avoir tracé à sa surface, en décoration, de petites vagues. J'adorais ce dessert qui fondait dans la bouche !

Je n'avais que sept ans mais mon oncle me laissait libre d'aller où bon me semblait. Tantôt chez Paul, un des enfants de la famille nombreuse, devenu mon compagnon de jeu ou chez la jeune femme et son petit garçon Jacquot, ou chez le voisin algérien.

Une nuit, nous fûmes réveillés par des cris provenant de la maison de Paul. Je me précipitai dans la cuisine dont la fenêtre donnait sur son jardin et l'aperçus s'enfuyant en pyjama sur le sentier. Mon oncle me dit sévèrement d'aller me recoucher. Mais tôt au matin, j'allai à la cuisine, à la
pêche aux nouvelles ! Mon oncle s'y trouvait déjà et pendant que je buvais mon bol de lait frais, je guettai avec impatience
les mouvements dans la maison de Paul. Enfin, il se montra.
Je l'appelai aussitôt. Dés qu'il entra dans la cuisine, n'en pouvant plus de curiosité, je posai la question qui me brûlait les lèvres : - Pourquoi tu courais cette nuit dans ...Je n'eus pas le temps de finir ma phrase que du revers de sa main, mon oncle me fit taire d'une lourde claque sur la bouche. Ce n'était pas dans ses habitudes et je ne compris pas la raison de cette punition qui me donna, longtemps, mauvaise conscience, car elle était restée sans explication.

J'allais quelquefois chez la maman du petit Jacquot. Elle bavardait avec moi me faisant part de ses problèmes - je me demande encore aujourd'hui comment la jeune enfant que j'étais pouvait inspirer ses confidences ?
Devant s'absenter quelques heures, elle me pria un jour, de surveiller son petit garçon. J'acceptai évidemment, fière de la confiance qu'elle me témoignait...

J'entraînai l'enfant dans un jeu inspiré des thèmes du "Far-west", en vogue dans les bandes dessinées d'alors, où s'affrontaient bons et méchants ; pistolet en mains, j'eus bien vite le dessus, Jacquot (il avait cinq ans) était mon prisonnier. Il était assis à mes pieds et - je ne saurai dire quel démon m'y poussa - mais une maligne envie de lui faire peur s'empara de moi et je lui dis que j'allais le tuer ... sans même qu'il revît sa mère ! Ma conscience a longtemps gardé l'image de ses yeux implorants tandis qu'il suppliait, au milieu de ses hoquets, en versant de grosses larmes "laisse-moi revoir ma maman". J'avais envie de le rassurer, vite, vite, en même temps que le désir de prolonger son supplice ! La pitié qu'il m'inspirait finit par prendre le dessus. Et je fus soulagée ... de le soulager, en lui disant : mais non, c'était pour rire !
Sauf qu'il n'avait pas ri du tout !


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28 août 2012
Le phonographe d'antan



Mon oncle Zaven possédait un phono.
A cette époque où la télévision n'avait pas encore fait son entrée dans les foyers, où seule la radio permettait l'entrée d'un ailleurs plein d'attraits dans les maisons, c'était un luxe que toutes les familles ne pouvaient s'offrir, luxe d'autant plus surprenant si l'on considère la précarité de la nôtre : mais ce phono était le fruit d'une loterie que mon oncle - une fois n'est pas coutume - avait eu la chance et le bonheur de gagner ! Rien n'aurait pu le rendre plus heureux, que de pouvoir écouter à l'envi, les disques qui accompagnaient l'appareil !
Ce fut alors un véritable cérémonial que la mise en marche du phono !
Nous nous approchions mon frère et moi avec curiosité et respect, de la table devenue autel, lorsque mon oncle y déposait l'appareil, qu'il en ouvrait le couvercle, ajustait le bras et son aiguille, remontait la mécanique au moyen de la manivelle sortie de son écrin. Il choisissait alors un disque parmi ceux que contenait le couvercle, l'insérait avec précaution sur le plateau, puis, enfin, en approchait le bras jusqu'à ce que l'aiguille entre délicatement en contact avec la surface noire et brillante du disque en mouvement ... quelques secondes encore et la musique s'échappait avec un son nasillard de la boîte magique !

Inspirée de la peinture de Francis Barraud représentant un Jack Russell Terrier, appelé Nipper, écoutant au cylindre d'un gramophone mécanique, l'étiquette intitulée "La voix de son maître" dont l'image tournoyait au son de la musique, fut celle d'une marque qui perdura longtemps encore.

Je me souviendrai toujours du lancinant "Boléro" de Ravel ! Cette oeuvre avait aussi la faveur des radios qui la diffusait souvent. Et quand, plus tard, certains airs d'opéra que je pensais ignorer me semblèrent familiers, je compris que je devais ma science infuse à l'écoute des disques de mon oncle dont on avait pu jouir durant notre prime enfance.

La radio de ce temps distillait tout ce dont pouvait avoir besoin la curiosité populaire : les informations politiques, les derniers disques à la mode, des émissions divertissantes, des retransmissions de concerts ou d'opérettes (ah les opérettes avec Luis Mariano que j'écoutais tard dans la nuit, l'oreille collée au poste pour ne pas réveiller la maisonnée !), des jeux, des publicités ... mais ce que j'aimais surtout, c'était la retransmission de pièces de théâtre, ce que réalisait à merveille une compagnie dont je me souviens plus particulièrement "la compagnie André Delferrière" avec Anita Soler, épouse de ce dernier ... tout y était pour alimenter l'imagination : les bruitages, le jeu des comédiens, les voix "radiophoniques" aux inflections captivantes ... je pense à ce conteur aussi - dont j'ai oublié le nom - dont la voix au timbre doux, assourdi, au service de textes évoquant les nuits d'un orient mystérieux , enveloppé dans les volutes des fumeries d'opium , possédait un très grand pouvoir d'évocation et comblait pleinement mon appétit d'évasion.

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09 septembre 2012
 Destin contraire


Mes parents
    


 Mon arrière grand-père maternel habitait en Turquie,  le quartier Péra, très prisé des familles bourgeoises arméniennes,  où il possédait un magasin d'armurerie. Sa situation financière lui permettait d'entretenir dans une certaine aisance une famille qui comptait cinq enfants. Ils pratiquaient tous un instrument de musique et se réunissaient le soir, pour de petits concerts familiaux. Ma grand-mère, Sophie, artistiquement douée, jouait du piano, aimait la littérature, le théâtre, jouait la comédie  connaissait sept langues, dont l'arabe qu'elle lisait et écrivait couramment. C'est au cours d'un voyage en Russie qu'elle rencontra mon grand-père, Avédis.  

Issu d'une famille ukraino-arménienne, officier ainsi que ses frères dans l'armée du tsar,  mon grand-père  d'un tempérament plutôt sombre, à l'opposé de celui de ma grand-mère Sophie, femme brillante, amoureuse de la vie,  au caractère enjoué, s'éprit de cette femme légère et gaie comme un pinson, et quitta tout pour la suivre à Constantinople. Pour son malheur.

 C'est là que maman naquit, sur le quai d'embarquement du bateau que sa mère s'apprêtait à prendre ! Puis, très peu de temps après cette naissance, ma frivole grand-mère oublia ses devoirs pour suivre un comédien dont elle s'était entichée ... Mon grand-père espéra en vain, en la suivant à son tour à la trace avec l'enfant, qu'elle reviendrait au foyer, sans succès. Sa quête le conduisit en Bulgarie, où il finit par s'établir en désespoir de cause et où ses parents le rejoignirent.


 C'est ainsi que grandit ma mère, entourée de l'amour de son père et de ses grand-parents jusqu'au moment où son père se remaria avec une jeune fille, Koarig, miraculée du génocide des arméniens. Elle était servante en même temps que mon arrière-grand-mère donc, dans une riche famille arménienne. Maman avait six ans ; l'amour exclusif, sans partage, qu'elle vouait à son père lui fit découvrir la souffrance de la jalousie à la naissance de ses frères et soeurs. Entre-temps, la famille s'était installée en France, à Lyon. C'était la misère. Au fil du temps, la mésentente qui régnait entre sa belle-mère et elle, généra son vif désir de quitter le foyer. On décida de la marier, elle avait quinze ans mais on prétendit qu'elle en avait seize. C'est ainsi qu'elle épousa mon père âgé de vingt quatre ans et que très rapidement,  les grossesses se succèdèrent ; un premier enfant naquit qui mourut à six mois, puis vint mon frère dont elle était déjà enceinte, enfin ma naissance dix huit mois plus tard.

Se marier, dans la culture arménienne, signifiait rejoindre la famille de l'époux et la partager. Le maître du clan, mon grand-père paternel cette fois, dictait sa loi. Une loi que chacun supportait sans broncher, mon père y compris. "Il était très gentil, me dit plus tard ma mère, nous nous entendions bien et riions souvent en cachette, mais il n'osait pas se rebeller". Le couple de mes parents n'avait aucune autonomie. Un rituel consistait, pour la jeune épousée, à laver les pieds du maître en signe de respect ... Une connivence existait cependant entre les jeunes gens qu'étaient mes tantes Kéranouche et Christine, Mes oncles Zaven  et Joseph ; ils se soutenaient mutuellement, au moins en paroles, lorsque la dictature du "vieux", ainsi qu'ils nommaient leur père, était par trop contraignante.

Mon grand-père (qui n'était pas le père biologique de papa, Zaven et Kéranouche), petit homme sec et nerveux craint de tous, décidait de tout pour tous. Les revenus du travail étaient gérés par lui. C'est ainsi qu'il s'occupa des tenues vestimentaires de maman et, curieusement, montra dans ses choix beaucoup de goût. Peut-être pour satisfaire le "qu'en dira-t-on" s'ingénia-t-il - malgré leurs faibles ressources - à la parer de vêtements de qualité faits de crêpe ou de soie... Elle était si jolie maman. Tante Kéranouche pensa un jour que les cils de maman - qu'elle avait fort longs - étaient trop longs et décida qu'il fallait les couper ... Ce qu'elle fit ! Un petit peu jalouse quand même...

Mes parents acquirent enfin leur autonomie lorsque mes grands-parents décidèrent de quitter Lyon pour la banlieue parisienne : Alfortville.

Alors, la malveillance, les ragots, l'extrême jeunesse de maman sans doute, furent à l'origine de la séparation de mes parents. Enrôlé dans l'armée française qui l'éloigna de son foyer, il revint au cours d'une permission, et trouva porte close ... et nous, bambins de 2 ans et demi et 1 an, confiés à des voisins ...Les racontars avaient déjà fait leur oeuvre. Sans chercher à comprendre davantage, il prit le train le soir même pour Paris afin de nous confier aux soins de nos grands-parents.

Commença pour maman, l'enfer de l'arrachement que fut pour elle la perte de ses enfants, puis du rejet familial, puis de la solitude . Au sortir d'une longue dépression, elle se rendit à Paris, dans l'espoir de nous retrouver. En vain. Un atelier de couture cherchait une employée. Elle se présenta. Elle ne savait rien de la couture ! Et cet homme, qui devint son patron mais surtout un grand ami, s'étant vite aperçu de son ignorance, choisit pourtant de lui faire confiance et lui offrit une chance d'apprendre son métier en le pratiquant - à ses risques et périls. S'il y eut des "râtés", il n'eut pas à regretter les premiers dommages de son apprentissage, car très vite, maman devint sa meilleure ouvrière. Elle fut son bras droit et dirigea l'atelier pendant de longues années. Lorsque survinrent nos retrouvailles, je me souviens de son beau regard rempli de fierté quand elle me présenta à ce patron bienveillant, qui me pinçant affectueusement la jour, lui dit : "vous avez une bien belle jeune fille"  ...

Elle avait rencontré durant ses années de difficultés celui qui devint son mari. Il était Français et terminait ses études. Mais la plaie toujours ouverte de la déchirure qu'avait été pour elle notre séparation, entretenait une dépression chronique qui la jetait, chaque fois qu'elle se manifestait, dans des gouffres de souffrances. Jusqu'au jour où j'intégrai définitivement leur domicile. Ce fut aussi le moment, après le paroxisme du bonheur retrouvé,  où J'entrai dans l'univers de l'amour possessif,  exclusif, de ma mère en même temps que celui, plus insidieux et trouble, de sa dépression. Elle m'idolâtrait, m'offrait tout ce qui pouvait me faire plaisir. Je l'aimais aussi, de toute mon âme. Quand elle pleurait, impuissante que j'étais à guérir un mal qui la rongeait sans cesse, je la serrais sur mon coeur et couvrais ses yeux de baisers. Et, peu à peu, otage consentante de mon amour infini pour elle, quittant mon rôle de fille, je compris que je devais endosser celui de protectrice, de mère. 


J'apprenais à vivre pour l'autre, et plus seulement pour moi.

Cet amour excessif qui nous unissait me maintint longtemps dans un monde idéal, inhumain en quelque sorte. Je n'imaginais pas qu'il puisse un jour se briser. Et quand à la faveur de circonstances particulières cet être que j'aimais sans réserve, s'éleva contre moi, tenta de me nuire, y parvenant presque, ce fut pour moi un choc d'une brutalité inouïe. J'avais alors trente-cinq ans quand j'ouvris les yeux sur une réalité que je n'aurais jamais pu imaginer. La vie me réserva comme à tant d'autres, bien des aléas, des difficultés, matérielles souvent ; mais rien, jamais, n'a pu m'atteindre aussi profondément comme la perte de l'illusion que se révéla être cet amour que je croyais indéfectible, celui de ma mère. Il me fallut du temps pour parvenir à dépasser cette souffrance et reprendre des relations avec elle.  Mais j'y parvins peu à peu prenant en compte ses propres démons ; et puis maman vieillissait ; je n'aurais pu l'abandonner ; j'étais près d'elle, lui tenait la main au jour de sa mort, lui ai fermé les yeux. Nous avions perdu des années si précieuses.

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 12 septembre 2012




Mon frère Armand


J'emploie le mode passé pour parler de toi, mais tu es toujours au présent dans mon coeur.

Il m'appelait "Lélé" et je luis disais "p'tit frère".

Chaque année, à l'occasion de mon anniversaire, il ne manquait jamais de m'adresser un poème.

On sait aujourd'hui combien la période de l'enfance est une étape décisive où tout se joue pour le futur adulte. Et si les influences extérieures qui le modèlent ont une part importante dans son évolution, il n'en demeure pas moins, que le tempérament inné de l'enfant, doit être aussi l'objet de surveillance attentive.

Enfants, mon frère et moi avons partagé les mêmes situations ; pourtant,  les périodes chaotiques et douloureuses que nous partageâmes ont eu sur sa vie des conséquences bien plus désastreuses que sur la mienne. Adolescent, puis jeune homme, il fallut l'aider plus d'une fois à se sortir de situations difficiles où l'entraînaient ses travers.  Instabilité d'une nature complexe ? Résultante, m'a dit une amie psychologue, d'un certain manque affectif ? Pourtant, même si nous avions été privés de notre mère et de notre père, notre grand-mère et notre tante nous entouraient de leur affection, avaient pour l'un et l'autre le même attachement, nous portaient la même attention. Mais c'est vrai aussi, que grand-père, plein de tendresse et d'indulgence pour moi, était dur avec mon frère et lui infligeait parfois des corrections brutales, car c'était un garçon ...

Intelligent, sa scolarité avait été ponctuée de ces petites réussites qui apportent une certaine satisfaction à l'enfant et le valorisent. Il nous débitait avec conviction des poésies apprises avec plaisir, et excellait en calcul surpassant par ses résultats tous les élèves de sa classe.  Pourtant,  Il a grandi en nourrissant un esprit de rebellion qui ne fit que s'accentuer avec le temps. Il était en lutte contre tout ! Avec une véhémence qu'aucun raisonnement ne pouvait ébranler. Ah ! sa longue période communiste ! Il me rebattait les oreilles de ses monologues - car il n'y avait aucune place pour une discussion ! Il n'avait de cesse de chercher à me convaincre. Mais je tenais à mes arguments, quand je pouvais les exposer, autant que lui aux siens ... c'était sans fin !
** A propos de communisme, je pense toujours à ce film attendrissant - tellement juste et représentatif d'une époque, la nôtre - dont Josiane Balasko était, entre autres excellents comédiens, l'héroïne : "Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents communistes". Ce film vaut son pesant d'or !

D'enfant hypersensible, égoïste, égocentrique, menteur souvent, il devint un adulte hypersensible, égocentrique, égoïste (il le reconnaissait lui-même) mais si attachant - car tout le monde l'estimait malgré ses égarements et sa nature autoritaire sinon tyrannique . Epris tous deux de musique,  nous rêvions de jouer du piano avec maestria, ce que nous tentions de réaliser sur le vieux piano crin-crin  de la salle à manger paternelle ! Nous étions devenus, sans le savoir, comme les deux doigts d'une même main. Pour moi, il fut toujours un frère aimant et plein d'attention, comme je l'aimais aussi sans réserve. Il lui faudra bien des années d'errements, de souffrances, avant que sa rage ne s'apaise, quelque peu. Imaginatif, ingénieux, courageux, travailleur, d'une rare volonté, (il en faut pour cesser, d'un jour à l'autre de boire, tout en gardant les bouteilles d'alcool dans le placard ; pour cesser, d'un jour à l'autre de fumer, après quarante ans d'un tabagisme invétéré, tout en laissant le paquet de cigarettes dans le tiroir ! Il aimait s'imposer des défis). Il pouvait et savait tout faire. Ainsi, réussissant ses diverses entreprises, il finit par stabiliser sa vie.

Mais c'est en devenant père, tardivement, d'une petite  Natacha, qu'il trouvera le véritable remède à tous ses maux. Aujourd'hui, grâce à lui (il avait pensé avec raison qu'il fallait tester très jeune les aptitudes d'un enfant), initiée dès l'âge de trois ans et demi à l'apprentissage du piano, lui ayant ouvert la voie de la musique, et grâce à son soutien sans faille, à sa foi en elle,  Natacha a réussi un parcours sans faute au conservatoire de Dijon où elle fut la plus jeune et la plus brillante (aux dires de ses professeurs)  des élèves parvenus au terme de leurs études. Elle a obtenu tous les diplômes qu'elle briguait : Diplôme d'Etat de Professeur, Licence de Musicologie, Diplôme équivalent la licence d'interprète. A vingt deux ans, la voici professeur de musique et de piano au conservatoire de Dijon ; elle a programmé en outre le  travail intense de son instrument à la faveur d'un nouveau parcours entrepris en master class ... Concertiste un jour ...elle a tout pour y parvenir.

Comme tu serais fier d'elle !




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13 septembre 2012

Koarig (seconde épouse d'Avédis), Avédis (mon grand-père) 
et Achkhène (ma mère)

Témoignage

ou

quand la vie n'est pas un long fleuve tranquille


Lorsque maman me racontait son enfance, elle revenait quelquefois sur ce terrible épisode
que fut le génocide des arméniens et dont "maman Koarig" sa belle-mère, rescapée, en  avait été
l'une des innombrables victimes.

 "Je suis née à Konia en 1899 ou 1900. Je me nomme Koarig Sinanian. Nous étions trois enfants  : ma soeur aînée 18 ans, moi 16 ans et notre petit frère Lévon 12 ans à l'époque de la grande 
catastrophe **(medz yeghern). 

Mes parents tissaient des tapis à la maison pour le compte d'un commanditaire et
 si nous en vivions chichement, notre sort n'était pas malheureux.
Jusqu'à ce terrible jour où des soldats, faisant irruption avec fracas dans notre maison, nous en ont brutalement fait sortir. Leur visage était barbouillé de sang, celui des victimes déjà exécutées, un sang qu'ils exhibaient tel un trophée de leurs immondes besognes. Ils ont tué mes parents distribuant leurs coups  aveuglément de telle sorte que leurs corps, en  s'abattant sur nous - mon petit frère et moi - furent le rempart qui nous cacha aux yeux des barbares.  Nous disparûmes sous leur corps mais j'eus le temps de voir avec épouvante celui de ma soeur aînée tranché en deux, à la taille. Lorsqu'ils s'éloignèrent, leurs macabres besognes accomplies, mon frère et moi émergeâmes de dessous
 les cadavres de nos pauvres parents. 

Nous avons erré par les rues et, quand nous aperçûmes la cohorte des Arméniens qui fuyaient en emportant ce qu'ils pouvaient, nous nous joignîmes à eux. Ce que fut notre existence sur ce chemin de l'exil, Deir ez Zor, en Syrie, est impossible à décrire. La faim, la soif, l'effroi, l'humiliation, une inhumaine fatigue, furent notre quotidien. La constitution de mon petit frère n'y résista pas et il mourut. 

Des images horribles me hantaient : j'avais vu ces barbares s'emparer de très petits enfants et les trancher comme des volailles puis suspendre leurs membres menus avec des "mandal"* à une corde à linge ! Et puis, tuer, tuer, tuer de façon atroce, encore et encore !    

Je fus sauvée de ce cauchemar par une tribu nomade arabe qui se déplaçait à dos de chameau. Le maître de la tribu me prit pour épouse et me marqua comme telle avec des tatouages sur le visage que je portai avec honte, toute ma vie, car rien ne put les effacer... 

Un jour pourtant,  alors que j'étais venue vendre au marché le sel que récoltait ma tribu, des membres de la Croix Rouge arménienne qui écumaient tous les lieux à la recherche d'orphelins, me virent et m'emmenèrent avec eux jusqu'à un orphelinat établi en Syrie. C'est là que des bourgeois arméniens venus de Bulgarie me prirent pour servante ; C'est ainsi que je les accompagnai lors de 
leur retour dans leur pays. 

Une autre servante qui venait laver le linge de la maisonnée me vit et me présenta son fils, Avédis, père d'une petite fille de 5 ans. Je l'épousai et un an plus tard, nous partîmes pour la France où
 nos cinq enfants virent le jour. " 

Aujourd'hui Koarig n'est plus. En épousant Avédis, elle avait aussi pris en charge l'avenir d'une petite fille en quête de maman : ma mère, qui recueillit les douloureux souvenirs de Koarig 
dont elle m'a  fait le récit. 

** Medz yeghern : grande catatosphe (Plus tard Raphaêl Lemkin créa le 
terme "génocide" pour traduire la destruction intentionnelle d'un peuple)
 * Mandal : mot turc désignant une pince à linge

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11 octobre 2012
Quand le destin s'amuse



 "Diguin Sophig"
Madame Sophie

Quand le destin s'amuse

Séparés très tôt de notre mère, nous n'eûmes plus aucun lien avec tous les autres membres de sa famille.

Je me souviens cependant d'un épisode qui devait révéler, beaucoup plus tard, toute son importance. Mes grands-parents recevaient fort peu d'invitations pour des repas ou réunions chez des voisins arméniens car ils ne fréquentaient guère les membres de la communauté arménienne d'Alfortville. L'exception que constitua celle à laquelle répondirent mes grands-parents, justifia aussi notre présence dans cette maison.

Nous passâmes une après-midi joyeuse et très animée avec les enfants de nos hôtes. Nous courions dans les couloirs et les escaliers occupés à des parties de cache-cache qui nous laissaient essoufflés et ravis. On nous appela néanmoins pour une collation ; c'est ainsi que nous fîmes la connaissance de Madame Sophig (Sophie), invitée en même temps que nous. C'était une petite femme boulotte, très gaie et volubile qui monopolisait l'attention par des narrations d'évènements anciens ou nouveaux qui se produisaient dans la communauté arménienne. Chacun riait beaucoup car elle avait l'art de rendre très vivants et drôles les récits qu'elle en faisait. Nous lui fûmes présentés et le commentaire poli qu' elle émit ne laissa aucun doute sur son manque d'intérêt évident pour les enfants !

C'est ainsi que nous fîmes la connaissance de diguin Sophig (Madame Sophie). Elle joua un rôle dans le mariage de mon père avec avec sa seconde femme : c'est par son entremise qu'ils furent présentés l'un à l'autre.

Quelques années plus tard, les retrouvailles avec maman m'apportèrent aussi une nouvelle famille : la sienne. Je fis connaissance de mes grands-parents, de mes trois tantes et de mon oncle. L'une d'elles était plus jeune que moi ! Ils me manifestèrent une vive affection, aussitôt. Je vois encore leur bonheur, lorsque fraîchement arrivée dans la vie de maman, elle me conduisit chez eux. Mon grand-père, Avédis, d'une nature très mélancolique, me regardait avec un sourire triste et doux. Il était assis sur le divan, le coude posé sur la table et sa tête dans sa main. C'était son attitude coutumière. Je sentais bien des souffrances en lui ; sa vie et celle de sa famille, s'étaient écoulées dans un grand dénuement. Leur lieu de vie, pendant de longues années, fut le "bidon-ville" d'Arcueil. Là, coexistaient des familles émigrées de toute nationalité, formant des quartiers regroupant une même origine. Mes tantes aînées, deux belles jeunes femmes coquettes et soignées, n'acceptaient jamais d'être raccompagnées à leur porte par les jeunes gens qu'elles fréquentaient. Ils vécurent plus tard plus dignement, lorsqu'ils purent obtenir un logement dans les HLM d'Arcueil.

Ce fut aussi à ce moment de ma nouvelle vie, que maman me parla de sa mère génitrice. Elle souhaita que je la rencontre, après avoir longuement évoqué les relations conflictuelles qu'elles avaient vécues, lors de leurs propres retrouvailles, survenues alors que maman avait déjà une trentaine d'années  ! Ma grand-mère était d'une nature fantasque, gaie, aimant la vie et ses plaisirs, pour qui la séparation d'avec sa fille n'avait occasionné aucune frustration. Ma mère, à l'opposé, encombrée d'un lourd et douloureux contentieux fait de rancune et de colère envers cette mère qui l'avait abandonnée, était intransigeante et dure.

- Mais c'est ta grand-mère, une femme intellectuellement douée, étonnante, et c'est bien que tu la connaisses.

Ce jour là, celui de ma rencontre avec elle, fut aussi celui où l'inattendu, l'incroyable, se manifestèrent à nouveau !

Je pris le métro pour me rendre à son domicile où elle m'attendait : rue de la cloche d'or, à Barbès...

Je sonnai à sa porte, le coeur battant ... Elle ouvrit .... Mais ce n'était pas possible ! C'était elle ma grand-mère ? ... Diguin Sophig !
Elle ne se souvenait pas de moi, j'étais encore si petite lorsqu'elle me vit pour la première fois, des années auparavant ! Mais moi, oui, je me souvenais de ses yeux pétillants de malice lorsqu'elle m'avait pincé rapidement la joue en guise de bonjour ... Un élan d'amour - car je voulais serrer dans mes bras ce bout de femme aux cheveux blancs, ma grand-mère ! - me poussa vers elle... qu'elle réprima par une moquerie "khoch ès" ! (tu es comique !).

Je suis restée sur ma faim, sans lui en tenir rigueur pour autant. Elle me proposa de me "tirer les cartes" ; elle en faisait profession. Elle notait ses prédictions sur un cahier, en langue arabe ! Puis, elle m'offrit un bijou, une bague, de grande valeur me dit-elle, car c'est un diamant. Non, ce n'était pas un diamant.

Je n'ai pas le sentiment aujourd'hui, avec le recul, qu'elle cachait sa propre émotion derrière un masque. Non, elle était ainsi. Qu'avait-elle pu vivre qui lui rendît toute sentimentalité dérisoire ? Je finis par penser que c'était peut-être moi qui était par trop émotive ?

Quelques années plus tard, elle me rendit visite pour connaître ma petite famille, ses arrières- petits-enfants. Puis elle mourut "comme un petit oiseau", en se penchant pour cueillir une fleur dans le jardin de la résidence pour personnes âgées de St Raphaël. Ma mère en fut informée tardivement. Lorsqu'elle s'y présenta pour recueillir les documents de famille, ce fut pour apprendre que les pièces avaient été détruites par les héritiers de la directrice de l'établissement, elle-même décédée...

Il ne reste rien de grand-mère Sophig, hormis quelques photos et surtout, le regret pour nous, de n'avoir pu profiter d'elle, du récit de circonstances, d'évènements parfois tragiques qui ont jalonné sa vie et dont la connaissance aurait pu éclairer la nôtre, d'un autre jour.

16 octobre 2012
Vie quotidienne


Vie quotidienne

J'avais onze ans lorsque mon père me dit, alors que nous venions de terminer le repas du soir : "ma fille, tu es grande maintenant. Il te faut aider ta mère (ma belle-mère), tu peux t'occuper de laver la vaisselle".

Je commençai donc à me rendre utile en remplissant quelques tâches comme mettre la table, faire la vaisselle, allez chez les commerçants du quartier pour de menus achats. Un jour on m'envoya acheter des beefteacks chez le boucher. Je m'aperçus alors que des deux boutiques de boucherie, presque voisines, devant lesquelles j'étais parvenue, l'une était pleine de clients tandis que l'autre était vide. Cela me peina. Je choisis donc d'entrer pour mon achat dans le boutique vide. Lorsque ma belle-mère déballa le paquet, elle s'étonna :" qu'est-ce que c'est que cette viande ?" Après que j'eusse fourni des explications, elle s'exclama "mais c'est de la viande de cheval ! La prochaine fois, tu devras choisir l'autre boucherie !".

Puis l'hiver, l'habitude fut prise de m'envoyer à la cave, deux étages plus bas, remplir le seau de charbon pour alimenter le poêle de la salle à manger que j'avais appris à vider de ses cendres, avant d'allumer le feu aux premières heures de la journée. Bizarrement, je n'ai pas le souvenir d'avoir jamais vu mon frère exécuter ces travaux-là !

Notre belle-mère chantait parfois d'une voix cristalline. Mais le plus souvent, sa nature dolente lui rendait sans doute plus difficile la banalité répétitive de sa vie quotidienne. La "difficulté" est une notion très relative ; ce qui semble facile pour les uns, peut devenir quasiment insurmontable pour les autres. C'était son cas. Elle n'avait pas d'autre occupation que celle d'élever ses deux enfants, le surplus de travail que nous pouvions représenter se limitant à l'entretien de notre linge ...Sa mère, que nous appelions "yaya" venait souvent passer quelques jours chez nous pour lui offrir son aide. Une journée entière était alors consacrée au lavage du linge, justement. J'aimais beaucoup ses visites, car c'était surtout l'occasion de savourer de délicieux gâteaux à la confiture qu'elle ne manquait jamais de confectionner pour nous.

Ma belle-mère n'était pas une mauvaise femme, sinon qu'elle était notre belle-mère ; à ce titre, le regard qu'elle portait sur nous était dénué de l'aveuglement dont se teinte l'amour viscéral d'une mère pour ses propres enfants. Je pense avec le recul du temps qu'elle a eu, néanmoins, une véritable affection pour nous. Une anecdote dont j'ai gardé la mémoire est sans doute un signe de cet attachement :

Elle attendait son second enfant, lorsqu'un différend - dont j'ai oublié la cause - m'opposa à elle ; je trouvai une parade en m'enfermant dans un mutisme total durant quinze jours ! Je ne la regardais pas, ne répondais pas, butée et cantonnée dans une attitude qui me procurait une vraie satisfaction. Je compris que j'avais atteint ma belle-mère bien plus que je ne croyais lorsque "yaya", présente durant ces jours, profita de ce que nous étions seules pour murmurer rapidement, avec douceur "elle est vulnérable en ce moment, et tu lui fais beaucoup de peine, il faut cesser cette bouderie". Ce que je fis puisque, elle aussi, avait souffert.

Je pense aujourd'hui, qu'elle n'était pas très heureuse ; sinon, comment expliquer les "crises de foie" récurrentes qui survenaient à la moindre contrariété. Dans ces moments-là, elle allait se coucher et disparaissait tout l'après-midi. Le médecin lui avait prescrit de boire à chaque repas, un verre de vin rosé nommé "pelure d'oignon" ! Ce qui était un vrai luxe quand on sait que nos repas se constituaient de plats de lentilles (qu'on agrémentait d'un filet de vinaigre et d'huile), ou de repas-thé (que j'adorais) constitué de fromage, olives et pain !
L'exemple des femmes si courageuses qu'étaient ma grand-mère paternelle et ma tante, faisant face à tout - leur travail, leurs soins pour la famille, les difficultés matérielles - sans jamais se plaindre, montrant une endurance à toute épreuve, suscitait en moi, je l'avoue, un certain mépris pour ce qui m'apparaissait comme une faiblesse inexcusable de sa nature.

Je quittai l'école primaire, diplômée du certificat d'études obtenu avec un classement : 1ère de la commune (la directrice avait brigué pour moi le classement "1ère du canton" ...). Néanmoins je reçus pour cet exploit, des cadeaux offerts par la mairie : un stylo, un livre "Tout en Un" et 10 francs ! Je n'en étais pas peu fière !

Ainsi, je me retrouvai oisive et, pendant l'année qui précéda ma rencontre avec ma mère, je me transformai en véritable fée du logis ! Un esprit plus torturé que le mien à cette époque, aurait pu me conduire à comparer mon sort à celui de Cendrillon, mais cette pensée ne me vint pas à l'esprit ; il aurait fallu que j'en souffre, or, ce n'était pas le cas ...
Je pris les choses en main et, n'ayant pas d'autres choix pour occuper mes journées, je m'attelai dés l'aurore (oui, enfin, dix heures du matin) au ménage de l'appartement. Tout y passait du sol au plafond, c'est le cas de le dire ! Le plancher (récuré à la paille de fer, lavé, ciré), les carreaux, les rideaux. Certes, le papier peint qui recouvrait les murs était bien passé, mais un air de propreté planait et j'admirais alors, avec une certaine satisfaction, le résultat de mon labeur !

Les après-midi s'écoulaient entre lecture de magazines féminins de l'époque (Intimité, Nous-deux ...), dessins,  et visites aux copines de ma rue. J'aimais me rendre plus particulièrement chez Marguerite, dont la mère était boutonniériste ; je me souviens de ces dégustations de radis noirs débités en tranches que sa mère posait sur la table de la cuisine à notre intention. 

21 octobre 2012
Ma cousine Sirvart *

Ma cousine Sirvart

Nous n'avions que peu de cousins et cousines dans l'entourage familial. Ma tante Keranouche avait deux enfants, deux garçons Henri et Robert, plus jeunes que nous avec lesquels nous n'avions que peu de relations. Mon oncle Joseph était père de trois enfants, que nous ne voyions que fort peu. Sirvart, de deux ans ma cadette, était donc pour moi l'amie avec qui j'avais pu établir de solides liens de camaraderie.

Orpheline de sa mère, morte en couches le jour de sa naissance, élevée par une tante jusqu'à l'âge de sa scolarité, puis mise en pension, elle perdit aussi son père quelques années plus tard ; elle avait une dizaine d'années lorsque sa soeur âgée de vingt-deux ans la prit alors en charge - aidée par les tantes paternelles. Leur frère aîné, Christapor, que sa vie professionnelle retenait en Afrique, ne participait que très peu, de loin en loin, à son éducation.

C'est à l'école Tebrotzassere du Raincy qu'elle passa, outre une partie de son enfance, son adolescence. C'est donc au moment des vacances scolaires qu'elle passait chez sa soeur, que nous nous retrouvions. Je me souviens d'interminables parties de "balle au prisonnier" dans notre rue des Pâquerettes ! Ce jeu consistait à envoyer à tour de rôle, et de toutes ses forces, un ballon que l'adversaire devait bloquer. Sirvart avait une force incroyable ! Je risquais de tomber à terre, chaque fois que j'arrivais à bloquer la balle !

Nous avions une douzaine d'années - l'âge des premiers émois amoureux - quand passa le beau Serge - au propre et au figuré !. Il habitait dans une rue parallèle à la nôtre et passait très souvent à vélo. Il était mignon comme tout ! Nous en tombâmes toutes les deux amoureuses ! Et nous avons partagé cette chose étrange d'un amour commun, dont nous nous gargarisions l'une et l'autre, sans que le moindre sentiment de jalousie ne nous effleurât ! Elle me disait : "tu as vu comme il m'a regardée ?" à quoi je répondais "ah oui !" l'air extasié. Tout comme elle soupirait, émerveillée : "c'est vrai ?" quand à mon tour je lui confiais "tout à l'heure, il est passé à vélo, il a tourné la tête vers moi ..." ! Cet amour donnait du piment à une vie qui en manquait bigrement. Bien des années plus tard, j'aperçus un jour, lors d'une visite à mon père, "le beau Serge" ... qui ne l'était plus du tout ! Son nez, qu'il avait si menu, avait poussé en même temps que sa taille ! A "l'Arménienne" (entendez long et crochu !). Il poursuivait des études de médecine - je crois - et je pensais que c'était sans doute à cause de ses préoccupations d'étudiant qu'il devait les boutons qu'il avait sur le visage !
Je ne puis penser à Chaké, cette jeune femme qui a su donner un foyer à sa petite soeur, sans que les larmes ne me viennent. Elle connut une vie si difficile !

Elle était à cette époque de sa jeunesse, une femme gaie, rieuse, pleine d'énergie et de combativité. Elle chantait car elle possédait une voix d'une incroyable puissance, qu'elle travaillait d'ailleurs, en même temps que le piano, dans un conservatoire - jusqu'au moment où, le père mort, elle dut tout abandonner pour gagner sa vie, et pourvoir aux besoins matériels.
Elle trouva un emploi d'aide-soignante, à l'hôpital, aux horaires de nuit. Elle rencontra un jeune homme, qu'elle aima ; elle attendit un enfant qu'elle mit au monde, tandis qu'il était aux armées, pour son service militaire. Elle se rendit chez lui, son enfant dans les bras et ... on la mit à la porte !

Elle perdit sa gaieté, lorsqu'elle dut confier son enfant à une nourrice. Que de fois je la vis soupirer, l'air absent, lorsque les jours de lessive, devant l'évier de sa cuisine, elle lavait des montagnes de linge. Elle ne revivait que lorsqu'elle pouvait prendre son enfant, son Gilou, les jours de congés. Pourtant, malgré les épreuves de toutes natures qu'elle endurait, elle chantait pour nous, lorsque nous nous retrouvions chez elle, Sirvart et moi, pour des après-midi joyeuses, que nous passions à apprendre des mélodies à deux voix, que très vite, nous arrivions à chanter aussi,  surprises, émerveillées d'entendre les harmonies que nous produisions : "plus vagabondes que des chèvres, et le refrain joyeux aux lèvres, du fond de la Bohême nous venons, jetant au vent l'écho de nos belles chansons, l'écho ? De nos belles chansons" sur la musique d'une Danse hongroise de Brahms ! Et puis "Fileuse de toile, donnez-vous la main, la nuit sans étoiles, cache le chemin ...".

Sa vie s'améliora, lorsqu'elle rencontra celui qui devint son compagnon. Un second enfant vint enrichir le foyer. Le sort se faisait plus doux.

Gilou avait grandi. Chaké travaillait toujours autant. La maison qu'elle occupait se trouvait proche des berges de la Seine qui passait à Alfortville. Un après-midi, l'enfant s'y rendit pour jouer ... c'est là que sa jeune vie prit fin lorsqu'il se noya.

"Lorsque l'obscur destin passe, sachons nous taire ...".
C'est beau dans un poème.

*Sirvart : Rose (que l'on aime)

22 octobre 2012
L'école, encore 

L'école, encore ...

Je me souviens de ces femmes qui furent mes institutrices. Je crois les avoir toutes aimées, toutes ont su m'accorder un peu d'attention, sauf l'une d'elles qui me montra une certaine défiance, pour ne pas dire hostilité, madame d'Arore. Mais j'avais déjà une douzaine d'années lorsque je devins son élève.

Mademoiselle Castan ! Un des premiers jalons de mon parcours en école primaire. Elle avait ce petit accent provençal, si coloré et chaleureux, qui nous la rendait très proche. C'était une "vieille fille" comme on disait des femmes restées célibataires. Ses cheveux poivre et sel s'enroulaient en longues anglaises qu'elle maintenait par des peignes plantés haut de chaque côté du visage. On l'aurait cru sortie tout droit des livres de la Comtesse de Ségur ! Aucun maquillage ne masquait son teint jaunâtre de papier mâché. Elle portait toujours des vêtements longs et sombres, sans grâce à vrai dire, mais ce n'était pas sa préoccupation. Elle marchait en se dandinant et nous l'imitions quand elle avait le dos tourné. Elle était l'indulgence même. Ses gronderies n'effrayaient personne !

L'hiver, elle agrémentait nos journées de travail studieux, par des diversions impromptues qui nous enchantaient : elle mettait à fondre dans une casserole posée sur le haut poêle en fonte trônant au milieu de la classe - les radiateurs n'ayant pas encore fait leur apparition à cette époque - les morceaux de sucre, deux par enfant, qu'à sa demande nous avions apportés le matin même. Et quand le sucre fondu s'était transformé en caramel, développant un arôme à damner un saint, elle passait dans les rangs et versait quelques gouttes du liquide ambré sur une feuille de papier que nous avions préparée à cet usage ! Et tous ces enfants de condition modeste pour la plupart, les yeux brillants de plaisir, et pendant cet instant de bonheur suprême, dégustaient longuement leur pastille de caramel !

Il y eut Madame Thiébault. A l'opposé de Mademoiselle Castan, elle était la coquetterie faite femme. Tout en elle respirait le désir de plaire. Ses cheveux blonds bouclés formant une édifice compliqué au-dessus du front, immuablement chaque jour, à croire qu'elle ne posait jamais la tête sur un oreiller la nuit, ses cils recourbés, noircis de mascara, les traits de crayon traçant des sourcils à l'arc parfait, le rose poudré de ses joues, les lèvres peintes avec précision, les ongles laqués d'un rouge pourpre, ses tenues vestimentaires très féminines - le pantalon n'était pas encore à l'honneur -jupes plissées irréprochables, chemisiers soyeux agrémentés de lavallières savamment nouées, chaussures à hauts talons, elle était la réplique des gravures de mode que je voyais quelquefois dans les magazines de cinéma. Elle avait d'ailleurs une façon d'être très théâtrale. Elle semblait toujours, sur l'estrade d'où elle professait, en représentation.

Ce qui se confirma le jour où, nous ayant invités au spectacle qui se donnait dans un cinéma du quartier, nous la découvrîmes actrice ! Elle était sur scène, telle que nous la connaissions déjà au théâtre de notre vie. Il me sembla alors, qu'elle devait être à l'étroit dans le rôle d'institutrice, quand elle rêvait, sans doute, aux feux de la rampe et à la mise en lumière de la notoriété ...

On garde quelquefois des épines plantées au coeur depuis l'enfance. Madame d'Arore fut celle qui, la première autant qu'il m'en souvienne, m'infligea une blessure d'amour propre (ou qui me fit prendre conscience que j'en avais). Je n'avais connu jusque là, de mes institutrices, que douceur, gentillesse, indulgence. Madame d'Arore portait sur les élèves un regard sans aménité, presque méprisant, empreint de froideur. Le ton de sa voix était sec, décourageant toute réplique. J'ai compris très vite qu'elle ne nous ménagerait pas. Aussi, craignant les affrontements, je me fis la plus petite possible espérant passer inaperçue.

C'était sans compter avec le malin plaisir qu'elle prenait à nous épingler. Je ne me souviens plus du motif pour lequel elle me dit un jour, me sondant d'un regard métallique "je n'aime pas les songe-creux". J'ignorais le sens de cette expression mais je la ressentis comme une insulte, sans en comprendre la raison.

songe-creux : personne qui nourrit son esprit de chimères ...
Et alors ? N'étais-je pas encore à l'âge où l'enfance peut rêver ? Il arrive toujours assez tôt celui du réveil. J'ai supposé qu'elle abhorrait par principe, pour ne l'avoir jamais eue, une faculté nécessaire pourtant au développement créatif d'un enfant.

Comment notre famille est devenue Française



Prisonnier en Allemagne durant cinq ans
 pendant la guerre 1939-1945, à son retour
en France, papa reçut en 1947,  signé par le Président du Conseil d'alors, Paul Ramadier, le document de naturalisation française pour lui et ses deux enfants,
 Armand (Armenag) et Hélène (Dzovinar)

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Une mine d'informations ici

http://www.armenweb.org/liens/index.htm

et là

http://jaki.aladin.pagesperso-orange.fr/


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30 octobre 2012

La période mystique



Dans notre foyer, comme dans tous les foyers arméniens, 
la foi en Dieu était une évidence. De telle sorte que Dieu
s'intégrait totalement dans notre quotidien, ni plus ni
 moins que l'un d'entre nous. Il ne se disait pas une phrase
  sans que référence lui soit faite, pas d'acte domestique auquel il ne soit mêlé.  C'était si naturel, que pour nous
 les enfants, il ne fut jamais  une source de crainte.
 Je pense que ce fut une réelle chance que de n'avoir
 pas été perturbés par une approche traumatisante de la foi.
 Dieu pour nous, était un être bon qui nous aimait, même si nous ne le voyions jamais. Cet amour sans contrainte, 
sans contrepartie, ne faisait que s'ajouter à celui
 que nous portaient  nos parents.

A vrai dire, notre culture religieuse était très succincte ! Certes, nous allions à l'église, deux fois par an, à Pâques surtout et parfois pour les fêtes de Noël. Mais ce ne fut jamais une corvée, au contraire ! C'était l'occasion, rare, de se montrer dans nos plus beaux atours ! Robe couleur bordeau avec un joli col blanc en dentelle anglaise, socquettes blanches aussi et souliers cirés pour moi - Culotte courte et chemise avec col marin pour mon frère ! J'adorais cela ! Ma coquetterie s'en trouvait bien ! A l'église arménienne d'Alfortville, nous jouions sur l'espace dallé du parvis avec d'autres enfants, sans que personne ne nous oblige à suivre la messe. Mon frère ne m'accompagnait jamais lorsque je rentrais dans l'église pour écouter les si beaux chants du rituel religieux. A la fin de la messe, on échangeait à voix basse, dans le creux de l'oreille du voisin, une phrase rituelle elle aussi, à laquelle je ne comprenais rien mais ces mots murmurés avaient un goût de mystère qui me plaisait infiniment !

Depuis, je me suis documentée ...
"Kristos hariav i mérélots"
 (le christ a ressuscité des morts)
à quoi  il fallait répondre
"Orhtnial é haroutioun Krisdosi"
(que soit bénie la résurrection du christ)

La fête, pour nous, trouvait son apogée quand de retour à la maison, chacun gagnait la table familiale pour 
partager  le repas que grand-mère et tante Christine avaient préparé longuement  la veille. Nous nous amusions alors à casser nos oeufs rougis (car ils avaient cuits avec des pelures d'oignons) l'un contre l'autre. Le riz pilaf agrémenté de raisins de Smyrne était une friandise, tout comme le dessert -   des gâteaux (simit) de forme nattée, ou roulée en colimaçon - qui se conservaient assez longtemps, et que nous mangions toute la semaine. 

Je lus un jour "Bible d'une grand-mère" de la Comtesse de Ségur et découvris le mythe de Noé et de son Arche échouée sur le Mont Ararat !
Cette révélation surprenante m'encouragea à lire avec plus d'intérêt encore la suite du récit où Dieu, Jésus, Marie et tous les saints du Paradis vivaient d'étonnantes aventures !
En peu de temps, mon univers en fut peuplés ! Juste après celui des fées et des lutins ...
 Comment voulez-vous qu'un enfant s'en sorte ?
Donc, je collectionnais toutes les images les représentant, nimbés d'auréoles éthérées, yeux chavirés levés vers le ciel, mains tendues vers lui, en d'incessantes prières et offrandes ... 

Et le soir, à genoux sur mon lit, me récitais la seule prière que j'aie jamais connue, et encore, pas entière, en mangeant certains mots dont je ne connaissais pas le sens non plus "haymer, vor ierguines es ..." 
(Notre père qui êtes aux cieux ...)

Je ne me souviens pas avoir été punie par les aînés ; mais ce n'était pas nécessaire, car, lorsque je considérais que je le méritais, je me punissais moi-même ! Je m'astreignais alors à réciter un certain nombre de fois, déterminé en fonction de la gravité de ma faute,  cette prière. J'étais dure avec moi-même ! Il m'arrivait de la répéter au moins vingt fois ! Et c'est long, croyez-moi, de rester tout ce temps à genoux, dans le noir !  

Mais après quelque temps, cet engouement mystique me quitta lorsque, captivée par de nouveaux centres d'intérêts, je finis par l'oublier. Plus tard, lectures et réflexions aidant, l'acquisition d'une certaine force mentale peut-être, je finis par remettre en question ma foi chrétienne.

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31 octobre 2012
 Les fêtes de Noël à l'école  





Les fêtes de Noël à l'école

Quelle effervescence ! Quelle excitation ! Tant pour les enfants que pour les institutrices ! Ce furent des occasions où se révéla le goût inné de beaucoup d'enfants pour la danse, la comédie, le chant.

**A l'école maternelle. Des groupes d'enfants déguisés en fonction des thèmes que leur danse évoquait faisaient ainsi jaillir des livres de contes, les animaux de la forêt, les lutins et les elfes, les trois petits cochons et le grand méchant loup, la chèvre imprudente et aventureuse de Monsieur Seguin - dont le sort me rendait triste et me faisait pleurer !

Mon groupe figurait le monde asiatique que symbolisaient nos costumes magnifiques : un chapeau pagode et un long manteau de satin bleu nuit à col "mao" boutonné jusqu'au cou pour le mandarin et des robes aux tons pastels rose ou bleu, et leur large ceinture enserrant la taille, parant de bien juvéniles geishas aux cheveux relevés en chignon piqué de longues épingles... Dans un alignement parfait, se faisant face, les couples modèles réduits, avançant, puis reculant, l'index de chaque main pointé en l'air dans un mouvement ascendant puis descendant, chantaient d'une seule voix : "tchin tchan go, gouli, gouli, gouli watch, tchin tchan go gouli gouli gouli watch, tchin tchan go, tchin tchan go, tchin tchan go, tchin - tchan - go ! "

**A l'école primaire. Quelques années plus tard. On rechercha, pour les besoins du spectacle, l'élève dont le rôle consisterait à relier entre eux, par un texte, un poème appropriés, chaque tableau ou intervention constituant le spectacle. La directrice avait confié ce soin à notre institutrice. Nous eûmes à réciter un poème de notre choix afin de montrer nos talents. Je voulais, de toute mon âme, obtenir ce rôle ! Je brûlais du désir de le tenir ! Je récitai "Les animaux malades de la peste". La classe s'amusa et rit. L'institutrice sourit. Et j'eus le rôle !

Les répétitions commencèrent. C'était un bonheur qu'à chaque instant je savourais totalement. Je n'étais pas très timide en ce temps-là. La timidité survient quelquefois lorsqu'on prend conscience de l'étendue de son ignorance ; mais on peut gommer ce handicap lorsqu'on finit par admettre qu'à l'impossible nul n'est tenu pourvu que l'on ait fait de son mieux ...Tout se passait bien. Puis, la directrice s'avisa, alors que l'ensemble du spectacle était en place, qu'il fallait ajouter un autre petit texte. Je l'appris aussi.

Une de mes amies, Jeanine Papazian, venait chez moi pour les répétitions de dialogues que nous devions assurer ensemble : agenouillées - pour les besoins du texte - nous clamions, en appuyant de façon intentionnellement exagérée - de suppliants "Père Noël, Père Noël, viens dans notre maison ..." déclamation qui se terminait invariablement par des fous-rires tant nous nous amusions d'une situation que nous trouvions grotesque ! (C'est que nous avions perdu notre croyance en lui !)

La fête eut lieu. Le préau de l'école où trônait, sur sa partie gauche, un immense sapin généreusement illuminé, décoré de longues guirlandes argentées et de boules multicolores, grouillait de la foule des parents plus stressés que leur progéniture soudain propulsée sous les feux de la rampe ! La représentation se déroulait à merveille : les petits lapins faisaient la ronde, les elfes gracieusement devançaient le traîneau du Père Noël qui finissait par se montrer, sous les acclamations enthousiastes des enfants ; c'est alors que je l'accueillais par un compliment. Ce que je fis, puis me tus. Au premier rang, la Directrice me regardait intensément, faisant des mimiques et des gestes incompréhensibles : il y eut un "blanc" et tandis que j'en étais encore à me demander ce qui motivait son agitation, l'institutrice déjà présente avec ses élèves pour la suite du programme, enchaîna sans plus tarder !

La Directrice m'adressa un petit geste de la main qui pouvait signifier : tu es une coquine, tu mériterais une fessée ...Mais pourquoi ? Et soudain, la lumière jaillit : le texte, le petit texte supplémentaire qui m'était totalement sorti de l'esprit !

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II - L'ADOLESCENCE

11 février 2013
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Au "Tire-Bouchon"



Il existait à Montmartre un bistro nommé "le tire-bouchon". Nous y allions en bande, le dimanche après-midi, "boire un pot", selon le langage rituel estudiantin de l'époque, mais aussi et surtout, écouter les artistes en devenir qui pouvaient tester leurs oeuvres à bon compte ; entendez par là, qu'ils n'étaient pas rémunérés, mais tout plutôt que de ne pouvoir s'exprimer jamais. Les uns lisaient leurs poèmes, d'autres les chansons de leur répertoire, tous étaient très jeunes - comme nous-mêmes -  et pleins d'espoir ! 
J'entrepris moi aussi, quelque temps, de tester mes goûts musicaux et mes petits talents vocaux, en suivant mon frère - toujours entreprenant et sans qui je n'aurais pas tenté l'aventure - dans un petit conservatoire de la chanson, du côté de Pigalle. Barbara Lamay, ancienne artiste de music-hall au fort accent américain - et dont le nom ne figurait dans aucun hit-parade - y dispensait ses cours de mise en scène, sous l'oeil indifférent de son époux, largement plus âgé qu'elle, et dont l'activité principale consistait à encaisser nos cotisations mensuelles, le reste de son temps étant consacré à la lecture des journaux.
Je me souviens avec amusement de ce jour où ma mère m'accompagna pour mon inscription : "Ne vous inquiétez pas, on ne l'abîmera pas votre petite fille" disait, sans quitter du regard les formes que dessinait ma poitrine sous ma robe, Monsieur Dorian - mari et "producteur"  de Barbara, à ma mère que ces mots rassurants  n'avaient guère convaincue, et qui craignait de voir sa fille entrer dans un lieu de perdition !       

Je garde pourtant les souvenirs exaltants, de moments pleins de fantaisie, de joie de vivre, de rencontres étonnantes, d'espoirs partagés ... Durant les cours, nous chantions à tour de rôle, en nous essayant aux attitudes apprises, aux gestes que nous devions exécuter le plus naturellement possible, dont nous pouvions nous inspirer en regardant les artistes déjà confirmés. Une fois par mois, Monsieur Dorian organisait une soirée au cours de laquelle nous nous produisions devant un parterre de "personnalités" du monde du spectacle susceptibles d'offrir peut-être le contrat du siècle aux meilleurs d'entre nous !
Moi, je chantais "Only you" des Platters,  un groupe qui connaissait un grand succès, avec des attitudes de vamp (!) ainsi qu'une chansons intitulée "N'allez pas Julie ..." qui mettait en scène une sainte-nitouche effrontée ! Je ne pense pas avoir convaincu quiconque !

http://www.youtube.com/watch?v=9r2pEdc1_lI

http://www.musicme.com/#/Marcel-Amont/videos/?res=vidweb&v=20


"Star" d'un soir ...
Se pressait là une faune qui ne devait pas être à l'abri de certains écarts ; et si cela fut, je n'en ai rien su - car je ne voyais jamais rien, tout semblait toujours couler,  pour moi,
comme un long fleuve tranquille ! 
Je vivais intensément, avec un plaisir qui ne faiblissait pas, ces moments qui ne laissaient aucune place à la monotonie. Il y avait parmi les habitués, des talents, c'est certain, mais plus encore, beaucoup de cas désespérés : notamment, une chanteuse "réaliste" qui avait à son répertoire "L'homme à la moto" d'Edith Piaf, avec un timbre proche du sien. Bien des années plus tard, je l'entendis dans une émission de variété télévisée ; elle n'était plus la jeune femme mince en jupe noire moulante et corsage blanc que j'avais connue, mais elle chantait toujours ce même morceau. 
On rencontrait beaucoup d'auteurs-compositeurs qui interprétaient leurs propres compositions ; j'écoutais avec ravissement la chanson de l'un d'entre eux qui avait retenu mon attention, lorsqu'il se produisait au cours d'une de ces soirées exaltantes. Mais j'étais jeune encore, mon frère toujours présent, et s'il y eut intentions amoureuses, elles se bornèrent à des échanges de regards ... Comme l'amour était doux et innocent en ces temps révolus.

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12 février 2013 

Le premier baiser




Qui ne se souvient de son premier baiser ?
On est encore si petit, c'est-à-dire, encore plein de rêves, de candeur, d'illusions, inexpérimenté et curieux.

Cette année là, mon père et mon oncle Joseph avaient loué pour les vacances, une demeure près de Tours. C'était une espèce de château : une grande bâtisse au fond d'un parc que jouxtait, sur la droite, un petit bois auquel on accédait par une grille vétuste, tandis qu'une autre bâtisse sur l'aile gauche, séparée du bâtiment principal par une allée, était occupée par un peintre, disposant également d'un grand jardin, heureux bénéficiaire de la petite rivière qui le traversait et serpentait entre ses rives herbeuses en chuintant doucement. 
 J'étais dans le château de mes rêves  d'enfant !
J'ignore comment mes parents avaient pu dénicher une telle location - ni à quel prix - pas très cher c'est sûr - mais c'était un lieu absolument fabuleux. Les pièces vastes, aux plafonds hauts, contenaient des meubles anciens, dont un grand canapé et des fauteuils Louis XV (à ce qu'il m'a semblé) que nous sortions sur la terrasse devant la pelouse (miteuse, mais quelle importance!) pour faire des photos.






Nos deux familles rassemblaient onze personnes parmi lesquelles sept enfants , dont mon frère et moi déjà adolescents (16 et 18 ans). Mon frère avait parcouru toute la route, depuis Alfortville jusqu'à Tours, à vélo ! Mais il avait de l'entraînement ; souvent je regardais ses jambes que la pratique intensive du vélo avait harmonieusement musclées et galbées et que je trouvais très belles !


Armées de chandeliers en bronze doré, à trois branches, nous prenions des attitudes qui nous semblaient très  romantiques pour des photos souvenirs. A l'entrée du petit bois ou devant la porte-fenêtre du salon, revêtues d'une longue chemise de nuit décolletée empruntée à notre tante et mère,  à tour de rôle, ma jeune cousine Lucie - une ravissante fillette de douze ans, aux cheveux "roux vénitien"  au teint mat - et moi-même, prenions des poses inspirées des films ou des romans d'amour que je connaissais "Les hauts de Hurlevent", "Autant en
 emporte le vent" ... 

 Lorsque j'y songe, je me demande
si ma tante qui nous regardait
n'éprouvait pas le désir de nous
imiter. Je crois que oui, mais ...

Ma tante était l'épouse 
de notre oncle Joseph, le seul qui soit sorti du rang des principes familiaux en épousant une française .
 Issue d'une famille de la petite bourgeoisie, avec des aspirations artistiques, elle faisait suivre des cours de danse  à Lucie, ce qui faisait dire à ma famille arménienne, peu encline pour cause de pauvreté, à ces sortes de dépenses,
qu'elle voulait "péter plus haut qu'elle n'avait les fesses" ! Il fallait nous laisser encore un peu de temps pour parvenir à plus de tolérance !
Je me souviens avec émotion des repas pris en commun, élaborés avec les bons légumes frais que nous allions chercher dans les petites fermes du voisinage. Nous  demeurions dans les environs de Tours dans une commune dont j'ai oublié le nom.

Nous découvrîmes à cette occasion le château de Blois, sa cour et son architecture, les vastes salles, les chambres décorées de lourdes tentures  et de meubles précieux, toutes choses qui me fascinèrent.


Façade intérieure, l'escalier monumental
Mon frère revint un jour de ses balades à vélo et m'apprit qu'il avait rencontré deux jeunes gens, frère et soeur comme nous, en vacances dans la région. Dés le lendemain, nous fîmes connaissance ; un courant de sympathie nous lia aussitôt et nous ne nous quittâmes plus.



Josiane était une brunette piquante, enjouée et son frère Christian, beau comme un dieu grec ! Nous allions à la baignade au bord d'une petite rivière ; nous arpentions les rues de Tours avant de nous affaler sur les banquettes de moleskine des cafés de la ville. Jusque là, copain-copain : mon frère avec Josiane, Christian avec moi.

Nous faisions des pique-nique dans la campagne. Puis un jour, nos pas nous conduisirent jusqu'à une grange. Dans les granges, on trouve toujours de la paille ... vous me suivez ?
Nous voilà allongés, tous les quatre (oui, oui, il faisait chaud dehors ...) au creux de la paille, au frais ... et Josiane se rapprochant de mon frère, je l'imitai et me coulai près de Christian... attendant je ne sais quoi ... et Christian, mon aîné de quatre ans, prit l'initiative ! Mon frère de son côté semblait parfaitement heureux !

Flirter, à cette époque, signifiait des échanges qui restaient très sages. Des baisers, des baisers, et voilà ! Mais quand même, ça vous remuait !
Plus tard, demeurée seule avec mon frère - qui ne me fit aucune remarque, sinon qu'il me regarda avec une mimique que je n'ai jamais oubliée, en ajoutant, sachant que c'était ma première expérience - alors, qu'est-ce que tu en penses ? avec un regard mi-interrogateur mi-moqueur  ; je le regardai dans les yeux en souriant, un peu gênée tout de même, et lui répondis en haussant les épaules : ...oui...c'est bien, d'un ton peu convaincu ... Il ajouta alors - ouais ... pas terrible hein ? ça casse pas trois pattes à un canard ! J'en ris encore !

La fin des vacances approchait. En nous séparant, nous nous promîmes de nous revoir à Paris. Et la première fois que je me rendis chez ma nouvelle amie, prenant les devants, elle m'expliqua embarrassée, que Christian avait une fiancée qu'il allait bientôt épouser. J'étais tout de même déçue, mais, en vérité, moins touchée que je ne l'aurais pensé. Je me consolai rapidement en songeant que je n'aurais pas aimé être liée à quelqu'un qui aurait pu combler le vide de mon absence aussi facilement ... 
Ah jeunesse ! Cela n'était rien qu'une petite amourette de vacances.
 J'attendais la passion, celle qui bouleverse l'être de fond en combles.

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Pastel - Dzovinar

Les engouements

Je pense que chacun éprouve, au fil de sa vie, des attachements suffisamment puissants pour qu'ils constituent un moteur précieux pour la curiosité. J'ai parfaitement illustré cette hypothèse dans mon enfance, mais aussi dans ma vie d'adulte.

J'étais encore à l'école primaire, dans la classe précédant celle du certificat d'études, j'avais douze ans. La porte de la classe s'ouvrit un matin sur la directrice de notre école poussant devant elle une fillette inconnue.

- Mes enfants, dit-elle, je vous présente votre nouvelle camarade, Rosalinda, qui vient d'Espagne et compte sur votre sens de la camaraderie pour  la mêler rapidement à vos jeux.
Cette annonce avait fait battre mon coeur. Je regardais la nouvelle venue intensément, son origine espagnole étant un attrait puissant à mes yeux. Cela mérite une explication : un chanteur de l'époque, d'origine espagnole, avait toute mon admiration, de sorte que tout ce qui pouvait se rapporter à lui, d'une façon ou d'une autre, avait, à mes yeux, une aura particulière, m'inclinant ainsi à éprouver un vif intérêt pour tout ce qui avait trait à ses origines ...
Contre toute attente, Rosalinda n'était brune ni de peau ni de cheveu selon les critères du modèle andalou qui étaient les miens. Tant pis. Je décidai qu'elle me plaisait quand même et annonçai avant quiconque, que je partagerais avec elle le banc d'écolier que j'occupais. Ce que d'ailleurs, personne ne songea même à revendiquer.

J'avais lu, peu de temps auparavant, un livre de la bibliothèque scolaire qui racontait la magnifique aventure humaine qu'avaient vécue les deux héroïnes de ce roman. Le décor était planté en Afrique et l'intrigue, le récit d'une intense amitié entre deux enfants, l'une africaine, l'autre française. Ce livre m'avait fait rêver à ce continent africain si coloré dont on apprenait la diversité culturelle durant les cours de géographie. De sorte que je brûlais de vivre aussi l'aventure exceptionnelle d'une si belle amitié ...

Je ne quittai plus mon amie Rosalinda d'une semelle, bien que son vocabulaire français fut quasi inexistant. Nous faisions des signes pour nous exprimer, et n'étions pas avares de sourires pour palier aux manques du langage.

Le soir même, je me rendis chez une famille arménienne de ma rue, et demandai au fils aîné - qui avait terminé ses études - s'il possédait un dictionnaire  franco-espagnol. La chance voulut qu'il en possédât un, ainsi qu'un livre de grammaire, dont il me fit don. Alors, j'entrepris d'étudier cette langue. J'apprenais, dés que j'avais un moment, les mots, les verbes, espérant naïvement que je saurais très vite en user. Pendant les récréations, je restais dans la classe et me plantais devant une carte de l'Europe, où l'Espagne était très visible, et apprenais les noms des villes, des fleuves  (Guadalquivir ! Ce nom me semblait très beau !). Je voulais tout savoir, tout de suite - comme toujours - Je travaillais seule, sans méthode. Des noms de villes émergeaient plus que d'autres ; Tolède (pourquoi Tolède ? J'avais dû rencontrer ce nom dans un roman qui m'avait séduit) me retenait plus longtemps qu'il n'aurait fallu. La récréation terminée, je n'étais pas plus avancée qu'au début ! J'avais la tête farcie de tout et de rien ! Pour parachever mon doux délire, je prêtais l'oreille aux chansons espagnolisantes que diffusait la radio de l'époque, mon esprit s'enfiévrait à la vision de films romanesques d'une Espagne rêvée, tournés dans des paysages et des lieux splendides -l'Andalousie, Grenade et les jardins de l'Alhambra ... et, bien sûr, les danses flamenco qui finissaient de distiller leur univers de sombre passion ... Olé !

Malheureusement (ou heureusement ?) en prenant de l'âge, je n'ai guère changé ! C'est toujours à la faveur d'une passion - pour un auteur, un peintre, un poète - que me vient le goût ou l'envie d'en savoir davantage.

C'est ainsi que poussent les herbes folles ! 

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III - ET PUIS, LA VIE ...
  
Les années conservatoire


Spectacle - examen de chant au conservatoire de Perpignan

Comment expliquer le fait que des aptitudes évidentes, qui auraient permis une autre orientation à votre vie, soient restées si longtemps en sommeil, sinon par cette conjoncture particulière qu'est le déracinement d'une famille impliquant des priorités pour sa survie, autres que la planification de l'avenir de ses enfants ?
Mon frère  avait de réelles dispositions pour les mathématiques, la musique, l'art ;  quant à moi, mes tendances naturelles me portaient aussi vers la musique, le chant, le dessin, le goût de la lecture et de l'écriture. Mais nos chemins nous ont conduit vers d'autres voies, et nos goûts, s'ils ont accompagné notre vie, sont restés larvés, malgré des tentatives illusoires.

Aussi, lorsque ma fille Isabelle-Achkhène décida un beau jour de légaliser une union qui durait depuis treize ans déjà, et dont deux enfants étaient nés, ce fut l'occasion pour moi - afin de marquer ce jour particulier d'un sceau personnel - de  réaliser une cassette enregistrée de chants accompagnant la cérémonie nuptiale.
Les photos prises durant cet événement, montrent l'expression grave d'une famille à l'écoute d'une musique et d'une voix chargeant d'un poids supplémentaire - il faut dire que j'avais choisi "Ave Verum" de Mozart ...-  une situation déjà très émouvante. Nous constatâmes plus tard avec amusement que l'attitude de chacun de ses membres était  identique : nous penchions tous la tête du même côté ! 




Encouragée par ma fille, je décidai enfin, à un moment où les professionnels du chant lyrique songent à faire retraite de leur carrière pour enseigner leur art, d'entreprendre le perfectionnement du mien ! 
Le conservatoire de Perpignan proposait des cours  de chant pour adultes. C'est donc là que je pus connaître un univers auquel j'aspirais depuis longtemps. 
Mes facilités naturelles, ma voix déjà "placée" étonnèrent          les professeurs qui n'avaient d'ordinaire, dans ces classes "adultes" que peu d'élèves ayant un tel acquis. Ils étaient tous plus jeunes que moi ces professeurs, ils ignoraient aussi les facilités d'un peuple dont je suis issue : les arméniens. Tout arménien qui chante a le plus souvent une "voix naturelle" et placée. Les chanteurs asiatiques, ou originaires des pays de l'Est sont doués en général, j'ai eu l'occasion de le constater.
Avant cet apprentissage du chant en présence d'autres élèves, d'examens en cours et en fin d'année qu'il fallait assurer devant un jury d'initiés, je ne pouvais guère chanter devant un public tant le trac me paralysait. Ce parcours me permit très vite de me dégager de cette  entrave et je connus le plaisir et le bonheur de pouvoir m'exprimer  sans réserve, en même temps que ma voix de soprano léger s'étoffait davantage ; sans doute pas autant que  l'aurait permis un travail entrepris dans ma jeunesse, mais suffisamment pour me permettre d'aborder "honnêtement" le répertoire lyrique. 

Deux professeures de chant se partageaient les nouveaux venus, jeunes élèves ou adultes. L'une était titulaire, l'autre son adjointe.  Ce fut cette dernière qui me prit sous son aile. 

Ah Reggia ! Tout un poème !
Elle était grande, massive, affublée de vastes pantalons qui ne pouvaient masquer sa corpulence ; elle ne se déplaçait jamais sans une serviette alourdie de partitions et de CD qu'elle soumettait, selon les besoins, à ses élèves. Généreuse, comme sa vaste poitrine sur laquelle elle croisait les bras en nous écoutant. Son amour de cet art qu'elle avait pratiqué avant d'enseigner, nostalgique de cette époque où elle se produisait en concert, elle ne pouvait s'empêcher de chanter en même temps que ses élèves, couvrant leur brin de voix de la puissance de la sienne ! Ce qui faisait dire à l'autre professeur, à juste titre (il y avait tiraillement entre elles, vous le devinez) "comment voulez-vous que les élèves s'entendent !".

Je me suis beaucoup amusée à observer la vie de ce microcosme qu'est un conservatoire. En même temps, quel bain de jouvence !  Quel bonheur d'assister, des plus petits aux plus grands, à l'éclosion de leur talent. Je ne me lassais jamais d'aller écouter, à l'occasion des examens de fin d'année, les prestations souvent remarquables de beaucoup d'entre eux ou d'assister aux concerts que donnaient les professeurs accompagnés de leurs meilleurs élèves, à l'auditorium du conservatoire.

J'avais un statut privilégié : je chantais pour mon plaisir, sans autre objectif, dégagée du stress d'une éventuelle carrière qui implique, dans les milieux de l'art en général et de l'art lyrique en particulier, bien des luttes, bien des désillusions, pour gagner ses galons, sa place, pour être reconnu. Aussi lorsqu'arrivaient les périodes d'examen, deux fois par an, vécues par les élèves comme d'éprouvantes épreuves, j'affichais toujours une sérénité qu'ils m'enviaient. Alors, je m'attachais à les calmer, leur expliquant qu'ils devaient prendre plaisir en vivant ce moment pour lequel ils s'étaient longtemps préparés, afin d'en partager l'émotion avec les membres du jury.  


Mise en scène et scènette pour examen de chant
                            

Fantasque Reggia !

Pendant les vacances d'été qu'elle passait invariablement chez sa mère, en province, elle recherchait dans la discothèque de cette dernière,  qui fut chanteuse autrefois, des mélodies, des airs d'opéra, qu'elle nous proposerait à la rentrée prochaine. Et contrairement à d'autres professeurs qui imposent leurs choix musicaux aux élèves, elle nous soumettait plusieurs partitions nous offrant ainsi la possibilité d'apprendre une oeuvre en fonction de nos préférences -  ce qui n'était pas forcément une bonne idée, dans la mesure où le choix doit se faire en fonction d'un travail propre à remédier aux faiblesses vocales de l'élève.  Je lui dois, pour ma part, d'avoir abordé, grâce aux CD qu'elle m'a donné à entendre, l'opéra russe, tchèque ou italien, dans des oeuvres de grande beauté que je ne connaissais pas.

Elle avait toutes sortes de projets grandioses ... qui ne voyaient jamais le jour, comme des concerts, des spectacles auxquels nous participerions. Chaque professeur avait toute latitude pour organiser au moins un spectacle dans l'année. Sauf que notre pauvre Reggia n'arrivait jamais à obtenir de la direction du conservatoire, l'aide matérielle nécessaire pour les réaliser. Alors même que l'autre professeur, plus crédible il faut le reconnaître, produisait des spectacles à thème, avec de petits moyens néanmoins, mais qui drainaient régulièrement les spectateurs qui remplissaient chaque fois la salle de l'auditorium du Conservatoire. Reggia, quant à elle, ne récoltait qu'un auditoire qui se limitait aux membres de la famille ou aux  amis de ses élèves. Nous n'étions guère considérés, nous étions un peu la "cinquième roue du carrosse" !

Il n'en demeure pas moins qu'elle possédait une très vaste culture musicale. C'était une encyclopédie ! Elle était ouverte à tous les genres, classique ou contemporain, connaissait d'un bout à l'autre tous les opéras, toutes les opérettes. Elle avait recherché et acheté pour moi, connaissant mon origine arménienne, le recueil des "folks songs" harmonisés par Luciano Bério dans lequel figurait "loussin yelav" (la lune s'est levée) et que je présentai au cours d'un examen, mettant ainsi à l'honneur notre folklore, peu connu et finalement, très apprécié.

Elle avait pensé, un jour, à la faveur d'un de ses délires créatifs, à une production très originale : elle porterait sur ses épaules le professeur de danse qui ferait des acrobaties tandis qu'elle chanterait en même temps un air d'opéra adapté à la circonstance : elle voulait allier le cirque à l'opéra. Elle était certainement en avance sur son temps, comme on dit, car c'est avec beaucoup de candeur dans le regard, qu'elle exposait ce projet aux élèves rétrogrades que nous étions, et dont elle ne voyait pas les mines effarées et les mimiques au bord du fou-rire ! 

Elle était chargée, par ailleurs, de l'instruction théorique obligatoire,  que constituait le solfège pour adulte et s'en acquittait à sa façon, une fois par semaine. J'avais une  excellente oreille ainsi qu'une très bonne mémoire musicale qui me permettaient d'apprendre rapidement les airs choisis rien qu'en écoutant les CD, de sorte que les cours de solfège ne me passionnaient guère mais on s'y amusait tant que je ne les manquais jamais. J'ignore avec quelle méthode elle les élaborait, le solfège nécessitant tout de même une progression logique - on ne peut appréhender le rythme sans avoir d'abord compris la valeur des notes, par exemple. Mais le fait est que rien ne se tenait ; il n'y avait aucun lien d'un cours à l'autre ; c'était le flou le plus total dans lequel je  nageais comme je pouvais !
Au premier examen, elle distribua les photocopies des questions sur lesquelles nous devions plancher. Elle nous laissa mariner un moment, puis passa dans les rangs, s'arrêtant de temps en temps près d'un élève. Arrivée au-dessus de mon épaule, constatant que je séchais lamentablement sur des questions auxquelles je ne comprenais rien, elle se pencha et me dit : "mais oui, vous savez bien, on en a parlé l'autre jour (ah oui ? pensai-je, aurais-je eu un ictus amnésique ?). Je jetai un regard vers la table voisine où l'élève qui l'occupait semblait éprouver les mêmes difficultés que moi. Nous n'avions jamais abordé ce sujet ! Reggia alors, prit tranquillement mon stylo et compléta la feuille. C'était folklorique !

J'eus une très bonne note.

Examen de chant



Aussi compétents que fussent les professeurs de musique, dont on ne peut nier les apports enrichissants à cet édifice exigeant qu'est un conservatoire, l'âme en était incontestablement son directeur, lauréat d'un "Prix de Rome" de composition, ce qui n'est pas une mince distinction.
Une personnalité si attachante, un charisme tel, que tout ce qui portait jupon, des élèves aux professeurs, tombait sous son charme. Le choeur qu'il dirigeait, dont je faisais partie, lorsque la programmation d'oeuvres avec choeur et orchestre l'exigeait, n'échappait pas à cette règle. Aussi, les ragots concernant la vie sentimentale de notre mentor allaient bon train, nourrissant l'essentiel de nos conversations...
Très cultivé, ayant des intérêts divers, il pouvait sans nous lasser commenter les oeuvres que nous aurions à interpréter, avec analyses et explications qu'il préparait à notre intention.  Nous écoutions béats du plaisir supplémentaire que nous procurait le timbre profond  de sa voix aux sonorités qui donnaient la chair de poule !
Il assistait toujours aux examens d'entrée de nouveaux chanteurs, même adultes, et son avis était prépondérant quant à la décision d'accueillir ou non le nouvel élève. A cet égard, il était d'une grande gentillesse, mais il exigeait néanmoins de solides motivations de la part du récipiendaire. Il intégra un jour une femme, ancienne chanteuse, qui avait 70 ans, qui souhaitait venir prendre l'air du conservatoire !
Il marquait de sa présence les examens de fin d'année des jeunes chanteurs. Nous, adultes, n'avions pas droit à ce privilège, ce qui nous mortifiait beaucoup ! Il fallait de plus, obtenir une mention TB pour accéder aux cours de l'année suivante, sans examen d'entrée préalable. 
A la fin de ma 3ème année de chant, je n'obtins qu'une mention B+, ce qui m'obligea à me représenter avec une oeuvre nouvelle à la reprise des cours, en octobre. Je choisis "Groun'k" (grue ou le chant de l'exil) de notre compositeur arménien Komitas.
Notre cher directeur était présent, comme toujours à cette occasion, aux côtés de mon professeur de chant.
Elle me rapporta plus tard que notre directeur écoutait les nouveaux candidats, les yeux fermés, semblant dormir. C'était une attitude, bien sûr, car ces séances devaient être très éprouvantes pour des oreilles affinées comme les siennes, et comme pouvait lui peser l'écoute de choix musicaux éculés !
Aussi, me dit-elle, quand vous avez commencé à chanter, il a ouvert un oeil !
Et je pus continuer la belle aventure qu'était pour moi 
le conservatoire.

Les rivalités 

Régulièrement, l'occasion était offerte aux chanteurs ou musiciens en fin d'études ayant obtenu leur "médaille d'or" de se produire dans des récitals au cours des "Heures musicales" programmées à l'auditorium du conservatoire. Ces concerts gratuits, ouverts au public, et qui étaient l'occasion d'une première expérience d'interprètes solistes, se tenaient en fin d'aprés-midi, à dix-huit heures et recueillaient beaucoup de succès.
Maîtrisant leur art, ces jeunes gens nous bouleversaient le plus souvent, les uns par leur virtuosité, d'autres leur sensibilité, tous par les émotions profondes où nous plongeaient leur ferveur, leur talent. Que de fois ne suis-je
sortie de ces séances, les larmes aux yeux, mais réconciliée avec l'humanité...
Un projet me trottait dans l'esprit. Si j'avais constaté que des oeuvres pour piano ou violon, du compositeur arménien Aram Katchaturian étaient étudiées par les élèves, il n'en allait pas de même dans les classes de chant où l'on se bornait toujours aux compositeurs italiens, allemands et français. J'innovai donc en apprenant dans la langue, des mélodies russes de Rachmaninov, des airs d'opéras tchèques (Russalka : Dvorak ; La Fiancé vendue : Smetana), Polonais (Paria : Moniuszko) et russe ( La Dame de Pique : Tchaïkovski), des mélodies arméniennes (Grun'k - Berçeuse : Komitas ; La rose : Melikian ; Berçeuse de l'Oratorio de  K. Avétissian). J'avais remarqué que tous ces airs, inconnus de la plupart des membres du jury auxquels je les soumettais, et des professeurs qui venaient écouter, éveillaient un vif intérêt. Ils venaient me dire avec simplicité, souvent avec des regards émus, combien ces musiques les avaient touchés.   

En classe adulte, le parcours autorisé n'excédait pas quatre ans ; on m'en accorda huit. Je décidai d'y mettre fin car je n'avais plus le sentiment de progresser. Alors, avant de quitter ce lieu où j'avais connu d'intenses bonheurs,je conçus l'idée de proposer un programme "arménien" pour une de ces "heures musicales". Il fallait cependant être appuyé   par le professeur  auprès du directeur qui en décidait ensuite l'opportunité. Et mon professeur ne m'appuya pas.
 Pourquoi ? 
Si elle ne tarissait pas d'éloges à mon propos en comité restreint - la classe - il semblait bien qu'elle ne voulait pas en ébruiter les échos. Jamais non plus elle ne fit en sorte qu'un "vrai" jury ne puisse m'entendre lors des examens de fin d'année. Si bien qu'un jour, agacée, je m'en ouvris au professeur de chant en titre du conservatoire pour obtenir de passer mon examen devant le jury officiel réservé aux jeunes élèves, composé de membres compétents ayant eu une carrière de chanteurs professionnels.
Mal m'en prit ! Devant les éloges que me prodiguèrent les membres de ce jury, mon professeur, au lieu de s'en réjouir, visage fermé, laissa échapper d'un air pincé un "vous êtes contente" venimeux. Douche froide sur mon petit succès ... Mais je venais de comprendre la souffrance d'un être dont les capacités vocales s'étaient altérées avec le temps, alors que les miennes me permettaient encore de m'exprimer ... et de plaire.
Cette attitude m'étonna d'autant plus qu'elle m'avait encouragée, l'année précédente, à me présenter à un concours national regroupant toutes les disciplines, donc le chant,  ouvert sans limite d'âge - sans quoi je n'aurais pu concourir - qui se déroulait à Paris, au mois de mai, tous les ans. Les candidats se présentaient au niveau qu'ils estimaient être le leur, du premier degré à l'excellence.
"L'excellence" m'avait-elle suggéré ; "En êtes-vous sûre ?" avais-je demandé "vous ne m'envoyez pas au casse-pipe" avais-je ajouté en riant (mais pas tant que ça !). "Mais oui, vous pouvez" avait-elle ajouté "c'est bien, ce que vous faites".
Quelle extraordinaire expérience ce fut pour moi ! Ma fille m'accompagna pour filmer et garder le souvenir d'un jour mémorable ! 
Le jury était composé de quinze personnalités du milieu musical. Nous étions, après une première élimination, une quinzaine de finalistes. J'en étais, par ordre alphabétique, l'avant-dernière. Ma fille ne cessait de me dire : "ça va maman ? Tu n'as pas trop le trac ?" Oui, je l'avais, mais c'était délicieux ! J'avais choisi "Paria" d'un opéra de Moniuszko et "La Zingara" de Donizetti. Deux morceaux très contrastés, l'un fait d'émotion pure, l'autre de prouesses vocalistiques. Lorsque, après ma prestation, je regagnai ma place, l'une des chanteuses qui m'avaient précédées, me prit la main et la serra dans les siennes, et nous nous embrassâmes. Ma fille m'attendait, réjouie : Oh Mam, c'était super. Mais il me fallut connaître le résultat pour en être persuadée : j'obtins un second prix. L'intensité des joies ou des peines ne peut se mesurer qu'en fonction du tempérament de chaque être. Et ma joie en cette circonstance était à son paroxysme ! Même un premier prix n'aurait pu me donner plus de plaisir !
Au conservatoire, l'habitude était de porter à la connaissance de tous, les bons résultats obtenus par ceux qui avaient concouru dans diverses disciplines. Des affiches portant le nom du lauréat et celui de son professeur, étaient apposées en divers lieu du conservatoire pendant un an. Cette disposition prenait effet dés la rentrée suivante : et je faisais partie du lot !  C'était extraordinaire ! Je ne pouvais - ni ne voulais - cacher ma joie si naturelle n'est-ce pas ? Ce que mon professeur traduisit par : "Sa tête ne passe plus la porte" !




Cette réussite m'offrit de nouvelles occasions de participer à des concerts, en tant que soliste, ce que je n'aurais jamais pu imaginer autrefois ...

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Sur l'amitié



Etudiante encore, lorsqu'une amitié naissait à la faveur de rencontres entre élèves d'un même cours, c'était toujours en raison d'affinités communes. J'avais jeté mon dévolu, c'est vraiment l'expression qui convient, sur Michèle dont la personnalité se démarquait par une assurance insolente au regard de la timidité toute juvénile des autres membres du cours.
Notre goût commun pour la musique, que je commençais à découvrir mais qui devait bientôt prendre beaucoup de place dans ma vie, fut l'un des éléments de notre entente. Nos tempéraments étaient pourtant à l'opposé à cette époque : elle était aussi exubérante que j'étais introvertie, sûre d'elle que j'étais timide, brillante que j'étais effacée. Je lui vouais une fervente admiration car elle venait d'un univers inaccessible pour moi : elle avait fait des études musicales, jouait parfaitement du piano, chantait d'une voix splendide, toutes choses qu'elle avait acquises à l'école de la RTF (Radiodiffusion télévision française) pendant quelques années, jusqu'au jour où ses parents décidèrent, à son grand désespoir, qu'il fallait mettre fin à cette voie sans avenir au profit d'études offrant des débouchés professionnels moins incertains.
La profonde détresse que je sentis en elle , lorsqu'elle intégra notre école, ne pouvait que m'en rapprocher davantage. Je l'aimais donc, presque aussitôt, sans réserve, et je crois qu'elle me rendait cette affection. Seulement, ce sens de l'absolu qui me caractérisait déjà et qui fut source de bien des déceptions, porta cette amitié sur un piédestal : je l'aimais ce qui impliquait une amitié sans partage ; elle était mon amie intime comme il fallait que je le fusse pour elle ! Je lui apportais mon soutien sans faille quelles que soient les circonstances comme j'attendais d'elle qu'elle m'apportât le sien ...
Je remarquai un jour qu'elle partageait une certaine connivence avec une des élèves de notre cours, Bernadette, sans en éprouver cependant une quelconque jalousie : j'acceptai, m'étonnant simplement de ce choix, incompatible, pensai-je, avec ce qu'elle était vraiment.
Nous nous retrouvions, quand arrivait la fin de la matinée, dans un bar proche de l'école, pour un sandwich-café, avec d'autres jeunes gens des lycées voisins. L'un d'entre eux était mon "flirt"... Jusqu'au jour où, entrant dans le bar, je le vis étreignant amoureusement ....Bernadette ! Il faut avouer que les amours estudiantines étaient, le plus souvent, brèves ! Qu'importe, cette découverte me causa un choc. Dés que je vis Michèle, je lui en fis la confidence, espérant ainsi soulager mon petit coeur blessé, attendant des paroles de réconfort. Et je reçus un second choc, bien plus douloureux : elle prit la défense de l'AUTRE, quand j'attendais sa compassion !
Je compris alors que son amitié pour moi, quoique réelle, n'était cependant pas à la hauteur de la mienne. S'il avait fallu, j'aurais pris fait et cause pour elle ! 
 Je compris que si je pouvais donner l'impossible par amour, par amitié, je ne pourrais guère m'attendre à un semblable retour. Au cours de mon existence, ce sera vrai, souvent. C'est moi qui devais changer, mais devenir maître de ses attentes excessives est un art difficile qui demande beaucoup de temps. Encore aujourd'hui, je ne suis pas certaine d'y être totalement parvenue. Atteindre des sommets de bonheur conduit aussi à sombrer dans d'effroyables peines, lorsque l'on prend conscience de courir après le leurre que l'on a soi-même forgé.

Je pris des distances avec mon amie, la vis moins souvent, seuls moyens pour moi de guérir mes blessures ; ce ne fut pas sans douleur, sans tristesse, car je me privai d'elle et de tout ce qu'elle m'apportait ; je savais que je ne lui manquerais pas comme elle pouvait me manquer. Mais je savais aussi que toujours, je serais là pour elle, quand même.  

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"Lorsque l'obscur destin passe..."

Les êtres doux et tendres ont bien souvent à affronter des coups féroces que leur porte la vie.
Ma tante Christine était un de ces anges de douceur. Elle entoura notre petite enfance de sa bienveillance inaltérable, dans ce foyer qu'était pour nous celui de nos grands-parents paternels. Présence discrète, elle accomplissait ses tâches quotidiennes sans bruit, sans heurt. Elle chaperonnait nos rares sorties au cinéma, conciliant au mieux les chamailleries que faisait naître, entre mon frère et moi, le choix du film. C'est elle qui, en prévision des fêtes de Noël, nous apprenait les poésies arméniennes que nous déclamions ensuite, à la veillée du jour de l'an. Encore elle qui décalquait pour moi, sur des pièces de coton,  les motifs destinés à l'apprentissage de l'art de la broderie ; elle qui m'écoutait chanter en souriant et m'y encourageant les jours de bouderie. Son temps se partageait entre le travail de la confection à domicile qu'elle effectuait avec ma grand-mère et les soins du ménage. Elle consacrait ses rares loisirs aux travaux d'aiguille, ne sortait jamais, ou toujours en compagnie de grand-mère. Je ne lui connaissais pas d'amies avec lesquelles elle aurait pu partager quelque loisir.
 Mes oncles et tante, mariés, avaient quitté le toit familial et fondé leur propre famille. Ma tante Christine, jeune encore, resta seule, sans aucune occasion de réaliser la rencontre qui aurait pu changer sa vie.

Mais chez  les arméniens, on a des ressources : les "marieuses" ! Une calamité !

Un jour, une agitation inhabituelle nous laissa deviner que nous allions recevoir des invités  : circonstance suffisamment rare pour justifier l'effervescence de la maisonnée.
Ils arrivèrent : le père, la mère et Ardavast, le jeune homme à marier... J'ai gardé du père, le souvenir d'un homme posé, bon et intelligent (opinion que je me suis forgée en apprenant qu'il parlait aussi la langue anglaise ...) ; de la mère, celui d'une petite femme boulotte, qui me parut sans grand intérêt (...!), enfin, d'Ardavast, un homme d'une trentaine d'années, plutôt silencieux - moins par timidité (selon moi) que par une sorte de goût pour l'observation muette, et amusée, des autres. Il émettait de temps en temps des remarques "pince sans rire", visage impassible. Bien que ce fut impoli autant qu'incongru, il m'impressionna aussi lorsque son père et lui échangèrent quelques phrases en anglais. Mais, malgré mon jeune âge, j'avais environ treize ans au moment de ces événements, je sentis en lui une sorte de lacune comme une imperméabilité aux émotions.

On les maria donc. Elle rayonnait, ma tante, dans la robe de satin blanc virginal, qui avait déjà paré d'autres jeunes femmes avant elle - pureté d'une couleur qui prenait tout son sens ! Elle suivit son époux dans la petite maison, désormais sienne, des beaux-parents. Elle devint mère d'une petite fille, puis d'un garçon.
 Je ne la revis plus durant quelques années. Les circonstances de ma vie m'avaient éloignée de mes premières attaches. J'étais mariée, devenue mère et préoccupée par les besoins de mon propre foyer.

Je renouai des liens avec ma tante Christine lorsque j'appris que son petit garçon de treize ans était gravement malade - tant il est vrai qu'il faut que surviennent des inquiétudes concernant ceux que l'on aime de loin, pour raviver le désir de nous en rapprocher.

Son fils était un enfant très intelligent dont les réussites scolaires la comblaient de joie. Un jour qu'il revenait de l'école à vélo, il s'était blessé en tombant. Sa blessure bénigne, révéla alors le mal  dont il était atteint et dont le nom même ôtait tout espoir de guérison, leucémie.

Je lui rendis visite, faisant ainsi la connaissance de sa fille de quinze ans, une brunette au regard innocent, dont il fallait s'occuper comme d'une enfant de quatre ou cinq ans, âge mental qui était le sien.

La vaillance de ma tante face à ses épreuves m'étreignit le coeur et son visage, qu'un masque fait de douleur et de résignation ne quittait plus, hanta mon quotidien si lisse et protégé à cette époque.

Ma tante me confia,  avec un regard poignant de souffrance, ce triste jour où le deuil nous réunit : "Il m'a appelé doucement - maman, peux-tu me faire un thé ? Mais dépêche-toi si tu veux que je le boive".

Ardavast était silencieux, comme à son habitude, ce jour de l'enterrement de son fils ; son regard empreint d'une étrange ironie se promenant sur les invités présents.
Ma cousine Chaké s'indigna lorsqu'il émit, incongrue, une plaisanterie : "Ardavast ! Arrête ! Pas aujourd'hui ..." ; elle réprimandait l'enfant inconséquent qu'il semblait avoir toujours été ...?

Je ne suis pas certaine de les avoir beaucoup aidées en accueillant ma tante et sa fille quelque temps chez moi après ces jours terribles. mais j'espère simplement avoir  retardé l'échéance de la longue souffrance qui serait désormais la sienne pour le reste de sa vie. Déjà très pieuse, elle trouva refuge dans la foi. Nous échangions des lettres ; son écriture régulière couvrait les pages de mots que sa foi et son amour illuminaient, les partageant avec nous, dans le souci qu'elle avait, toujours, de veiller à notre bien-être.




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LES CADEAUX DE LA VIE



Ce fut l'enfant de la dernière chance qu'elle décida d'offrir à son compagnon, avec lequel elle venait de s'unir. Déjà mère, d'un précédent mariage, de quatre enfants, adultes depuis longtemps et mariés pour trois d'entre-eux, elle était aussi grand-mère.

Lui n'avait pas eu d'enfants de ses expériences matrimoniales antérieures. Aussi, c'est le coeur gonflé d'espoir qu'il accueillit ce désir de maternité de sa femme.

Elle dut prendre des précautions et procéder aux suivis rigoureux que nécessitent les maternités tardives.

Tout se déroulait normalement, jusqu'à ce jour où, parvenue au quatrième mois de sa grossesse, elle perdit du sang. L'échographie montra une déchirure de la poche utérine. Très soucieux, le gynécologue expliqua qu'il pourrait en découler un grave risque : si l'un des membres de l'enfant, un pied, une main, un bras, une jambe, venait à passer par cette déchirure, il pourrait être sectionné en se développant ...

Affollée à l'idée de mettre au monde, peut-être, un enfant estropié, elle parla d'avortement. Son compagnon réfléchissait cependant. Il se souvint que dans sa famille, il y avait eu des jumeaux. Il élabora alors sa propre théorie : cette perte de sang, cette déchirure, ne pouvaient qu'être dues à l'évacuation d'un des deux foetus qu'elle portait sans le savoir. Il y avait eu des jumeaux. Il soumit cette hypothèse au médecin qui demeura sceptique. Il conseilla à la future maman de garder le lit pendant le temps nécessaire au développement du foetus, afin d'écarter autant que possible un tel risque.

Fort de sa certitude, le futur papa aida, encouragea sa femme que l'anxiété, l'angoisse étreignirent jour après jour.

Fervent espoir en la vie, intuition, amour, qui peuvent générer une telle certitude, capable de prendre sans crainte tous les risques ...

Lorsqu'elle vint au monde, sous le regard attendri, plein d'amour de sa femme, mon frère prit dans ses bras, les yeux remplis de larmes de bonheur, le petit corps tendre, intact, de sa fille, Natacha ...

Mais il n'en avait jamais douté.

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Ce qu'on n'oubliera jamais



J'ai poussé la porte de la chambre 278. Maman n'était pas dans son lit. Je la vis assise dans le fauteuil près de la fenêtre. Elle lisait le magazine Géo que j'avais apporté la veille. Je l'appelai :
- Ma moune ... Elle leva aussitôt les yeux et son regard s'éclaira.
- Oh ma chérie, te voilà. Comment vas-tu ? As-tu vu la doctoresse ? Elle voulait te parler.
- Oui ma moune. C'était pour me dire ce que tu sais déjà. Il faudra procéder à une fibroscopie pour être sûr que le résultat n'apportera pas de contre-indication au projet de dialyse.
Maman réfléchit un court instant et, amusée, dit :
- mais oui ! J'ai trop de problèmes ! Ils ne peuvent tout soigner ! Il va falloir choisir... Tout ce que je veux c'est profiter encore un peu de vous maintenant... Oh, Alexandre (son petit-fils qui lui a rendu visite la veille) qu'il est beau ! Ce n'est pas possible ! Elles doivent toutes tomber comme des mouches (elle a l'oeil malicieux).
...Et puis, on n'est pas éternel. Il faut bien partir un jour. C'est ce que je leur ai dit. Je ne veux pas qu'on m'embête. Elle poursuit :
- L'infirmière est passée tout à l'heure et m'a fait remarquer que je ne n'avais rien mangé :
- évidemment, ai-je répondu, c'était infâme ! Je n'oserais même pas donner une telle nourriture à mon petit chien ! 
Elle riait de tout son coeur !
- J'ai aussi averti la doctoresse que je ne comptais pas prendre racines ici et qu'il fallait qu'elle se dépêche de faire tous ses contrôles, car je veux rentrer chez moi ! Il y a encore beaucoup de choses à ranger dans les placards.
(Le déménagement de mes parents venus  habiter près de moi était récent).
Elle s'arrête de parler et son regard quête mon approbation.
- Mais oui ma mounette, tout ira bien tu vas voir.
Elle hoche la tête avec conviction. Ses magnifiques cheveux blancs, qu'elle a très denses, encadrent son visage devenu si menu mais où les yeux expressifs sont d'une étonnante vivacité.
Et toi ma petite fille, ça va ? Et ton petit coeur, il va bien ? Tu sais ma chérie, tu as de belles années à vivre encore, il ne faut pas les gâcher ! Tu passes trop de temps devant ton ordinateur ! Je m'en rends compte ! Tu ferais mieux de sortir pour te trouver un bel homme qui te rendra heureuse ! Tu comprends, tu pourrais faire des voyages avec lui et partager tant de choses. Et puis, continue de chanter oui, ça c'est très bien. Mais ça ne suffit pas !
Comme j'ai ri intérieurement en t'écoutant brosser ma vie, en images d'Epinal.
Sur une question que j'ai posée, la conversation a bifurqué : de quoi parliez-vous pendant les émissions que tu animais à la radio arménienne ?
- Oh de tout. Je me souviens surtout que je leur secouais les puces  en disant que les hays* étaient tsentadz* et qu'ils ne se remuaient pas beaucoup, à l'époque, pour faire avancer notre cause*. C'était les débuts de l'Asala*. Je les connaissais tous, Monte Melkonian venait souvent au studio.
- Tu l'as connu ? - Oui, c'était un beau garçon d'une grande  gentillesse et très engagé. Ara Bartévian* militait aussi.
- Pourquoi as-tu cessé de participer aux émissions ?
- Ce sont des arméniens du Liban qui ont pris la direction en voulant faire les choses "en grand"... L'ambiance n'était plus la même.

* Hay : arménien - * tsentadz : ramolli - * Cause : reconnaissance du génocide des arméniens - *Asala :  Armée Secrète Arménienne de Libération de l'Arménie - *Monte Melkonian :  un des grands combattants, morts au cours de la guerre en Artsakh (Haut Karabakh) -  *Ara Bartévian : compositeur et chef d'orchestre.

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Souvenirs de Crémieu (Isère) cité médiévale d'un moment de notre enfance ...




La halle de Crémieu (Isère) fidèle à mon souvenir.
Emblème de la cité médiévale, vaste et impressionnante, elle n'a pas changé depuis plus de 500 ans. Mais pour moi, son histoire commence en cette année 1944, où ma famille - grand-mère, mes tante et oncle -  s'installa  à Crémieu durant quelque temps. Mon frère et moi avions alors 7 et 5 ans.
Ce fut une période riche d' événements et d'expériences en tout genre. Depuis une scolarité buissonnière, où j'appris pourtant très tôt à lire, jusqu'aux aventures pittoresques et risquées des enfants hardis que nous étions, mon frère et moi...     
Fort animée les jours de marché, la halle nous appartenait dés que les derniers marchands, leur recette faite, vidaient les lieux. Que de jeux, de cavalcades, d'explosion de liberté, pour les enfants d'une cité encore préservée de l'évolution d'un modernisme castrateur.
Je me souviens de ses ruelles étroites, des chemins qui conduisaient vers la campagne proche, des noyers le long des routes ...

Crémieu (Isère) Cité médiévale, aujourd'hui

Pourtant, des souvenirs moins glorieux, douloureux, s'attachent à cette époque, où l'enfance entre tout à coup dans le quotidien d'une histoire sombre, dont elle gardera pour toujours la mémoire.
Les FFI avaient libéré Crémieu, les américains la quittaient, et vint l'heure des règlements de compte ...



Des badauds s'étaient attroupés non loin de la porte de l'église ; j'étais là aussi ; comment étais-je là ? Je ne sais plus. Etais-je venue seule ? C'est tout à fait plausible, tant était grande la liberté d'action dont nous, les enfants, jouissions au sein de notre famille.
La foule curieuse s'abreuvait du spectacle de trois femmes,  honteuses, perdues, recroquevillées sur elles-mêmes ... leur crâne était rasé et portait, peinte en noir, une croix gammée ...
Je comprenais qu'une chose terrible, dont j'ignorais le sens, s'était abattue sur elles ...
J'ai souffert de les voir ainsi, dépouillées de toute dignité, si malheureuses et seules.
C'est sans doute de ce moment que date ma tendance à prendre la défense des causes perdues, parfois même, les plus inexcusables ...

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UNE JOURNEE A PARIS PAR UN BEL APRES-MIDI D'AUTOMNE



Musique "Ballade nomade et danse tzigane"
 par l'ensemble "Hora Presta" de Perpignan
Violon : Jean Dussol
Percussion : Olivier Sans
Accordéon Yannick Ponzin
Contrebasse : Gérard Massat

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Bilou



L'évoquer avec des mots m'est encore difficile. 
Pourtant, qui plus que lui, pourrait l'être ?
C'est sans doute le moment, aujourd'hui ; j'ignore pourquoi
mais il me faut l'inscrire maintenant dans les pages essentielles de ma vie.
Nous avions tous deux vingt-quatre ans quand le hasard (nommé Sophie, mon amie d'enfance) nous mit en présence l'un de l'autre.
Il revenait depuis peu d'Algérie, où l'avait appelé durant vingt sept mois "son devoir" militaire.


Il ne s'étendit jamais - même avec moi en qui il avait une confiance inébranlable - sur cette période et je ne sus jamais vraiment ce qu'il eût à vivre ; sinon qu'il gardât longtemps un poignard sous son oreiller ...
Il était la tendresse faite homme (à mon égard) ce qui ne l'empêchait pas d'envoyer paître ceux qu'il n'estimait pas.
Sa nature d'une droiture peu commune lui a évité les fréquentations douteuses - au reste, ses amis qui l'estimaient se rencontraient dans le milieu si particulier que constituent les travailleurs de la nuit, aux Halles "le ventre de Paris", puis à Rungis.
Je fus d'emblée la femme de sa vie, même s'il me fallut plus de temps pour répondre à ses sentiments.
La profession que j'exerçais alors, secrétaire d'une revue spécialisée du monde sous-marin, associée au Club Méditerranée, m'avait permis d'approcher le milieu "intellectuel" ouvrant des horizons nouveaux que les nombreuses lectures dont je me gavais me faisaient entrevoir.
Lui évoluait loin de ces sphères ; il avait les pieds plantés dans une réalité toute autre : celle d'une vie difficile physiquement - mais qu'il aimait : levé à 23 h pour naviguer toute la nuit dans le quartier des Halles  afin d'effectuer les achats nécessaires à l'entreprise familiale dans laquelle il travaillait ; de retour le lendemain à midi ...heure à laquelle nous nous voyions le temps d'un déjeuner pris ensemble, avant qu'il ne rejoigne le lit, pour sa nuit, tandis que je retournais au bureau. 
Il n'avait pas reçu de formation particulière : enfant, une méningite cérébro-spinale dont il avait réchappé l'avait tenu éloigné d'une scolarité normale - on croyait alors que ses capacités intellectuelles en avaient été altérées et l'on ne se préoccupât pas de tenter d'y remédier ...
Et pourtant ! Il développa une nature d'une profonde richesse instinctive : il "sentait" les tempéraments des personnes qu'il connaissait et ne se trompait pas sur leur valeur humaine. Sa sensibilité artistique était affinée : il aimait les musiques classiques que nous écoutions, appréciait tableaux et sculptures... enfant, il avait réalisé de menus objets taillés dans le bois...
Lorsque je répondis à son attente, je le présentai à mes parents - qui l'aimèrent. Un ami de la famille, un médecin, les mit en garde pourtant : "il n'a pas été éveillé ; il ne l'appréciera pas ..." avait-il prophétisé.
Il se trompa à cet égard, car je ne sais si l'on peut aimer aussi profondément, durant toute une vie, la compagne ou le compagnon que l'on s'est choisi, ainsi qu'il l'a prouvé.

Je ne l'ai jamais entendu se plaindre de son sort -  pourtant si injuste souvent. Il aimait la mer, aurait aimé vivre sur un bateau - partir pour de longues périodes de pêche - cet attrait lui venait peut-être de son enfance passée, après sa maladie, auprès de son oncle par alliance,  armateur au Havre, qui possédait des navires de pêche en haute mer...
 Tous ses amis l'estimaient, en raison de cet humour bon enfant qu'il montrait souvent, sa grandeur d'âme, sa loyauté, sa simplicité, son bon sens et surtout, son courage !

Enfant, sa famille l'avait surnommé "Bilou" - plus tard ses amis l'appelèrent "Bill" 
Nous avons partagé une vie pleine d'aléas, de difficultés, mais de bonheur quand même, que deux magnifiques enfants ont enrichie - dont il serait si fier aujourd'hui.
 Il n'a jamais failli à l'amour qu'il me portait, contrairement à moi (un bref chapitre dont je ne suis pas fière)
 Mais c'est main dans la main que nous avons parcouru notre chemin jusqu'au bout.


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Ce chapitre dont je ne suis pas fière ...

Installée depuis sept ans dans une vie sans histoire, sans heurt, occupée essentiellement à veiller sur mes enfants, leur procurant scrupuleusement ce dont ils avaient besoin, femme au foyer, selon l'expression consacrée, je ne vis pas le danger que pouvait présenter cette monotonie dont je m'accommodais parfaitement. L'entente avec mon époux était au beau fixe. Nos caractères s'accordaient à merveille ; nos natures conciliantes ne s'opposaient jamais. Il était libre de ses choix, comme moi des miens.

Mon goût du chant me donna l'envie de tenter l'aventure que représentait alors - comme aujourd'hui - l'univers du disque et  celui de la variété.
C'est ainsi que je glissai un doigt dans un engrenage qui aurait pu être dramatique pour notre foyer, d'autant plus que celui pour qui je mettais en péril tout ce que j'aimais, ne le valait guère, loin s'en faut !  Si la providence veillait sur nous sans doute, c'est surtout le lien affectif solide qui nous unissait, mon mari et moi, qui nous permit de nous relever sans trop de mal du bouleversement dont je fus cause. Cette expérience me fit grandir - beaucoup - mais ce fut au prix de la perte cruelle d'une illusion : l'amour que je croyais inconditionnel de ma mère et ma foi en elle.

Un ami proche composait des musiques, tandis qu'un autre écrivait des textes. J'appris ces chansons et les présentaient dans une maison de disque. Hormis le plaisir que me procura la séance d'enregistrement en studio dont nous profitâmes, mon ami pianiste-  compositeur et moi, de la nouveauté et de l'excitation qu'engendra l'expérience, elle n'aboutit à rien - comme on pouvait s'y attendre ! Tant le chemin du vedettariat est long et difficile, voire impossible en vérité, pour qui ne bénéficie d'aucun parrainage ! Mais j'avais une propension naturelle à croire au miracle !!
C'est ainsi pourtant que je rencontrai un groupe dont le créateur - Gilbert - recherchait des talents pour mettre en oeuvre une comédie musicale ...
Mal m'en a pris ! Un mois plus tard, nous apprîmes que Gilbert avait été emprisonné "pour raison politique" disait-il  !

Pleine de compassion pour lui, un homme sympathique et ouvert, naïve que j'étais, je lui adressai une lettre amicale ; à laquelle il répondit avec flamme ; rapidement, ces échanges épistolaires prirent une tournure dangereuse ; l'amitié vira à une passion dévorante à laquelle je ne pus résister ; et lorsqu'il fut libéré, notre désir commun nous jeta dans les bras l'un de l'autre ...

Mes parents - qui nous suivaient, mon mari et moi, à la trace de déménagement en déménagement - occupaient l'appartement près du nôtre, sur le même palier. Maman ne pouvait vivre sans nous voir constamment profitant ainsi de ses petits-enfants qui avaient  alors 4 et 6 ans.
J'adorais ma mère et cette proximité me réjouissait.
C'est donc en toute confiance que je partageai avec elle ce qui devait rester un secret, momentanément. Mon aventure prenait une tournure que j'avais peine à freiner : Gilbert nous voulait à lui, moi et mes enfants !  Il me pressait d'envisager une séparation - mais ce n'était pas si simple pour moi ; quitter mon mari que j'aimais tendrement, me semblait impossible ; il fallait du temps. D'autant plus, que Gilbert n'avait aucun toit où nous accueillir. Je voulais réfléchir ... 
Mais tout se précipita quand maman "ne pouvant garder un tel secret"  s'avisa d'en informer mon mari ... qui m'enjoignit de choisir, tout de suite. 
Encore trop récente et intense, ma passion l'emporta et, confiant mes enfants, que je ne pouvais entraîner avec moi dans l'inconnu, au moins pour le moment, aux soins de ma mère, je quittai mon mari, le coeur déchiré du mal que je lui faisais, car sa peine, 
 son désespoir, furent à la hauteur de son amour.

Entre-temps, la maison dont nous avions souscrit l'achat fut mise à disposition. Tout naturellement, mon mari proposa à mes parents de s'y installer avec lui, solutionnant du même coup, et de la meilleure façon, le problème de garde de nos enfants.

Commença pour moi un périple auquel rien de ma vie simple et rangée ne m'avait préparé !
J'entrai peu à peu dans une réalité, celle de Gilbert, un être intelligent mais pervers - ce dont il me fallut plusieurs mois pour le mesurer pleinement ; son mode de vie était l'escroquerie en tout genre ; au sentiment, à l'amour, à l'amitié. Il avait l'art de convaincre ceux qu'il approchait et qui étaient prêts à le suivre les yeux fermés. C'est ainsi que je fus entraînée dans des aventures rocambolesques que jamais je n'aurais pu soupçonner ! La mère de mon amie très proche, que je connaissais depuis l'enfance, me disait en me regardant avec compassion : "mais que t'est-il arrivé ? Comment une telle chose a pu se produire, et tomber sur toi, si innocente ?"
Durant près de deux mois, je me rendis chaque jour auprès de mes enfants, préservant ainsi leurs habitudes ; on leur disait "maman travaille la nuit" pour justifier mes absences nocturnes.

Durant cette période, mes amis proches me gardèrent leur amitié, leur attachement, sans porter de jugement sur mon choix ; ils espéraient seulement que j'ouvrirais les yeux sur ce qu'ils considéraient (à juste titre, je le compris à mes dépens)  comme une erreur. Mon frère, proche de moi, me dit simplement, d'une voix chargée d'inquiétude "tu es sûre ?", sans jamais me juger non plus, ni tenter davantage de me détourner du chemin dangereux que je prenais, soucieux qu'il était de me laisser "vivre ma vie".  

Puis, les événement se précipitèrent ; Gilbert dut s'éloigner de la région parisienne car il avait des malfrats aux trousses ! J'étais la proie de sentiments confus : fuir cet homme dont je commençais à entrevoir l'ambiguïté eut été sage, mais la culpabilité de l'abandonner alors qu'il était seul, en difficulté, me taraudait également. Et je le suivis, buvant la coupe jusqu'à la lie.

 Ces pérégrinations nous conduisirent en Espagne - il y connaissait des "amis", qui nous hébergèrent, encore .... Jusqu'au jour où ceux qui le traquaient, le trouvèrent ! Ce fut digne du plus authentique "polar" !

Nous étions assis à une terrasse de café, lorsque deux individus surgirent près de nous ! Ils tenaient contre eux, enveloppé dans du papier journal, ce qui semblait être une arme ...(je sus plus tard, qu'il n'en était rien !) Gilbert sauta de sa chaise et disparut ... me laissant plantée là, seule ...
De ma vie je n'ai éprouvé une peur aussi effroyable ; je tremblais de tout mon corps de façon irrépressible. Aucun son n'aurait pu sortir de mes lèvres tant je serrais mes mâchoires pour éviter qu'elles ne s'entrechoquent ! 

Les malfrats m'emmenèrent avec eux, j'étais leur otage ; ils croyaient ainsi obliger Gilbert à se montrer ... Après quelques jours, nous revînmes en France et je vécus quelque temps chez l'un d'eux, propriétaire d'une auberge, non loin de la région parisienne.
Il s'appelait Ange, était Corse et se révéla un homme de coeur. Je remerciais sans cesse la providence qui m'avait protégée d'un sort qui aurait pu être bien plus dramatique, si j'avais eu moins de chance...
Il me demanda de l'aider au bar, très fréquenté le soir par ses nombreux amis, dont un magistrat. Je devins barmaid ... Nous eûmes parfois des discussions durant lesquelles il était fier de me montrer son goût pour l'histoire et surtout, pour Napoléon. Une façon de me montrer son estime et de recevoir la mienne ; je compris qu'il me considérait d'une autre espèce que les femmes qui gravitaient dans son milieu, par les égards touchants dont il usait à mon encontre. Il n'était pas le truand qu'on aurait pu croire.Tout au plus un petit trafiquant occasionnel.  Il vivait de l'exploitation de son auberge dont il était le cuisinier - un très bon cuisinier. 
Sa compagne, que je sentais un peu distante, méfiante peut-être, me conduisit quelquefois auprès de mes enfants.

A ces occasions, je constatai un changement chez ma mère, mais n'accordai pas à cette constatation toute l'importance qu'elle aurait méritée. 
Mon mari, très vite, sur les conseils de son père, avait entamé une procédure de divorce. Ma mère s'occupait de mes enfants et avait fini par croire qu'il en serait toujours ainsi.

Ange m'apporta son aide et je pus me défendre pour ne pas perdre mes droits.
Puis, comprenant bien que, trop lâche pour l'affronter, Gilbert
ne se manifesterait jamais, Ange me "rendit ma liberté".
Plus tard, Gilbert fut arrêté par la justice française pour trafic de faux billets (dollars ...) ;  on me convoqua, me questionna ... Je  répondais par monosyllabe ce qui fit dire au juge, "j'ai devant moi un témoin qui essaie d'en dire le moins possible ..." ; c'est qu'en vérité, je savais peu de choses.

Seule, sans ressource, et compte tenu des liens affectifs entretenus avec mon mari, je pensai à rentrer chez moi.  Quand je sonnai à la porte, ma mère m'ouvrit m'opposant un visage fermé et me dit avec embarras "non, tu ne peux pas entrer" ... Incrédule, je lui dis que mon mari n'y verrait pas d'inconvénient...non, me dit-elle, tu dois t'en aller. Mes petits jouaient dans la rue et se précipitèrent dans mes bras. Puis ma mère appela ma belle-mère à la rescousse, car je restais plantée là. Et l'impensable se produisit : ma belle-mère me repoussa avec force et nous nous battîmes devant mes enfants.
Je continuais d'attendre le retour de mon mari, dans la rue. Alors,  soudain, je vis arriver un car de police et l'on m'emmena sans ménagement jusqu'au commissariat - où je fis l'expérience d'une nuit carcérale ...

Je réussis à joindre mon mari, le lendemain, pour une entrevue ; Oui, il voulait que nous reprenions la vie commune, mais après que le jugement de notre divorce ait été prononcé.

   Je trouvai refuge chez ma tante maternelle, indignée de l'attitude de ma mère. Elle obtint du travail pour moi chez son patron propriétaire d'un magasin sur le boulevard St Germain, à Paris.
Dés que je pus payer un loyer, je louai un appartement. C'étaient les conditions indispensables pour obtenir la garde de mes enfants. 
Le jugement de divorce fut prononcé en ma faveur. Mortifié par ce qu'il considérait comme une injustice, mon mari me dit alors que si j'acceptais ce jugement, il ne voudrait plus rien savoir de nous.
 Ce n'était pas mon désir. Il n'avait pas mérité de perdre sa famille, au contraire. Il s'était comporté durant ces événements, avec beaucoup de noblesse. Je souhaitais que les choses reprennent le cours qu'elles n'auraient jamais dû cesser de suivre. Je renonçai à mes droits, sachant bien qu'il n'abuserait jamais du risque que j'encourrais... et je réintégrai le foyer ainsi qu'il l'avait souhaité. C'était au moment de Noël. C'était magnifique.

Tout au long de cette triste aventure, ma mère avait eu une attitude qui était inimaginable pour moi ! Nous ne pouvions plus désormais partager le même toit. Ils durent s'en aller, elle et son époux, la mort dans l'âme. J'eus en mains, bien plus tard, la lettre d'insultes que ma mère avait écrite à mon mari ..où elle nous traînait tous deux dans la boue. Cette lettre me plongea longtemps dans une profonde tristesse. Son obsession maladive l'empêchait de se réjouir de voir notre famille à nouveau réunie et percevait cette situation comme une trahison à son égard, elle qui, en son temps, n'avait pas eu la chance de garder sa famille, tandis que moi, femme et mère indignes selon elle, en récoltait un bénéfice que je ne méritais pas ...  

Tout ceci mérite une explication

Très jeune, maman fut mariée à mon père - puis survint très vite, la guerre. Mon père fut appelé sous les drapeaux, laissant maman seule avec ses deux enfants. Lors d'une permission, il vint à Lyon, où nous habitions, et trouva l'appartement vide. Les mauvaises langues du voisinage firent planer des doutes sur la fidélité de ma mère qui nous avait confié à des voisins, car elle travaillait (m'a-t-elle dit bien des années plus tard, lors de nos retrouvailles). Sans bien chercher à comprendre, mon père nous emmena à Paris, auprès de mes grands-parents, où nous vécûmes durant toute notre enfance et adolescence.
 J'imagine sans peine la souffrance de ma pauvre mère privée brutalement de ses enfants. Elle en garda toute sa vie une plaie vive que rien ne pouvait guérir. Seule, la venue au monde de mes enfants sembla combler ses manques affectifs. J'en étais heureuse, sans prévoir une seconde le danger d'une déviance possible que pourrait occasionner la promiscuité de nos foyers.
  
Aussi, obéissant à une pulsion irraisonnée, s'accrochant à son rêve de maternité heureuse, épanouie, se substitua dans son esprit le rôle de mère à celui de grand-mère auprès de mes enfants, occultant du même coup celui de mère auprès de moi. 

Jamais je ne pus oublier totalement l'effroyable désillusion qui fut la mienne lorsque je compris que ma mère pouvait me renier pour des motifs qui, somme toute, ne la concernaient pas, quand je croyais  que jamais rien ne pourrait briser l'amour fusionnel qui nous unissait. Elle avait été tout pour moi et j'avais eu une confiance aveugle en elle...

Elle m'a fait subir ce que j'avais aussi fait endurer à mon mari ...        
   Cet épisode peu glorieux dura six mois. Puis nous reprîmes  la vie commune. Et quelques mois plus tard, nous remariâmes.



Je n'ai jamais empêché mes enfants de revoir leur grand-mère car elle s'était occupée d'eux avec amour... Bien trop sans doute.

 Ma fille m'avoua plus tard, que ma mère avait tenté de la dresser contre moi et qu'elle avait bien failli y réussir,  occasionnant à l'enfant qu'elle était encore d'angoissants cauchemars nocturnes. Mon fils lui, fut totalement imperméable à ses tentatives. Il était plus petit aussi. Pour lui, j'étais et restais sa "maman ché-ie".


Un soir, alors que nous étions réunis autour de la table du repas, et que mon mari et moi évoquions pour nos enfants qui avaient grandi cette épisode de notre vie, la réflexion de mon fils nous laissa sans voix : "je ne savais pas que tu étais parti, papa" - mon mari me regarda avec gentillesse et me dit "tu es contente, hein ?"  

*****

Comme un conte ...

Une belle histoire

Isabelle et Alexandra

Cette année-là, Isabelle-Achrène, ma fille, amoureuse depuis sa plus tendre enfance des animaux (je ne compte plus les "détresses" imaginées ou réelles  qui ont été pour elle l'occasion d'héberger l'espace d'une nuit le plus souvent, chat ou chien en errance ...) - donc, devenue adulte, ayant attendu patiemment de pouvoir offrir au petit protégé qu'elle s'était promis d'accueillir un jour, le coin de jardin nécessaire à son bien-être - une expérience malheureuse en appartement l'ayant découragée de la renouveler - 
cette année-là, donc - accompagnée de sa fille Alexandra qui n'était pas pour rien dans cette démarche -  ce fut vers l'exposition animale de la S.P.A organisée pour Noël que leur désir impérieux d'adopter un chien les conduisit - et naturellement, quand on cherche, on trouve ! 

Cookie
Ainsi apparut dans leur vie une chienne de huit mois - cookie !
D'une incroyable docilité - quel dressage sévère, quelle brutalité peut-être, l'avait ainsi formée ? - son comportement anxieux dura longtemps - elle semblait constamment craindre un nouvel abandon, et levait un regard inquiet chaque fois qu'Isabelle la quittait  pour aller à ses affaires.

Aux dires d'Isabelle, la chienne devait dormir dans le séjour - sur le divan ... Cette résolution ne tint pas une nuit ! Et c'est désormais sur le lit, lovée contre elle, que la chienne prit l'habitude de s'enfoncer dans le sommeil ... 


Cookie obéissait au doigt et à l'oeil ! Une chienne d'une incroyable gentillesse et sans la moindre malice ! Et même un peu "nunuche" disions-nous avec tendresse ! Lorsqu'on ouvrait pour elle la porte du jardin, sans la refermer, une fois le besoin satisfait, elle revenait attendant patiemment qu'on lui permette d'entrer - alors même que rien ne l'en empêchait !

L'année suivante, les mêmes (Isabelle et Alexandra ...) se rendirent à l'école vétérinaire de Maisons-Alfort où des chiots étaient proposés à l'achat pour une somme modique. C'est ainsi que cette fois, un petit animal mâle de trois mois, Muffin, entra dans la famille !

Muffin
Vous me croirez si je vous dis que toutes les femmes de la maisonnée ont fondu de tendresse pour ce chiot plein de vie, facétieux, adorable, qui ne lésinait pas sur ses démonstrations d'affection en vous badigeonnant le visage de coups de langue généreux ! 
Très vite, ce petit chien s'accrocha aux basques de Cookie, se serrant contre elle lors des  siestes sur le divan et, nous le croyons, la prenant pour sa mère. Et Cookie, sans manifester la moindre jalousie envers l'intrus, car nous fîmes en sorte qu'elle ne perde jamais ses prérogatives, l'accepta sans montrer une quelconque agressivité à son égard.


Quand Isabelle, chaque jour, conduit ses chiens au parc de la ville où ils peuvent s'ébattre, courir, tout à loisir, on peut voir la "grande" suivie de près par le "petit" qui s'efforce de tenir la distance ! 

Et l'on assiste à l'épanouissement de cookie qui quémande plus volontiers nos caresses, allant jusqu'à nous octroyer, à l'exemple de Muffin (non mais !), une petite lichette, elle qui, jamais, au grand jamais, ne nous en aurait prodiguée !


14 commentaires:

  1. Magnifiques histoires d'enfance dont tu sais dire, à merveille, la grandeur du regard posé sur le monde alentour. Je n'ai pas le temps de lire tous les textes maintenant, mais je vais y revenir. Et quel beau cadeau en retour de la part de tes petits enfants que de les avoir réunis et illustrés dans un seul recueil.
    En plus, et cela ne gâche rien, tu écris vraiment bien. Merci de ce partage.

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    1. Je suis particulièrement touchée de ton intérêt chère Amartia ; tu es la première - et la seule - hormis ma fille (!) - à l'avoir exprimé. Je t'en remercie. Bises et belle journée !

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  2. J'arrive chez vous par le biais du blog" Mireille-Coeur de soleil" et je découvre ces récits " VOS" récits si bien écrits, si bouleversants.J'y trouve infiniment de tendresse à l'égard des vôtres, un peu de tristesse aussi mais c'est la vie qui veut ça et la vôtre ne fut pas facile malgré les beaux moments que vous revendiquez très justement.
    J'aime beaucoup votre style à la fois simple et élégant.Toujours le mot juste et une volonté d'être heureuse qui mérite amplement le respect.
    Quel beau cadeau que ce livret pour vous, pour vos "petits" et pour tous ceux qui les liront.
    Danielle

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  3. Je ne saurais vous dire le plaisir que vous me faites : votre analyse très juste montre l'attention que vous avez bien voulu porter à ces tranches de vie d'enfants issus de ces communautés particulières que sont les diasporas, ici la diaspora arménienne. Votre perception de cet univers et les émotions que vous avez éprouvées à leur lecture me touchent profondément et je suis heureuse d'avoir réussi à les communiquer. Je vous remercie. Très cordialement, Dzovinar

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  4. Je dois vous avouer que ma famille a, pour ainsi dire," adopté" une famille arménienne.Il y a plusieurs années, une de mes élèves( atelier de peinture) m'a demandé si je n'avais pas besoin d'aide pour mon ménage.En principe, je n'étais pas demandeuse mais elle m'expliqua qu'elle connaissait une jeune femme d'une vingtaine d'année, maman de deux petites filles déjà , qui se trouvait dans une situation difficile.Elle avait fuit l'Arménie en passant par la Pologne suivant ainsi le père de ses enfants lequel voulait échapper au " bagne" du service militaire.Alina s'est donc présentée un matin et au fil des semaines, en faisant le ménage, nous avons beaucoup parlé.Elle maîtrisait plus ou moins le français mais ne savait pas bien l'écrire.Elle m'a demandé de lui trouver des cours par après
    très volontaire, vraiment déterminée à sortir de sa condition précaire, elle a voulu entreprendre des études supérieures.Ma fille, professeur de sciences, a pris le relais pour l'inscrire à des cours d'aide en pharmacie et la suivre lorsqu'elle avait des difficultés.Au fil des années, nos relations se sont affirmées, ma fille est devenue la marraine des deux petites filles et quand un troisième enfant est arrivé, elle est devenue sa marraine également.Alina travaille dans une pharmacie. La fille aînée vient de réussir sa première candidature en droit.Grands- parents, frères et soeurs sont à présent en Belgique.Ma fille est allée en Arménie, accompagnant ainsi Alina quand elle y est retournée pour la première fois.Voilà, c'est notre famille de coeur.Je ne pouvais pas rester insensible à votre histoire.
    Bien cordialement,
    Danielle

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  5. Cette confidence me conforte dans l'idée que je me suis faite de votre personnalité : celle d'une femme de coeur, ouverte, généreuse ; je suis admirative de la belle réussite (mais pas étonnée cependant) que vous doit cette famille qui a eu la chance de vous rencontrer. Merci pour elle, merci pour nous. Dzovinar

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  6. et bien c'est mon tour, cet après midi, de lire tes émouvantes traces de vie. Quelle limpidité à dire le bonheur et les tourments, là où souvent nos tentatives d'auteur ne donnent que des lignes un peu guindées, tu trouves le verbe simple et juste, ce qu'il faut d'humour, et tu nous amènes à sourire ou à verser une larme sans que rien ne soit forcé, contraint. C'est bien à ton image, ma chère amie, que cette écriture lumineuse, rayonnante, toute d'élégance et de discrétion ! merci donc de ces partages, ils m'attachent un peu plus à toi que je viens juste de croiser mais qui m'est déjà précieuse. Merci du fond du coeur. Bien à toi. Christine Macé.

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    1. Je suis très émue de ton appréciation. Je suis heureuse, moi aussi, de ce hasard qui a voulu que nos routes se croisent et qui m'apporte ainsi une amie toute de coeur et de sensibilité. Nous sommes faites pour nous entendre à l'évidence et partager ces instants d'émotion sans lesquels la vie serait bien insipide et monotone. Merci d'avoir pris le temps de me connaître, en entrant dans cet univers familial dont je suis un des reflets. A bientôt chaleureuse et talentueuse Christine.

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  7. j'adore ses photos en noir et blanc . merci Dzovinar un jolie parcourt , malgrés quelques embuches !!!!!.

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  8. Tout est utile dans une vie, sinon nécessaire ; même les embûches ...Merci Azad pour ta visite

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  9. je découvre à l'instant cette vie bien rempli... j'ai pas tout lu..je reviens..

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  10. Prends ton temps Elfi - ça ne va pas s'envoler !

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  11. Réponses
    1. Cette idée d'écrire les péripéties de mon enfance - puis celles de ma vie - est née de mon désir de créer des liens avec mon premier petit-fils : ma fille et sa petite famille vivaient à Paris, loin de moi, ce qui rendait les échanges limités. C'est ainsi que, Mickaël avait 9-10 ans, je commençai à lui écrire les premiers souvenirs de mon enfance. Durant cette période, je lui écrivis tous les jours ; ma fille me dit qu'il attendait ma lettre quotidienne, qu'elle lui lisait ... Effectivement, ainsi que je l'espérais, se sont noués entre lui et moi - plus tard avec ma petite-fille aussi - des liens chaleureux et forts...

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Dzovinar