Les manuscrits du temps
N. Lygeros
Traduit du Grec par A.- M. Bras
Sur l'île de Koukoumitsa, près du château de Vonitsa.
Clio: Quand est-il venu ici?
Uranie: Un jour de ciel bleu où pleuraient les pierres.
Clio: Que voulait-il?
Uranie: Je ne sais pas exactement. Mais avant d'arriver sur l'île...
Clio: Qu'a-il fait?
Uranie: Il est monté sur le pont de pierre.
Clio: N’est-ce pas le seul passage?
Uranie: Il est littéralement monté. Sur cet arc...
Clio: Montre-moi exactement ce qu'il a fait ...
Uranie fait quelques mouvements en silence.
Uranie: Quelque chose comme ça.
Clio: Vers où a-t-il regardé?
Uranie: Vers le château au début.
Clio: Et ensuite?
Uranie: Vers notre petite île.
Clio: Sans rien dire?
Uranie: Il mesurait la terre.
Clio: Du regard.
Uranie: Oui, exactement.
Clio: Cela est donc arrivé avant...
Uranie: Ensuite il est allé à la chapelle.
Clio: Mais toi, comment le sais-tu?
Uranie: J'étais ici avec Euterpe et Terpsichore.
Clio: La promenade dominicale j’imagine.
Uranie: Un peu après l'église.
Clio: Dis-moi ce qui s'est passé.
Uranie: Nous, nous partions de l'autre côté. Et lui est allé immédiatement à l'église. Silence.
Clio: De Saint Nectaire ... Un temps. Mais pourquoi ?
Uranie: Seulement elle était fermée.
Clio: Cela ne m’étonne pas.
Uranie: Mais elle, elle est restée immobile, comme tu sais.
Clio: Il a du être déçu.
Uranie: Je ne pense pas ... Il avait vu sa pente...
Clio: Mais il a essayé une fois de plus.
Uranie: Probablement pour voir si ça pouvait se débloquer.
Clio: C'était le premier signe pour toi.
Uranie: C’est juste, et pour Euterpe.
Clio: Oui, la cloche a retenti hors du temps.
Uranie: Oui, quelque chose comme ça.
Clio: C'est parce qu'elle ne sait pas.
Uranie: Quoi donc?
Clio: Pour les manuscrits du temps.
Les deux commencent leur promenade sur l'île ...
Écorce d'eucalyptus
N. Lygeros
Traduit du Grec par A.- M. Bras
Dans la grande salle du château.
Calliope: Tu n’as pas encore allumé la cheminée?
Euterpe: Il faudrait?
Calliope: Bien sûr. Il viendra aujourd'hui.
Euterpe: Je ne le savais pas. J’apporte du bois ?
Calliope: C’est fait depuis hier. Mais regarde d'abord ce que j'ai trouvé.
Euterpe: Qu'est-ce que c'est?
Calliope: Une écorce d’Eucalyptus ...
Euterpe: Et que vas-tu en faire?
Calliope: La lui donner. Pour écrire ...
Euterpe: Pour écrire quoi?
Calliope: Tout ce qu'il veut. Pourvu que ce soit un poème.
Euterpe: Et pourquoi un poème?
Calliope: Pour exprimer l’essentiel.
Euterpe: Et s'il ne veut pas?
Calliope: Il voudra.
Euterpe: Il veut toujours.
Calliope: Cela te plaît?
Euterpe prend le morceau d'écorce dans ses mains.
Euterpe: Cela rappelle un vieux livre.
Calliope: C'est ce que je pensais aussi quand je l'ai trouvé..
Euterpe: Où l'as-tu trouvé?
Calliope: Sur notre petite île.
Euterpe: Je suis sûre qu'il aimera écrire à ce sujet. Tu as apporté de l'encre ? Je vais chercher du bois ...
Calliope: Non attends.
Euterpe: Que veux-tu?
Calliope: J'ai oublié de te dire quelque chose.
Euterpe: Dis-moi.
Calliope: Tu te souviens des pins?
Euterpe: Lesquels? Du château ou de l'île?
Calliope: De l'île.
Euterpe: Oui, bien sûr. Je les regarde chaque fois que nous allons faire une promenade.
Calliope: Moi aussi.
Euterpe: Et alors?
Calliope: Tu fais attention aux pommes de pin.
Euterpe: Il y en a trop.
Calliope: Je n'en ai jamais vu autant.
Euterpe: Que veux-tu dire?
Calliope: C'est comme s'ils se préparaient.
Euterpe: A quoi?
Calliope: A un nouveau combat.
Euterpe: Je ne te comprends pas.
Calliope: Ni moi, je ne sais pas bien ce que je dis. Juste une sensation.
Euterpe: Quand tu les as vus?
Calliope: Oui, à côté de la chapelle.
Euterpe: J'en ai vu aussi beaucoup ici, près de Sainte-Sophie.
Calliope: On nous dit quelque chose et nous n'entendons pas.
Euterpe: Lui verra et comprendra.
Calliope: Il entend aussi le silence.
Euterpe: Ne t'inquiète pas ... Un temps. Nous allons réussir.
On entend du bruit.
Les pieds dans le sable
N. Lygeros
Traduit du Grec par A.-M. Bras
Sur la côte, en face de l'île de Koukoumitsa.
Terpsichore: As-tu appris les nouvelles?
Polymnie: Quelles nouvelles?
Terpsichore: Il viendra!
Polymnie: Vraiment?
Terpsichore: Comme je te vois et que tu me vois. Elle commence à danser.
Polymnie: Et toi, comment le sais-tu?
Terpsichore: Je l'ai vu sur la petite île.
Polymnie: Comment veux-tu que je te croie?
Terpsichore: Euterpe et Uranie étaient avec moi.
Polymnie: Maintenant d’accord. Et il vous a parlé ?
Terpsichore: Non.
Polymnie: Et vous, vous lui avez dit quelque chose?
Terpsichore: Nous parlions de nos affaires. En tout cas il nous a regardées.
Polymnie: N'est-ce pas étrange?
Terpsichore: Pourquoi? Nous étions chez nous. C'est lui l'étranger.
Polymnie: C'est vrai. Elle la prend par la main et elles dansent sur le sable, au bord de la mer. Elles s'arrêtent brusquement.
Terpsichore: Comme je suis heureuse!
Polymnie: Mais pourquoi?
Terpsichore: Parce que je sais qu’il va revenir.
Polymnie: Pour nous?
Terpsichore: Pour nous aussi.
Polymnie: C'est comme la vague de la mer.
Terpsichore: Une caresse sur les galets.
Polymnie: Et nous sommes les neuf galets.
Terpsichore: Un pentagramme, une clé et sept notes.
Polymnie: C'est aussi le silence de la composition.
Terpsichore: Et si c'était ici le pentagramme: notre rivage.
Polymnie: Alors notre mer serait l'instrument qui joue.
Terpsichore: J'ai hâte d'entendre sa composition.
Polymnie: Tu l’entends déjà la mer.
Terpsichore: Et cela lui plait ... Il l'a écoutée hier.
Polymnie: Tu l’as vu?
Terpsichore: Quand il s'est assis sur les rochers.
Polymnie: Ce n’est pas dangereux là-bas?
Terpsichore: C'est pour ça qu’il y était.
Polymnie: À la pointe de la lance.
Terpsichore: Où ailleurs?
Polymnie: Il voulait voir quelque chose.
Terpsichore: Je pense à l'entrée de l'île.
Polymnie: La fermeture du golfe.
Terpsichore: L'ouverture semi-fermée.
Polymnie: Comme la défense sicilienne.
Terpsichore: Comment cela t’est venu?
Polymnie: Avec la pensée latérale.
Terpsichore: Et s'il existe une autoréférence?
Polymnie: Alors l'univers de Gödel apparaîtra lui-aussi.
Terpsichore: Mais alors le temps?
Polymnie: Il ne sera plus linéaire.
Terpsichore: Tu m'as rappelé le Maître du temps.
La sagesse du château
N. Lygeros
Traduit du Grec par A.-M. Bras
Dans Sainte Sophie, au château.
Erato: Quelque chose se passe aujourd'hui.
Melpomène: Tu veux probablement dire que quelque chose est arrivé hier et que quelque chose se passera demain.
Erato: Oui peut-être. Cependant, je ressens une préparation.
Melpomène: Enfin!
Erato: Enfin?
Melpomène: Cela doit arrêter le présent.
Erato: Pour qu’arrive le futur.
Melpomène: Il est arrivé hier et nous ne l'avons pas vu.
Erato: Nous n'étions pas préparées.
Melpomène: Tandis que maintenant...
Erato: Nous savons que nous ne savons pas.
Melpomène: Et cela change-t-il quelque chose?
Erato: Nous allons l’apprendre.
Melpomène: Comment?
Erato: Avec la sagesse du château.
Melpomène: Et l'intelligence de la tour.
Erato: Sans procès absurde.
Melpomène: De quoi parles-tu?
Erato: Je me suis seulement souvenu des ombres.
Melpomène: A l’heure du soleil ?
Erato: Pas de la tour.
Melpomène: Pourquoi les choses sont-elles si difficiles?
Erato: Parce qu’elles ne sont pas compréhensibles.
Melpomène: Que dit la sagesse?
Erato: Et l'intelligence.
Melpomène: Elles sont d'accord avec les couleurs.
Erato: Quelles couleurs?
Melpomène: De la mosaïque.
Erato: Il y en a même ici?
Melpomène: Partout où il y a la polychromie.
Erato: Tu dis qu’il est venu pour le palimpseste ?
Melpomène: Comment pourrait-il écrire autrement?
Erato: Et les pommes de pin?
Melpomène: Les prochaines générations.
Erato: Et nous?
Melpomène: Nous allons les soutenir avec son aide.
Erato: Encore une fois, n'est-il pas en retard?
Melpomène: Toujours en retard.
Erato: Il s'arrête là où c'est nécessaire.
Melpomène: Je ne veux tout simplement qu’il ne nous oublie pas ici.
Erato: Il n'oublie personne et encore moins nous.
Melpomène: Comment en es-tu si sûre?
Erato: Je ne suis pas sûre simplement je le vois.
Melpomène: Mais tu ne vois pas tout.
Erato: Ce que je vois est suffisant.
Melpomène: Car le temps est avec nous.
Erato: Parce que nous conservons les manuscrits.
Melpomène: La partition.
Erato: Sa composition.
Le voyage du pont
N. Lygeros
Traduit du Grec par A.-M. Bras
Sur la petite île près du pont.
Thalie: Comment était la nuit?
Clio: Avec des étoiles dans la bouche... Silence. Tu sais...
Thalie: Je sais. Tu souris... Un temps. Le lendemain est arrivé.
Clio: Oui, il est venu.
Thalie: Et le manuscrit?
Clio: Il a plus de pages.
Thalie: Il les a écrites avec toi?
Clio: Il ne pouvait pas faire autrement.
Thalie: C'est ça!
Clio: C'est cela l'histoire.
Thalie: Et maintenant?
Clio: Maintenant n’existe pas, seulement l’après.
Thalie: Comment vit-on l’après?
Clio: Comme maintenant!
Thalie: Il a écrit sur toi.
Clio: C’est toujours ainsi.
Thalie: Tu n'es pas qu'une muse, tu es aussi le manuscrit.
Clio: C’est lui qui le voulait.
Thalie: Et toi?
Clio: Puisqu’il la voulu, moi aussi.
Thalie: Pas le choix! Elle sourit.
Clio: Aucun! Elle sourit aussi.
Thalie: Il a écrit toute la nuit.
Clio: Pour que vive le jour.
Thalie: C'était donc comme un rêve.
Clio: Il n'a pas dormi.
Thalie: Toi non plus?
Clio: Non.
Thalia: Tous les instants au même moment.
Clio: Cent éléphants sur une herbe.
Thalie: Et tu l'as supporté?
Clio: Il l’a supporté pour moi.
Thalie: Et toi?
Clio: Je vis pour lui.
Thalie: Vas-tu me montrer ce qu'il a écrit?
Clio: Le destin seul.
Thalie: L’avenir donc.
Clio: Nous ne serons plus seules.
Thalie: Comment est-ce possible?
Clio: Il a partagé la solitude.
Thalie: C'est-à-dire?
Clio: Il a éclairé le chemin.
Thalie: Le début du monde?
Clio: J'ai en moi sa lumière.
Thalie: Comme je suis contente.
Clio: La mémoire de l'avenir a touché l'histoire.
Thalie: Il commence alors.
Clio: Quoi?
Thalie: Le voyage du pont.
Clio: Après le bateau immobile.


