vendredi 27 octobre 2017

Lao ( roman, 42 - 43) - Denis Donikian




Lao ( roman, 42)

32

Des larmes t’étaient venues. Tu t’en rendis compte avec tes premiers pas sur le chemin du retour… Tu pleurais comme te l’avait dit la femme enterrée. Car tes larmes étaient d’un enfant, le troisième à chialer comme les autres, celui qui en toi-même ne s’était jamais éteint. Des larmes… Des larmes venues sous la poussée de pensées noires. Une marée de boue qui te serait montée au cerveau. Comme une mélancolie qui fait boule et brusquement déborde et fait pleurer. Même si la mort de l’homme aux fleurs avait brutalement desserré ton asphyxie. Et fait retomber ta rage d’avoir été floué par Gollo. Et dégonflé ta haine d’un pays embourbé dans sa pourriture… Et maintenant ne te restait que cet ennui d’avoir à vivre encore ne sachant où ni comment… Vivre au gré de tes organes ? Ou vivre en ajoutant du vif ardent à ton existence ? Une lassitude que c’était devenu tout ça, un sourd coma, une torpeur. Ce fond de merdier tout gluant de détresse… Vous n’aimez pas la mort qui menace. Mais pas la vie non plus qu’il vous faut encore vivre…

Ainsi te dévoraient questions sur questions mêlées au ranci du remords. Cette mort au terme d’un infini de signes, les uns aux autres enchevêtrés, du plus obscur au plus lisible, et pressés contre toi jusqu’à faire tout voler en éclats… Depuis l’arrogance au plus haut du pouvoir jusqu’aux humiliations pratiquées par les petits chefs sur les uns et les autres, tous insectes, tous cafards… Par les sans scrupules, les rogues, les gros, les fiers, les fats… Des gens d’un même pays, s’ignorant les uns les autres, mais acteurs, à des degrés divers, du désordre général, tous Gollo, tous Varou, tous Martha, Gabo et toi-même, acharnés uniment sur l’homme aux fleurs jusqu’à ce qu’il s’écrase et, sans un cri, qu’il tombe…

C’était ton tour de passer maintenant sous l’ombre du combattant. Sous sa gueule de l’ancêtre vaillant par le cœur et l’audace. Mais trop bronze pour être cru. Si légendaire qu’il ne t’inspirait rien. Rien pour te convertir à la nécessité de vivre en conscience dans un pays qui n’en avait plus.

Les feuilles faisaient de petites mains aux plants des vignes. Et leur vert saupoudré sous l’effet des premières chaleurs, maintenant gagnait en force. C’était un incendie silencieux aux mouvements imperceptibles. Et bientôt ce serait une mer remuée par le vent. Du fond de son champ, le vieux paysan te lançait des saluts. Avec une joie d’enfant. Sa vigne lui donnait tant à jouir à cet homme ! Elle mûrissait en lui autant qu’il habitait en elle. Entés l’un sur l’autre en un coïtus étrange et poétique. La terre rendait sa réponse, toujours somptueuse, à qui savait la courtiser. Car Dieu sait qu’il le bichonnait son petit arpent de pays, le vieux paysan… Et le raisin viendrait après les feuilles, longtemps après. Il fallait l’attendre pour ça.

Ainsi, à force de te river sur cette révélation, d’autres larmes te vinrent, mais du genre extatique. Désormais, impossible de te laisser couler… Pas vrai ? Car alors toute la terre s’abîmerait derrière ta propre perdition. Déjà les autres, qui pataugeaient dans le naufrage, ils te poussaient à sombrer avec eux. Des mots pour t’agripper, ils en avaient. Pour te tirer à eux et que tu plonges au cœur de leurs ténèbres. Dans le fond, seul émergeait intact le combattant de bronze. Du sang fort coulait en lui, qui l’empêchait de se défaire. Du sang à produire du neuf, à créer du vrai… «  Debout, Lao ! » te murmurait ton père pour t’aider à combattre la tyrannie ordinaire des peurs et des désespoirs.

LAO (roman, 43)

33

Au terme de ton chemin, Gabo t’attendait de pied ferme près de sa jeep.
Il triomphait avec sa mine de chasseur toisant sa proie. Mais il ignorait que tes rêves t’étaient revenus. Qu’ils infusaient déjà ton sang pour vivifier les moindres recoins de ta chair. Et qu’ainsi ça te bandait. Et que ta tête de chien égaré, avec quoi il s’offrait des airs d’aspirant commandeur, tu ne la lui mettrais pas sur un plateau pour qu’il lui crache dessus.

« Maintenant, le temps est venu de te mettre à table, te lança-t-il.

– Quand vous voudrez. Et où vous voudrez. C’est vous le chef. Et je suis votre démon.

– Et comment, c’est moi le chef ! Mais d’abord, qu’est-ce qu’il faisait avec toi, l’homme aux fleurs ?

– Avec moi ? Derrière moi plutôt.

– Avec ou derrière, c’est la même chose. Sans compter que c’est toi qui l’as entrainé au pied du Dragon. Tu n’ignorais pas qu’on vous tirerait dessus comme des lapins.

– Ce jour-là, il y avait du brouillard, vous le savez bien… Et j’ai marché tout droit dans le brouillard.

– Tout droit, hein ? Et dans le brouillard… Tu as d’abord suivi le chemin et brusquement tu en es sorti. Pourquoi ?

– Je n’étais pas dans un état normal. Je ne pensais à rien de précis.

– Facile à dire. Mais encore ?

– Il ne vous est jamais arrivé d’être dominé par un chagrin ?

– Jamais. Quelle drôle d’idée !

– Quand vous apprenez, par exemple, qu’un ami vient de vous trahir…

– Tout le monde trahit tout le monde. C’est comme ça. Et toi comme les autres. Mais ça ne me dit pas pourquoi tu es allé te coller au Dragon.

– Qui peut le savoir ? Si je n’avais pas appris que Gollo jouait dans mon dos un autre jeu que celui qu’il affichait, l’homme aux fleurs serait toujours vivant. Et si je ne vous avais pas connu. Et si je ne m’étais pas arrêté dans ce patelin… Et si le gosse qui pleurait dans le minibus ne m’avait pas agacé… L’homme aux fleurs serait encore parmi nous.

– Et si tu n’étais pas entré dans ce minibus… Hein ! Dis-moi ! Pourquoi as-tu pris ce minibus, justement celui-ci ? Pour fuir, n’est-ce pas ? Et qu’est-ce que tu fuyais comme ça ? Surtout après ces événements du premier mars  qui ont pourri le climat de la capitale ? Hein, dis-moi un peu !

– Et si vos acolytes n’avaient pas tiré sur les manifestants dans la capitale, l’homme aux fleurs n’aurait jamais été tué ici comme un lapin.

– Pourquoi le type du mirador l’a abattu lui et pas toi, alors ? Hein, dis-moi ça !

– Parce qu’il a sorti une cigarette et qu’il l’a allumée. Le soldat moustachu a visé dix centimètres au-dessous de la flamme. Pensant peut-être que c’était moi.

– Donc, s’il n’avait pas fumé… Mais où prenait-il l’argent, ce pouilleux, pour s’acheter des cigarettes ?

– Peut-être bien que c’est le mépris qu’il rencontrait dans les yeux des gens qui le poussait à fumer. L’amour qu’on ne lui donnait pas… Martha devrait vous éclairer sur ce point.

– Martha… Martha… Elle n’a rien à y voir, Martha !

– Rien ? Pas si sûr. C’est quand même elle qui lui a demandé de me suivre.

– Pour te sauver.

– Me sauver ? Mais de quoi ?

– Est-ce que je sais ? Elle avait besoin de te sauver, c’est tout. L’homme aux fleurs l’avait déjà fait une fois le jour où Varou t’avait bouclé dans la fosse. Elle a dû penser qu’il pourrait le faire une seconde fois, ton ange gardien.

– Mon ange gardien… Et maintenant je ne suis gardé par personne. Sinon par vous.

– Est-ce que ça se remplace, un ange gardien ?

– Qui sait ?

– En tout cas, il y a eu homicide involontaire.

– Mais je n’ai tué personne.

– C’est bien ce que je dis : involontaire…

– Excellent prétexte pour me neutraliser, n’est-ce pas ?

– En tout cas, je te rends à la capitale. Et avec un peu de chance, tu m’auras pour accompagnateur. Et sans doute pour pas mal de temps.

– C’est ce que vous avez toujours voulu, quitter cette brousse.

– Je ne fais que mon devoir. C’est tragique, mais c’est comme ça. Que mon devoir.

– Et si je fuyais là, maintenant ?

– Tu crois ça, que je ne te rattraperai pas ? Tu te trompes.

– Je n’en ai nulle envie. Au contraire. Moi aussi je veux rentrer. Après tout, je serai plus utile dans la capitale que dans ce puits plein de cafards.

– Plus utile ?

– Je veux dire pour que des gars comme l’homme aux fleurs ne se fassent pas trouer bêtement. Les vrais auteurs de ce meurtre, il faut qu’ils rendent des comptes.

– Quels vrais auteurs ?

– Ceux qui sont au commencement de la chaîne. Les premiers qui ont conduit à ce malheur…

– En attendant, on reste sagement dans sa chambre. Nous partirons demain matin à l’aube. On dit que ce sera une belle journée. Comme celle-ci.

– Oui, comme celle-ci… »

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